À l’ombre des loups

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Prusse Orientale, près de la frontière lituanienne, hiver 1946. La seconde guerre est finie, l’armée soviétique a envahi le territoire allemand, les forces alliées viennent de démanteler ce qui restait de l’Allemagne. Tandis qu’Hitler a mis fin à ses jours, que certains responsables nazis vont être jugés à Nuremberg, que d’autres se sont enfuis en Amérique du Sud, restent ceux qui ne peuvent aller nulle part, qui se sont fait expulser de chez eux, qui doivent survivre. Eva, sa belle-sœur Lotte, et ses enfants, ainsi que son amie Marta, elle-même à la tête de sa propre tribu, font partie de ces gens-là. Tout le monde a faim, froid, les adultes se démènent pour trouver de quoi vivre, à l’abri des gardes soviétiques prêts à bondir sur elles, à violer, tabasser ou tuer qui se trouvera sur leur chemin. Mais tout le monde a déjà tout pris, il ne reste rien pour se sustenter, les enfants d’Eva et de Marta, les uns après les autres, partent pour la Lituanie, là où se trouve nourriture et travail. Du moins, c’est ce qu’ils imaginent.

Alvydas Slepikas

286 p.

Éditions

J’ai Lu

Mano vardas – Marytė , 2012

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Qui aurait-dit qu’un roman à la couverture si colorée aurait révélé un contenu d’une noirceur si terrible ? L’auteur lituanien, Alvydas Šlepikas, a choisi de mettre en lumière ces enfants-loups, ces enfants allemands laissés pour compte partis en Lituanie quémander un bout de pain, quelques jours de travail, l’espoir peut-être d’une vie nouvelle, et meilleure. Alvydas Šlepikas explique son projet dans la postface, précisant qu’il s’appuie sur le témoignage d’une vieille femme qui fut jadis l’un de ses enfants, l’un des rares qui aient survécu. Mais le traumatisme est toujours aussi vivace et après avoir témoigné la dame s’est enfermée dans un silence définitif. L’auteur signe ici son premier roman, il ne s’était à ce jour consacré qu’au théâtre, à la poésie et au cinéma. C’est une première réussie, incarnée par un récit absolument terrifiant de la première à la dernière phrase, ça a été un coup de cœur pour moi. Et également pour nombre de ses lecteurs lituaniens, car il est le livre le plus lu l’année de sa parution en 2012 et été réimprimé à six reprises. À l’étranger, il est l’un des livres issus de ce pays balte qui se vend le mieux (source : literature.britishcouncil.org). Quelle découverte !

Quelque part avant la rivière du Niémen, on se met à suivre le terrible destin de ces Allemands survivants pris en étaux par les troupes soviétiques qui sont venues sauver le pays, et se venger par la même occasion de ce que la Wehrmacht a fait subir aux leurs. Si eux sont peut-être ceux qui ont le moins soufferts, et tout est relatif puisque les maris, les frères, ou les pères, sont envoyés à la guerre, en France ou ailleurs, nous sommes à l’heure où la rupture du pacte germano-soviétique de non-agression se paie. Chèrement, durement, impitoyablement. Les hommes ne sont plus là mais les épouses et les enfants s’acquittent de la dette. Et si tant est que vous soyez bravache, que vous ayez le meilleur d’être une femme sur laquelle un soldat ait envie de s’approprier, l’espérance de vie de chacun est courte.

Voici les brochures que l’on distribue aux soldats soviétiques pour les encourager: « Tuez tous les Allemands. Et leurs enfants aussi. Il n’y a pas d’Allemand innocent. Prenez leurs biens et leurs femmes. Tel est votre droit, telle est votre récompense »

En m’attaquant à ce roman, j’ai eu l’impression de pénétrer un territoire inconnu, celui de ces Allemands persécutés et de leurs enfants-loups, les Wolfskinder, ceux dont on ignore totalement l’existence, dont le souvenir a tellement été occulté par la censure soviétique que l’on a peine à croire qu’ils ont existé. Ce sont aussi ceux qui ont peu intéressé parce que forcément il y avait d’autres victimes de cette guerre à pleurer. J’y ai lu pour la première fois à des scènes que je n’avais encore jamais eues l’occasion de croiser : quelques familles, un village, mais derrière tout cela, des expulsions sauvages, des mères courage qui se griment en veille femme pour affronter le soldat ennemi, des enfants au ventre tordu par la faim, des pères absents et sans doute d’une absence inéluctable. Tandis que le soldat rode et veille, la menace du viol et de la mort devient de plus en plus réelle.

La Lituanie, dans tout cela, est semblable à un eldorado, là où la misère est moins criante, moins aiguë, moins pressante, là où le lait, le lard et le pain sont disponibles en abondance, croient-ils. De l’autre côté de la frontière, les rares civils expulsés de chez eux se meurent à petit feu, rongé par une faim inassouvie, encore davantage affaiblis par les coups de l’occupant soviétique, ou à grand coup d’explosion. Les mères se sacrifient pour leurs enfants, les enfants quittent le foyer pour chercher, manger, boire, ramener, après tout plus personne n’a rien à perdre. Mais si les Lituaniens semblent s’en sortir un peu mieux que les Allemands, la situation n’est guère fameuse, la Sibérie n’est pas si loin. Suivre l’errance de ces enfants sans patrie et sans famille est un crève-cœur, j’ai choisi de lire ce roman sur plusieurs jours, j’aurais pu le finir plus rapidement. J’y ai vu de jeunes morts-vivants qui traversent fleuves et forêts pour se faire méchamment rejeter et mourir de faim dans l’ultime espoir d’une rencontre qui ne viendra jamais. Des êtres mus par la faim le froid et le manque d’affection, dans le souvenir d’une vie agréable, prêt à se faire adopter par n’importe qui, n’importe quand, n’importe où.

