La locomotive des soeurs Tcherepanov

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C’est un recueil de dix nouvelles, de longueurs inégales, qui impliquent toutes, au premier ou au second plan, le train. Ce ne sont pas seulement des récits sur le train, mais surtout sur la Russie vue au travers du prisme de ce moyen de locomotion, inhérent à une immensité telle que l’est le territoire russe. Il est, sous la plume d’Olga Slavnikova, le levier qui permet d’accéder au cœur de la Russie, de ses profondeurs, de ses habitants, invisibles habituellement.

Olga Slavnikova

270 p.

Editions Gallimard

«Любовь в седьмом вагоне, 2008

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Olga Slavnikova est une auteure russe contemporaine, qui était annoncée par le dernier Salon du livre russe Russkaya Literatura, et qui fait partie de ce challenge que je me suis lancée en octobre dernier. C’est encore une fois une auteure russe dont je savais peu de choses, encore une fois une voix à découvrir. Plus connue pour son roman L’immortel, à l’origine d’une controverse, elle est aussi l’auteure d’un recueil de nouvelles que je vous présente maintenant. Le journal anglais The Guardian a inclu son roman 2017 dans la liste des meilleurs romans se déroulant en Russie, dans son propre pays il a reçu le prix du livre russe en décembre 2006. Si le cœur vous en dit, voila le lien youtube ou elle lit son roman 2017, bien évidemment en russe. Héritière du « réalisme magique« , on en trouve d’ailleurs quelques traces dans la truculente nouvelle La statue du commandeur, ou le train sert de cadre réaliste pour l’évènement de nature surnaturelle. Ce recueil des sœurs Tcherepanov occupe une place particulière dans son œuvre, parce que décrié par la critique russe, notamment par Lev Danilkin, qui le considère comme le pire ouvrage de son œuvre. Rien que cela.

Naturellement le titre de ce recueil est le titre de l’une des nouvelles, l’avant-dernière de l’ouvrage. Dès le moment où  vous avez connaissance des titres des autres nouvelles, Le train Russie, Histoire d’amour en voiture 7, vous vous rendrez vite compte que chacune d’entre elle tourne autour du monde ferroviaire, de ce moyen de transport, encore le plus économique et donc le plus démocratique pour traverser l’immensité du territoire russe. D’ailleurs, la version russe a adopté Histoire d’amour en voiture 7 en tant que titre de recueil, je serais bien curieuse pourquoi l’édition française a choisi d’en changer. Je ne connaissais pas le reste de l’œuvre de l’auteure russe, je ne suis donc pas apte à effectuer une quelconque comparaison avec ce qu’elle a écrit avant et après ce recueil. En ce qui me concerne, donc, je ne dirai que du bien, ou presque, des nouvelles que j’ai lues.

Lorsqu’on parle de train en Russie, ce qui me vient en premier temps, c’est l’image du mythique Transsibérien. Mais il n’est heureusement pas le seul à déchirer les vastes espaces qui constituent la fédération de Russie et Olga Slavnikova se concentre, elle, sur ces simples locomotives qui sont en charges des déplacements journaliers ou ponctuels de tout à chacun. Le train, à l’image du métro dont elle parle dans un roman, est le moyen de transport emblématique du pays, j’attendais de ce que roman me fasse voir du pays. Je n’ai pas été déçue ; j’ai effectivement bien voyagé, j’ai fait connaissance avec des personnalités, pour le moins, exceptionnelles, à l’instar des sœurs Tcherepanov, ce qui explique peut-être bien le choix de cette nouvelle pour porter l’ensemble du recueil. Quoi de mieux que le train pour parler de la Russie, ce pays qui s’étend sur l’un des plus grands territoires du monde, ce pays qui abrite de nombres de peuples autochtones, de paysages, de biotopes différents et un panel de fuseaux horaires.

Le train est donc le personnage principal de ce recueil, autour duquel gravite, on s’en doute bien, une multitude de vies et se greffent une multitude d’histoires. La première nouvelle le Train Russie est tout à fait dans le ton de la nouvelle introductoire, avec l’inauguration du Train à Grande Vitesse à la gare de Moscou. À travers ce train d’un nouveau genre, l’auteure nous offre une nouvelle vision de la Russie, une tentative d’unifier ses peuplades, de rejoindre ses contrées orientales comme Irkoutsk qui borde la Mongolie. Objet de fascination, étape historique, il devient tellement adulé que les gens essaient de s’en accaparer un morceau, un peu comme ceux qui se sont octroyés un morceau du mur de Berlin, de s’approprier cette innovation, son pouvoir de maîtriser la Russie.

Mais le train n’est pas que modernité, puissance, vitesse. Il est aussi lieu de rencontres inopportunes, en tant qu’espace de repos, lieu de couchettes, lieu d’espaces clos au milieu des vastes espaces qui rapprochent des gens qui n’ont rien à faire ensemble, une espèce de lieu magique qui remet certains sur la bonne voie de leur existence.

Le train donc mais surtout les Russes. Avec quelques remarques acerbes sur la curiosité du caractère Russe, qui semble avoir des tendances à l’autodestruction en sabotant ses propres chances de survie. Ces récits ne manquent pas d’humour et d’autodérision. J’ai beaucoup aimé, notamment dans la deuxième nouvelle, ce ton, très caractéristique du roman russe moderne, à la fois moqueur et désabusé, caustique et goguenard, sur l’homme russe, coincé entre quatre femmes, lui qui est justement en train de ruminer sa hargne contre le monde féminin. Mention spéciale à l’Ivan Ivanovitch Ivanov, ce fantôme qui traverse la troisième nouvelle La Substance, le plus russe d’entre tous, il se serait appelé Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski que son nom n’aurait pas été plus incongru. Journalistes, colonels, des civils aux militaires, on ne fait pas que traverser le pays, c’est un échantillonnage en profondeur de la société qu’Olga Slavnikova effectue-là. Et le train est le transporteur, le support, le médiateur de cette exploration, parfois au centre, parfois sur le côté, mais toujours présent car il est inhérent à la Russie, ce que j’ai assimilé peu à peu en déchiffrant les nouvelles les unes après les autres.

