Enrage contre la mort de la lumière

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Durban, Afrique du Sud. Mvelo grandit avec sa mère Zola, au coeur d’un des bidonvilles. Zola a été rejetée par sa famille alors que, lycéenne, elle était enceinte de sa fille. Trouvant refuge chez sa tante, elle y a fait la rencontre d’un avocat, Sipho, dont elle tombe amoureuse. La mère et la fille vont bientôt vivre chez l’homme, qui s’occupe de Mvelo comme si elle était sa propre fille. Mais Sipho est un infidèle patenté et tombe bientôt amoureux d’une autre femme, venue des Etats-Unis. Zola quitte le foyer et part s’installer avec sa fille dans les taudis de la ville. Mais la société est gangrenée par la violence et Mvelo va bientôt en faire l’expérience.

Futhi Ntshingila

121 p.

Belleville Editions

Do not go gentle, 2014

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Et toi, mon père, là, sur ces tristes hauteurs,
Maudis-moi, bénis-moi de pleurs durs, je le veux !
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit,
Mais rage, rage encor lorsque meurt la lumière

Dylan Thomas, Do not go gentle into that good night, 1951

Février 2021. La prochaine publication de Belleville Édition sera sud-africaine avec l’auteure Futhi Ntshingila originaire de Pietermaritzburg. C’est aussi l’un de mes coups de cœur de ce mois de janvier, l’une de ces lectures qui vous passent le cœur et l’esprit au rouleau-compresseur, parce qu’on a beau se dire, et le crier à grands coups de crayons de bonne conscience, que nous somme des privilégiés, il est difficile de prendre la dimension de l’abîme des difficultés dans lesquelles sont plongés les personnages de l’auteure. Et si l’on regarde son sourire, qu’elle porte grand comme le talent qui est le sien, on ressent immédiatement que c’est aussi grâce où à travers la tendresse de son regard que ces personnages abimés bénéficieront le temps de son roman d’un moment de répit. Il s’agit bien sûr d’une fiction mais on se doute que des Zola et des Mvelo, des filles et femmes reniées, abandonnées, rejetées, exploitées, abusées, maltraitées, il y en a à foison dans les bidonvilles sud-africains. Ce qui ne résoudra en rien la situation qui est la leur, mais qui aura l’avantage de peut-être mettre un frein à certaines attitudes agaçantes et inadaptées de ces sauveurs opportunistes, j’y reviendrai plus loin.

Le titre, issu d’un poème de l’auteur gallois Dylan Thomas, et l’épigraphe sont suffisamment explicites, l’auteure incisive se veut être le miroir sinon exact, plutôt grossissant de ces citoyens, en marge de la société, qui passent leur temps à se dé-battre et à trimer. D’abord les adultes, surtout les enfants. C’est une plongée en apnée dans le dénuement le plus complet, ou le mince fil d’espoir qui relie Zola la mère et Mvelo sa fille au monde est tissé par l’espérance portée par le renouveau du jour. Faim, maladie et froid ainsi que désillusion se battent pour gagner cette guerre engagée contre le corps et l’esprit des deux femmes. Chaque jour c’est un peu plus de terrain qu’elle grignote peu à peu, qu’elle asphyxie leur victime en s’emparant de leur souffle vital.  

L’attachement aux personnages, en ce qui me concerne, s’est fait instantanément, et au-delà des personnalités de Mvelo et de Zola, c’est ce lien indéfectible qui relie les deux femmes, seules au monde, qui m’a profondément marquée. Le seul lien qui leur soit resté après la maladie, la trahison, l’abandon, après que toutes les galères du monde leur soit tombé dessus. L’auteure dessine au couteau de grandes figures féminines, mère, grand-mère, fille, belle-mère, j’ai incontestablement été fascinée autant par Zola que par Mvelo et Nonceba, qui endosse le rôle de belle-mère, ainsi que par Petra. Ce sont elles, les combattantes, les véritables héroïnes, car les hommes, lorsqu’ils ne sont pas victimes d’accidents malencontreux, sont les modèles du pleutre dans toute sa splendeur, lorsqu’ils ne sont pas des violeurs.

Le viol est là, omniprésent, avec toutes les horreurs qu’il comporte : la maladie, la honte, le rejet, la grossesse indésirable. Même si du temps à passer depuis l’Apartheid, les mécanismes de domination qu’il a impliqués ne se sont pas pour autant abolis, la domination des hommes et des blancs s’exerce toujours à travers toutes les formes de violence possible. Il y a ceux qui n’ont qu’à se servir pour asservir leurs pulsions, la forme sexuelle est l’une de ces armes perverse et redoutables qui cause des dommages irréversibles, psychologiques, physiologiques, maladie, et grossesse. Et ce qu’on nomme généralement white saviorism, ce complexe du sauveur blanc, qui permet à certains, d’ailleurs l’auteure est tout à fait transparente là-dessus, de se racheter une conscience à peu de frais, à coups de distribution de bonbons, et de monter de toute pièce la vision idyllique qu’ils voudraient garder intact, paravent d’un océan de dénuement.

