Les Poupées

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Paris, 1986. Joy et Stella deviennent des amies inséparables qui partagent tout : à un point tel que Stella passe ses étés chez Dottie américaine, la grand-mère de Joy, qui habite Long Island. Mais un jour, Stella stoppe tout contact avec son amie du jour au lendemain sans que Joy ne puisse rien y faire. Vingt ans plus tard, rongée par le vide laissé par la rupture brutale et inexpliquée de son amie, Joy reprend contact avec elle sans se douter de l’impacte sur sa vie des réponses que son ancienne amie lui apportera.

Éléonore Pourriat

140 p.

Editions JC Lattès

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Je vous présente un très court roman de cette rentrée littéraire, court mais si idéalement construit qu’une ligne de plus aurait été inutile. Éléonore Pourriat est déjà l’auteure d’un roman Histoire d’Adrian Silencio, elle réitère l’essai avec Les Poupées. Notre auteure est également actrice et réalisatrice de courts et longs métrages, au cœur desquels elle traite de la place de l’homme et de la femme dans la société. C’est un thème qui réapparait en filigrane dans ce roman de filles, de ces jolies poupées que l’on manipule à sa guise.

Je m’attendais davantage à une narration qui reposait sur une disparition involontaire quand je me suis intéressée pour ce livre, je m’imaginais une disparition inexpliquée, non pas un choix totalement assumé de la part de Stella. J’étais, comme on peut le dire familièrement, à côté de la plaque. Les motifs de cette disparition, qui relève davantage de la rupture amicale et d’une mise à distance, sont nettement plus subtils et complexes que cela. Comment se remettre d’une amitié passionnée qui s’interrompt brutalement sans un mot d’explication ? Si certaines séparations amoureuses peuvent être destructrices, les fins d’amitié aussi brutales telles que celle de Joy et Stella laissent aussi des traces, dans les mémoires.

Joy et Stella se ressemblent étrangement au point d’en prises pour des jumelles. Et comme le font bien souvent les adolescentes elles partagent les mêmes gouts et passent leur vie ensemble, d’autant qu’elles ont un schéma familial presque similaire, la première élevée par son père, la seconde par sa mère. Toutes adolescentes qu’elles étaient, elles ont découvert ensemble la vie, leur corps, les émois, leurs coups de sangs, les émotions que procurent les chansons de David Bowie, une complicité si intense qu’elle en frôle l’amour. On le comprend peu à peu, c’est une rupture d’autant plus violente et incompréhensible. Car Joy adulte a grandi et s’est construite sur le vide que lui a laissé la perte soudaine de son amie, si chère, et sur le malentendu qui en résulte. Vous l’aurez compris, le récit se base sur cette tentative de rebâtir ce qu’il s’est passé, il se fait à deux voix, la première celle de Joy qui reprend un contact éphémère, par mail interposé, avec son amie afin qu’elle lui donne la réponse qu’elle cherche face à celle de Stella, qui consent à lui donner cette réponse attendue pendant vingt ans, L’ampleur du vide laissé par l’absence de Stella laisse présager de l’évènement qu’elle a vécu qui l’a poussé à agir de façon aussi extrême.

Soudain tu te redresses, assise sur ton paréo vert face à l’océan, tu m’observes derrière tes lunettes de soleil à la John Lennon et articules sans bruit « I love you ». Je cours chercher une brindille de bois flotté et dessine à l’envers des lettres géantes qui parcourent le rivage entre le sable sec et l’eau: « OOOOOOOOOOT UOY EVOL I ». I love you too. Tu es ma vie. Stella. Ai-je rêvé tout cela?

L‘écriture avisée d’Éléonore Pourriat peint parfaitement le bout de monde gai et lumineux de ces deux jeunes filles, assombrit par l’obscurité de ce ciel qui apparaît au loin laissant entrevoir la tempête qui finit par se déchainer et briser l’une d’entre elle, au son de l’orage : elle parsème juste ce qu’il faut d’indices pour mener, sans en avoir l’air, son lecteur sur le début de piste des évènements passés. Le monde de Joy se délite peu à peu alors que la révélation de Stella éclate, le soleil des jours heureux à Long Island se transforme bien en un coup de soleil cloqué, rouge et purulent, qui n’en finira pas de guérir. Là ou Stella a eu le temps de commencer sa résilience, Joy voit l’innocence qu’elle a conservée ces vingt années voler en éclat et veillait sous le coup du choc. Les deux filles ne sont plus sur la même longueur d’onde depuis longtemps, des années de vie ont gâchées. 

Il est bien difficile de parler de ce roman sans en dévoiler l’intrigue principale, et je ne souhaite pas vous gâcher l’étonnement de la découverte, cette surprise qui donne un tout autre sens à la vie des deux jeunes filles que Joy et Stella étaient, et des femmes qu’elles sont devenues. Dans la lignée de ce qu’elle a fait précédemment, l’auteure démonte un monde, encore et toujours, maîtrisé bien souvent par certains hommes, dirigé par leur bon plaisir, ce monde encore fortement déséquilibré, obstinément phallocrate, ou la lâcheté, la satisfaction des caprices et l’égoïsme est règle de droit.