N’oubliez pas, chers collègues, c’est la Russie! Vous saisissez la métaphore? Ils gratouillent l’engin dans lequel ils vont voyager à des vitesses hallucinantes! On va dérailler, je vous le dis! C’est un pays de fous.

Je pense qu’il serait inutile d’affirmer encore plus explicitement que j’ai apprécié ce recueil, évidemment certaines nouvelles ont trouvé ma préférence notamment La Substance qui aborde le thème de l’absurdité d’un certain monde, celui de l’administration et des fonctionnaires, des plus ou moins hauts-gradés qui représentent ce système étatique aberrant. Le style de l’auteure est très imagé, très vivant, sans concession, le train à grande vitesse devient une créature, les journalistes se métamorphosent en insectes nuisibles sous sa plume, même les voies ferrées acquièrent des fonctions vitales. Il est autant empreint d’aphorismes percutants que de descriptions suggestives des divers paysages qui sont traversés.

Le segment de réseau ferroviaire où s’étaient fatalement combinés tous les ingrédients nécessaires à la catastrophe semblait s’être intégré au cerveau du colonel comme une chaîne de neurones spéciaux.

Ma première immersion dans le monde d’Olga Slavnikova est réussie et prometteuse, ce recueil donne un bon aperçu de l’éventail des talents de l’auteure russe. Contrairement au critique cité précédemment, ces nouvelles me semblent très abouties, tant par le style éloquent, suggestif et bien rodé que par les échafauds narratifs de chaque récit. Elle a su exprimer une vision de la Russie très personnelle et très juste, en tout cas qui rejoint celle de divers autres auteurs que j’ai pu lire.

De retour du chef-lieu, toujours en draisine qui roulait désormais rapidement sur les rails bien dégagés, Fiokla posa soudain sur le village un autre regard, comme lavé à l’eau chaude. Quelque chose se produisit en elle, avec vingt ans de retard. Elle vit les vieilles édentées, semblables à des larves de chiffons, qui, armées de sacs en cuir synthétique, traînaient les pieds en direction du magasin presque toujours fermé. Elle vit l’infirmerie et la vieille obscurité froide stagnant dans son unique fenêtre, la bibliothèque au seuil cassé ; partout des cadenas rouillés pendaient comme des organes masculins inutilisés. Elle qui ne remarquait plus les hommes du village, avec leurs faces poilues et leurs pieds de bouc, se souvint d’eux tels qu’ils étaient dans leur jeunesse. Celui-là, par exemple, aux yeux troubles scellés de brun sale, fut jadis Mitia Choutov, un camarade de classe qui lui avait offert une jolie carte postale pour la Journée internationale des femmes. Et cet autre, dont le gilet déchiré découvrait les côtes nues, était l’un des frères Kolesnikov, Slava ou Siova. Quant à savoir lequel des deux, son visage vide à la bouche édentée, pareil, à une poche déformée et trouée, ne permettait pas de le dire, et cette difficulté à l’identifier indiquait, plus sûrement qu’une nécrologie, que l’autre frère était certainement mort. Mais surtout, Fiokla vit les enfants. En grappes de cinq ou six par famille – les femmes en avaient beaucoup -, leurs têtes anguleuses, rasées, tachées d’antiseptique vert, évoquaient des pommes sauvages, gâtées avant d’avoir mûri. Et l’âme de Fiokla, jusqu’ici endormie, s’élança vers le vaste monde, souffrant pour elle-même et pour les autres. L’âme criait comme un oiseau ou une locomotive. La nuit, Fiokla rêva de rails qui défilaient à toute vitesse, comme si une machine à coudre géante cousait ensemble deux morceaux d’espace brumeux, et dans les déchirures de la vapeur épaisse et parcourue d’étincelles se profilait une grande cité aux multiples étages ; au-dessus de chaque immeuble se dressait une grue, aussi belle qu’un sapin de Noël.

Pour aller plus loin

Depuis quatorze ans déjà, Alexeï Afanassievitch Kharitonov, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, étroitement emmuré dans son corps amorphe, gisait dans le recoin le plus écarté d’un deux-pièces de type standard.  » Sa femme Nina et la fille de celle-ci, Marina, prennent soin de lui et, surtout, perçoivent la pension du vieil homme. Ce dernier ne se lève plus de son lit, ne communique plus avec les deux femmes mais reste conscient, et lorsque l’Union soviétique se dissout dans les soubresauts de l’Histoire, sa belle-fille craint que ce changement brutal, s’il parvient jusqu’aux oreilles du grabataire installé dans l’immobilité du temps, ne provoque un choc émotif tel que son cœur ne lâche… Heureusement, l’ambitieuse Marina, qui cherche à profiter des changements pour faire carrière et gagner beaucoup d’argent, travaille pour une nouvelle chaîne de télévision privée : avec la complicité d’un technicien et grâce aux bandes de l’ancienne télévision d’État, un journal télévisé sera ainsi fabriqué tous les jours pour conforter  » l’immortel  » dans le temps immobile où il est installé depuis son attaque cérébrale… 

En 2017, dans une ville de l’Oural, se prépare le centième anniversaire de la révolution d’Octobre. Krylov, tailleur de pierres précieuses, et Tania cherchent à préserver leur amour des contraintes de la société et du temps

2 commentaires sur “La locomotive des soeurs Tcherepanov

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