Lorsque l’étude du chercheur commença à circuler dans les journaux et à la radio, Nonceba décida que le temps était venu. Les conclusions du type semblaient suggérer que les taudis n’étaient pas si terribles ; les enfants étaient heureux et s’accommodaient de la situation. Peu importaient les victimes d’incendies de poêles à mazout dus à l’absence d’électricité. Aucune mention du manque d’espace ou d’intimité qui exposait de jeunes enfants aux activités sexuelles des adultes.

Enrage contre la mort de la lumière. C’est un magnifique plaidoyer pour la vie alors même qu’elle est impitoyable avec ceux-là même qu’elle maltraite le plus durement, c’est un livre de rage, celle-là même qui leur reste au fond des tripes pour les faire tenir debout, si le combat est présent, c’est davantage un combat contre les aléas de la vie, pour retrouver cet élan vital, mais surement pas un livre de guerre. Bien au contraire, dans cette rage contre leur destin, j’y ai ressentis une volonté d’apaisement et c’est un peu cette résilience-là, cette force qui est la leur de pouvoir passer pardessus ce qui les a atteints dans leur chair, qui est également la force de ce touchant roman.

J’ai aimé découvrir cette entraide, cette solidarité intrinsèque, cette intimité naturelle, cette affection qui lie entre eux tous les personnages de ce roman, qui prennent soin les uns des autres au milieu de cet enfer ou ils vivent, où  même s’ils sont les victimes des politiques ségrégationnistes, ils parviennent à surpasser, finalement, cette séparation, l’héroïne, s’il y a bien un personnage de roman qui mérite cette appellation, c’est bien Mvelo, a la capacité de dépasser l’horreur dont elle a été victime et de retrouver la paix. Même si l’Apartheid n’est pas vraiment le cœur du sujet, ses conséquences restent indéniablement en toile de fond, l’auteure y démonte cette société sud-africaine totalement fractionnée

Mvelo s’était adapté à la vie dans les taudis. Elle y jouait avec les enfants, mais elle n’aimait pas trop quand ceux des maisons en brique la regardaient de haut à l’école. Elle apprit vite que les enfants peuvent se montrer cruels. Elle apprit aussi à les rejeter avant d’être elle-même rejetée. Les gamins des taudis se serraient les coudes, se réconfortaient, se donnaient confiance les uns les autres.

J’ai appris beaucoup de choses de ce roman, en plus de l’Afrique du Sud et de ses différentes ethnies, du courage et de la volonté de ces femmes, dotées d’un caractère, et surtout de leur dignité face aux circonstances qui les ont menées en lisière d’une existence qui leur a laissé bien peu de chance de sortir des taudis ou quatre bouts de tôles leur sert d’abri face au reste du monde, de trouver la force de continuer, de célébrer et respecter la vie des leurs au-delà même leur mort. J’ai découvert avec plaisir l’écriture de l’auteure, qui possède un talent de conteuse hors-pair, et a su créer des personnages tellement proches du réel et mettre en place une narration dont sont nées de percutantes images dans mon imaginaire à mesure que je tournais les pages électroniques du livre.

Voilà mon premier coup de cœur de l’année, aussi fort que l’intensité de cette histoire issue des mots qu’aligne l’auteure sud-africaine au cours de ces 200 pages et aussi flamboyant que la couverture du livre, illustrée par la dessinatrice sud-africaine Agrippa M Hlophe, aussi éblouissante que le récit qu’il renferme. Je ne lis jamais de littérature sud-africaine, pour le coup je me suis totalement fiée à l’avis de Belleville Editions, je suis très heureuse d’être sortie de ce que l’on peut appeler ma zone de confort et d’avoir pu découvrir ce poignant mais magnifique roman.

Dans son bidonville, Mvelo fut identifiée comme vierge. Une proie facile, reperable, tel un zebre courant par les springboks.

Elle avait pitié des filles qui avaient perdu leur virginité mais devraient se soumettre au test par peur de leurs parents. Parfois, elles trouvaient le moyen de tromper les testeuses, en usant d’un morceau de foie cru bien placé pour faire croire que l’hymen était encore intact. Certaines se servaient des craies du tableau noir de l’école. C’était une triste affaire car elles développaient des maladies. Les testeuses découvrirent la technique les filles furent humiliées devant les foules de spectateurs. Et puis il y avait aussi des prédateurs qui chassaient les vierges parce qu’une rumeur circulait selon laquelle un homme positif au VIH serait guéri s’il couchait avec une vierge.

Un génocide sexuel des enfants et des femmes débuta, le viol une arme pour des hommes qui n’avaient plus rien à perdre. Des filles se faisaient violer de tous côtés. Avant de rentrer chez elle, Mvelo apprit comment se protéger en effaçant le point blanc sur son front. Elle n’avait pas besoin de preuve exterieure pour être fière d’elle même.

Tous les trois mois, Mvelo allait faire un test. Le jour ou elle cessa de s’y rendre fut quand l’une des filles plus âgées s’avéra « abimée ». C’est ainsi que les testeuses faisaient référence aux filles qui n’étaient plus vierges. La fille était sur le point d’épouser un chef d’une église traditionnelle qui exigeait la preuve qu’elle était « préservée ».

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