C’est une histoire terrible que nous livre là l’auteure, ou son écriture si précise manie à chaque fois le mot juste, et qui a une telle force évocatrice que tout est constamment suggéré sans que rien ne soit dit. La violence est indescriptible, les dégâts démesurément longs et étendus, si Stella est touchée de plein front, Joy n’est pas épargnée. J’ai été assez dubitative au tout début du récit de Joy mais dès que l’auteure a fait s’exprimer Stella, j’ai totalement adhéré à l’histoire de ces deux adolescentes perdues au milieu d’adultes qui n’agissent que selon leur bon vouloir et qui paient les pots cassés d’un paternalisme coupable. Davantage encore par la façon dont l’auteure joue avec la vie de ses personnages, comme les facettes d’un diamant, ou lorsque l’une se dévoile et réfracte toute sa lumière, l’autre reste en retrait. Les penchants les plus inavouables qui soient éclatent au grand jour en un feu de paille vite éteint.  

J’ai apprécié aussi ce roman car dans cette histoire d’amitié gâchée, aucune des deux comparses n’accuse l’autre de tous les maux, il y a une certaine rancœur, mais ce n’est en aucun cas une histoire de vengeance, de règlement de compte, basse et mesquine. L’auteure est plus fine et intelligente que cela, ses ficelles ne sont pas aussi grossières, je l’avoue bien volontiers, que d’autres histoires d’amitié rompues que j’ai pu lire précédemment. Elle ne joue pas sur ces sentiments-là, elle retisse, tout en sensibilité et en délicatesse, l’histoire des deux filles jusqu’à qu’ils finissent par se rencontrer et que les deux anciennes amies finissent par se comprendre, enfin. Éléonore Pourriat a écrit avec brio les orages d’une histoire d’amitié simple qui tourne au vinaigre, consumée par la foudre d’une volonté extérieure, qui anéantit tout, les souvenirs d’un âge d’or qui appartient définitivement au passé de Joy et Stella. Belle réussite ! 

Le corps de Stella est parcouru de fourmillements. Le souvenir picote. Elle n’a pas pensé à Joy depuis des lustres, mais déjà le sang pulse dans son ventre, comme si l’autre était restée tapie sous sa peau en attendant son heure. Toutes les années qui les séparent, c’est tellement plus que la durée de leur amitié, pourtant rien n’a jamais eu autant le goût de la vraie vie que cette époque-là. Comme si elle n’avait pas été complètement elle-même depuis. Comme si elle avait mené l’existence d’une autre. Mais sa vie à elle alors, ou s’est-elle perdue? est-ce un cul-de-sac à la fin des années quatre-vingt?

-Allez j’en ai marre! Jeanne, regarde-moi cette pièce, tu trouves qu’elle ressemble à quoi?

-A un caca!

– C’est drôle, ça. Suzanne, ramasse tes jouets, il y en a partout! J’ai la tête comme une pastèque, vous me cassez les oreilles! Fabien, tu peux venir, s’te plaît? Je craque!

– Promenons-nous dans les bois… entonnent Jeanne et Suzanne.

-J’arrive! hurle leur père avant de se ruer dans la pièce pour la plus grande joie des fillettes qui courent se cacher.

Stella, elle aussi, s’échappe.

Face au miroir de la salle de bains, elle se sermonne. Elle doit garder le cap. Elle était à l’abri, même si, quand elle y réfléchit, elle a toujours été en mouvement. Une part d’elle-même ne s’est jamais arrêtée de fuir. Peut-être n’y prêtait-elle plus attention. Il faudrait changer d’adresse e-mail, ou d’appartement même, de ville, aller plus loin, ailleurs, pour garder l’ennemie à distance, jusqu’à la fin.

Pour aller plus loin

Il y a ce que Cléo sait, ce qu’elle croit savoir et tout ce qu’elle ne sait pas et ne saura jamais. Qui était Adrián Silencio, son grand-père ? Un musicien. Un réfugié du régime franquiste. Un mari, un compagnon, un père. Oui, mais encore ? Pourquoi ces cris, ces pleurs, ces portes qui claquent ? Cléo ne connaît rien de ses ancêtres, chacun s’étant employé à effacer méticuleusement toute trace, à se taire la grand-mère étouffée par la honte, le grand-père exilé jusqu’à la mort. Il n’y aurait rien à dire. Pourtant, elle en est certaine, il y a beaucoup à raconter.
Alors qu’elle s’apprête à quitter Paris pour l’Amérique, Cléo se plonge dans le cartable où son grand-père a regroupé tous les papiers d’une vie, et remonte le temps pour comprendre. Les années soixante et les dancings parisiens, l’Après-guerre et les contrats saisonniers en bord de mer, les voyages dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Quand soudain, au coeur de la tourmente européenne des années trente, surgissent des silhouettes inconnues, à Madrid, à Paris, et avec elles une foule de questions. Quelle vie a quittée Adrián ? Qui a-t-il laissé derrière lui ? Puisque personne ne peut lui raconter cette histoire qui est la sienne, il faudra que Cléo l’écrive.

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