L’ami arménien

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Le narrateur, adulte, se remémore son amitié avec un jeune camarade, Vardan, qui habitait dans un quartier en exergue de leur ville appelé « Royaume de l’Arménie », ou logeait les expatriés. Vivant passionnément cette précieuse amitié qui le lie avec Vardan, il y découvre non seulement des individus et familles dignes issues d’une communauté, riche en histoire et en traditions, tout en dressant un constat assez désabusé des conflits interethniques de l’ex-union, ainsi que de l’histoire. Le narrateur raconte également de quelle façon le temps qu’il a passé avec son ami arménien ont pu aider le jeune adolescent qu’il était alors à développer sa réflexion sur le monde qui l’entoure.

Andreï Makine

216 p.

Editions Bernard GRASSET

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Parmi l’un des articles les plus lus du blog se trouve Le testament français d’Andreï Makine. Aujourd’hui je reviens avec ma seconde lecture de l’auteur français, qui m’a davantage plu, L’ami arménien roman de la rentrée littéraire de cet hiver. C’est un bel hommage qui est rendu à l’Arménie à travers Vardan, que le jeune narrateur place au centre de son histoire, laquelle se déroule quelque part en Sibérie centrale. L’Arménie, cette ancienne république socialiste soviétique, séparée de la Russie par la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Encore une fois, c’est l’histoire, les histoires de déracinés, celle du jeune Vardan, celle qui le reliait à son pays natal, celle du narrateur orphelin dépourvu de toutes racines familiales, et celle de cette diaspora qui vit dans ce qu’il semble être ni plus ni moins qu’un ghetto poétiquement nommé « Royaume d’Arménie »

J’ai d’abord perçu ce roman comme un livre de souvenirs de cette amitié passée du haut des treize ans du jeune narrateur, de son ami qui a contribué à son développement, le récit d’un guide, d’un apprentissage à une vie et une réflexion adultes, loin de ses sentiments et de ses réactions de jeune adolescent. On ne saura vraiment ou exactement, en Russie, se déroule ce récit. Vardan, du haut de ses quatorze années, est un adolescent déjà bien aguerri, plus éveillé aux problématiques de leur société et à ceux qu’elle maltraite, à ses parias, Puisque en tant qu’arménien, il est lui-même un de ces êtres exclus et moqués. Il y avait différentes formes de rejets dans cette société, et Vardan apparaissait comme appartenir au tout dernier cercle, de cette famille de renégats, logés au « Bout du diable », regroupant tous les laissés-pour-compte de tous poils – anciens prisonniers, aventuriers, et les exilés qui logent au Royaume d’Arménie. C’est aussi la fascination d’un enfant pour ces quelques représentants d’un lointain pays, pour la famille de Vardan, laquelle même si elle se pose très loin des schémas familiaux traditionnels, représente tout de même un embryon de vie qui lui paraît inaccessible. Si le narrateur vit par procuration cette amorce de vie arménienne, la lectrice que je suis l’a également vécue à travers lui.

C’est une écriture grave, que déploie là Andreï Makine, celle d’un homme ayant bien vécu, qui se retourne sur cette amitié aussi éphémère qu’exceptionnelle, celle d’un homme qui a réussi à prendre conscience de la vision si clairvoyante, bien qu’intransigeante de son ami d’antan. Une vision amère de la vie qui est devenue sienne. Une réflexion d’autant plus profonde que le temps de la narration donne justement l’impression que le temps s’est arrêté, avec son ami et dans ce Royaume d’Arménie, aussi irréel qu’il fut fugace. L’emploi du passé simple confère au récit une dimension quasi fantasmagorique, presque légendaire, et rend à la lectrice que je fus cette impression d’avoir été confronté à un récit d’un autre temps, d’un autre siècle, d’une Odyssée mythique dont Andreï Makine que parvient à ressusciter à travers la poésie de son écriture. Il y a des pages absolument incroyables notamment lorsqu’il évoque l’Arménie, son ami, sa famille et ce Royaume d’Arménie, ainsi que de l’histoire de ce pays et de sa mythologie, représenté à travers sa montagne sacrée, bien que turque aujourd’hui, l’Ararat, d’une richesse puissante, dont je me suis délectée.

Le lointain pays caucasien dont je ne connaissais presque rien se laissa imaginer dans la senteur amère du parfum et, plus encore, dans la patine de la résille d’argent qui enchâssait le flacon.

Et, c’est aussi ce qui m’a conduit à vouloir lire ce livre, comprendre le lien qui unissait l’Arménie à feue l’URSS, et plus largement l’attitude de l’autorité soviétique envers ses minorités, qui avait à l’époque fait l’objet d’assauts insurrectionnels afin de retrouver leur indépendance, pour comprendre l’exode de cette communauté. Andreï l’explique, certes, sans rentrer dans les détails, mais suffisamment pour avoir été fascinée par ce pan de l’histoire soviétique. L’histoire de l’Arménie représente également l’histoire de toute une multitude d’autres peuples, qui se sont entredéchirés après l’implosion de l’URSS et qui continuent, par ailleurs, à se confronter les unes aux autres. Il n’y a qu’à se pencher sur l’actualité du Karabakh. À travers l’existence de cette communauté, C’est un constat également sur l’histoire, ou ce qu’Andreï Makine appelle « un cirque humain », qui finit par dévorer inexorablement les drames nationaux et personnels des uns et des autres dans un oubli dévastateur. Et surtout Vardan, cet ami arménien, ce petit être qui n’en donne pas l’air, mais qui détient une force unique, un caractère infiniment plus forgé que ce qu’il laisse entrevoir de lui-même, l’un de ces héros de tragédies, un Ulysse qui a perdu la route pour rentrer chez lui, une étincelle aussi ardente qu’éphémère, qui va influencer durablement sur la vie de son ami russe.