L’auteur nous tient la tète sous l’eau jusqu’à la fin, laquelle laisse le lecteur sur une absence de réponse. À lui donc de se faire sa propre idée, si toutefois une réponse il y a. Cette histoire a beau être une fiction, on sait pertinent qu’elle couvre une réalité bien laide, volontiers cachée jusqu’ici. Les bas-fonds d’une société complètement pulvérisée ou même les enfants n’y ont plus leur place. On croyait avoir atteint les fins fonds de l’horreur avec l’Holocauste, on pensait avoir enfin touché la fin de la guerre avec la capitulation de l’Allemagne, son désarmement et sa dénazification, mais si la Normandie a bien été libérée par les armées américaines et anglaises, ce coin d’Europe à mi-chemin entre l’est et le Nord a été laissé à l’abandon de la haine aveugle et revancharde de l’armée rouge. Des familles allemandes modestes, sans père, prises entre cette accusation coupable d’avoir appartenu au mauvais camps, qui elles, ne peuvent pas fuir en Argentine et qui vont payer pour ce troisième Reich insensé.

Il n’y a rien qui a de sens dans cet après-guerre, ce n’est pas encore le temps de la reconstruction, mais dans ce coin du monde pris dans cette neige collante et épaisse, ou les dépouilles jonchent les rues à côté des grenades et bombes laissées à l’abandon, il y a comme une odeur de prolongation belliqueuse, qui ne se joue pas entre des nations, mais entre les habitants et les occupants. Le meilleur comme le pire, la solidarité côtoie l’individualisme, le courage se mêle à la peur et la lâcheté, chacun fait ce qu’il peut. L’oppresseur est russe, désormais, et celui-ci qui s’est voulu sauveur face au nazisme, prend volontiers le visage du tortionnaire sanguinaire, j’ai par exemple été frappée par l’existence de ces exterminateurs russes en Lituanie: le terme s’il est clair, il est encore plus choquant, le processus de déshumanisation entamée par le régime national-socialiste a laissé des restes très laids derrière lui.

Alvydas Šlepikas a réussi là un premier roman parfait, à mon sens. Rien à enlever, rien à ajouter. Je suis d’ailleurs bien étonnée de ne pas en avoir entendu parler, à côté des récits sans fond qui ne tournent qu’autour des personnalités égocentrées et sans intérêt de certaines et certains déjà trop médiatisés, ce titre aurait mérité une vraie place. Je remercie les Éditions J’ai Lu de m’avoir permis de découvrir ce titre passé à travers de ce tsunami de publications sans fin. Si vous en souhaitez en savoir plus sur cette page de l’histoire, et si avez la curiosité de lire ce que sont devenus ces enfants-loups, je ne peux que vous conseiller l’excellent reportage en cinq parties de Sept Info, en complément du roman, évidemment.

Quelque part l’écho d’un tir retentit. Puis un autre. Eva et Marta accélèrent le pas tandis qu’au loin la mélodie d’un harmonica russe leur arrive par vagues à travers la tempête hurlante et la neige tourbillonnante. Bien que le son soit étranger, il a un effet calmant, parce-que inattendu, inespéré, comme venu d’un autre monde. Eva se demande même si ce n’est pas elle qui vient de s’inventer cet air en majeur, simple et sauvage. Elle serre contre elle le sac d’épluchures qu’elle a pris à la cantine militaire. A la maison, ses enfants l’attendent, affamé. Ses enfants qu’elle aime plus que sa propre vie. Elle aimerait hurler à la lune comme une louve, couper un morceau de son propre corps et nourrir ces petits innocents, ces petits affamés, ces petits qui souffrent, punis par Dieu. Quand elle sera revenue avec les restes de la cantine militaire, sa belle-sœur, Lotte, prendra le temps de sécher les pelures de pommes de terre sur un poêle. Elle les broiera avec un vieux moulin à café pour en faire de la farine et en préparera des galettes. Eva ne saurait pas comment survivre sans Lotte. Sans elle et sans Marta.

Tête baissée face au vent, Eva et Marta se pressent de rentrer chez elles. Pourvu que personne ne vienne leur parler.

Quelquefois, une lueur apparaît au milieu des flocons. On peut presque distinguer des voitures, des soldats, des formes quelconques. Tout à coup, ça rit et ça tire quelque part. Des soldats ivres crient sur les femmes qui essaient de passer au travers du groupe en faisant semblant de ne pas entendre. Il est primordial de ne pas s’arrêter, ne pas se retourner et suivre tranquillement son chemin.

3 commentaires sur “À l’ombre des loups

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  1. Je l’avais noté lors de sa sortie, reculant la lecture néanmoins à cause de la noirceur que tu évoques. Je suis heureux qu’il soit sorti en poche, cela permet de mettre un peu plus en évidence la littérature lituanienne. Merci pour ce joli billet qui va envoyer plus d’un lecteur dans sa librairie !

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