Ce jour-là, venant au Bout du diable, je surpris une conversation qui rompit cette image conciliante.Vardan se tenait sur le pas de la porte et lançait vers l’intérieur de la maison une harangue enflammée, presque féroce à en juger par la véhémence de son ton, dans cette langue dont je réussissais déjà à capter certains mots. Son martèlement combatif répétait, telle une série de rimes, plusieurs « il faut! » – avec une énergie que je n’aurais jamais pu imaginer tant sa manière de parler était d’habitude posée, presque assoupie. Mais surtout, à la place d’un garçon introverti et souffrant, se dressait un jeune homme résolu, désireux de s’affirmer, d’imposer sa volonté, de braver tous les obstacles.

Je suis ressortie de ce roman infiniment plus satisfaite que je ne l’avais été après Le Testament Français, j’ai davantage été sensible au récit de ce narrateur anonyme en prise avec une culture qu’il lui est totalement étrangère, avec la personnalité hors-norme de cet ami, de cette trop courte amitié qu’il a vécu, intensément, de cette diaspora désormais disparue, sans laisser de traces si ce n’est dans sa mémoire. Et enfin on ne peut rester insensible face à cette errance initiatique dans laquelle s’est engagé notre orphelin vers un âge adulte qui conservera précieusement la mémoire de Vestan et de sa mère.

Les semaines suivantes, j’allais connaître un peu mieux l’histoire de la discrète colonie arménienne.

Mais, ce soir-là, après la bagarre dans l’atelier de menuisierie et notre fuite vers le Bout du diable, Vardan me présenta à une dame âgée, vêtue d’une longue robe noire et d’un grand châle enveloppant ses épaules – sa mère – avec qui il échangea de brèves paroles dans leur langue sonore. La femme me regarda avec un air de gratitude: je devinai que mon ami venait de lui raconter mon « héroïque combat » contre ses oppresseurs. Remarquant les écorchures laissées par leurs coups sur mes pommettes, elle apporta un petit flacon et les tamponna avec une boule de coton.

C’était un parfum ancien et son amertume de jacinthe évoqua obscurément un bonheur mystérieux que je n’avais jamais vécu et qui devenait soudain plus exaltant et plus intensense que les joies et les plaisirs dont j’attendais avec anxieté de conquérir ma part terrestre.

La sensation me troubla – comme si quelqu’un d’autre s’était mis à respirer en moi! Oui, quelqu’un qui avait le don d’éprouver des émotions nuancées et subtiles – incomparables avec les réflèxes de brutalité et d’endurance nécessaires à la survie d’un jeune adolescent dans nos rudes parages sibériens.

Pour aller plus loin

Aux confins de l’Extrême-Orient russe, dans le souffle du Pacifique, s’étendent des terres qui paraissent échapper à l’Histoire…
Qui est donc ce criminel aux multiples visages, que Pavel Gartsev et ses compagnons doivent capturer à travers l’immensité de la taïga ? C’est l’aventure de de cette longue chasse à l’homme qui nous est contée dans ce puissant roman d’exploration. C’est aussi un dialogue hors du commun, presque hors du monde, entre le soldat épuisé et la proie mystérieuse qu’il poursuit. Lorsque Pavel connaîtra la véritable identité du fugitif, sa vie en sera bouleversée. La chasse prend une dimension exaltante, tandis qu’à l’horizion émerge l’archipel des Chantars : là où une « autre vie » devient possible, dans la fragile éternité de l’amour.

Une ville, une gare, sur « une planète blanche, inhabitée ». Une ville de l’Oural, mais peu importe. Dans le hall de la gare, une masse informe de corps allongés, moulés dans la même patience depuis des jours, des semaines d’attente. Puis un train, sorti du brouillard, qui s’ébranle enfin vers Moscou. Dans le dernier wagon, un pianiste raconte au narrateur la musique de son existence. Exemple parfait, elle aussi, de « l’homo sovieticus », de « sa résignation, son oubli inné du confort, son endurance face à l’absurde ». Pour le pianiste s’ajoute à cela la guerre. La guerre qui joue avec les identités des hommes, s’amusent parfois à les intervertir, les salir aussi, les condamner : à la solitude, à l’exil, au silence, la pire des sentences pour un musicien. Mais rien – pas même la guerre – ne parvient à bâillonner tout à fait les musiques qui composent la vie d’Alexeï, celles qui n’ont cessé, sans qu’il le sache, d’avancer à travers sa nuit, de « respirer sa transparence fragile faite d’infinies facettes de glace, de feuilles, de vent ». Celles qui le conduisent au-delà du mal, de l’angoisse et du remords. 

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