L’air que tu respires

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Brésil, état du Pernambouc, plantation de Riacho Doce. L’orpheline Dores travaille comme fille de cuisine dans la propriété occupée par la famille Pimentel: le senhor Pimentel passe ses journées à gérer les plantations de cannes à sucre tandis que la senhora s’occupe comme elle peut. Leur fille Graça s’est liée d’amitié avec Dores et elles font ensemble les quatre cents coups. Les deux jeunes filles sont bientôt envoyées dans un pensionnat, l’une pour finir sa scolarité, l’autre pour servir sa jeune maîtresse. Animées toutes les deux par d’autres ambitions, elles s’enfuient et prennent la route pour Rio de Janeiro.

Frances de Pontes Peebles

602 p.

Editions J’ai Lu

The air you breathe, 2018

Ma Note

Note : 3 sur 5.

C’est un livre que je n’aurais pas eu l’occasion de lire, sans doute, si je n’avais pas eu le catalogue des sorties des Éditions J’ai Lu sous le nez. Et pourtant, ça aurait été une belle perte, car le titre comptera parmi mes coups de cœurs de ce mois de février. Après le beau récit de Charline Malaval et Le Chant du Perroquet, qui nous amenait dans la région du Nordeste puis à Sao Paolo, Frances de Pontes Peebles nous fait elle aussi traverser les plaines désertiques du pays depuis le Nordeste jusqu’à Rio de Janeiro et son Mont du Pain de Sucre. Précédemment sorti en broché aux éditions Flammarion, l’auteure de ce roman, née dans le Nordeste, a grandi à Miami, a écrit en anglais ce roman pourtant brésilien jusqu’aux bouts des ongles. C’est un deuxième titre pour Frances de Pontes Peebles, et d’après ce que j’ai pu lire ici et là dernièrement, le second roman est beaucoup plus difficile à écrire, dit-on : je ne sais pas si cela a été le cas, de fait le résultat n’en laisse rien paraître. Quant à son premier roman La couturière, il a obtenu le grand prix des lectrices du Elle américain en 2008.

À chaque fois que j’ouvre un roman brésilien, il flotte dans l’air un air, en arrière-fond ou en premier plan, de samba: la bossa nova chez Le chant du Perroquet, la Samba de Roda, ici. Le Brésil est une terre de musique et de danse forcément l’un ne va pas sans l’autre là-bas, je le savais déjà, Mais j’ignorais à quel point la musique, plus encore que tous les hommes d’État qui se sont succédés, pouvait unir le peuple, représentante peut-être la plus juste et la plus grande des Brésiliens, et dans quelle mesure la Samba pouvait regrouper autant de sous-genres différents. La Samba, en musique de fond, devient peu à peu assourdissante laissant celles et ceux qui la chantent, la joue, la compose davantage en arrière-plan. Au milieu de tout cela il y a d’abord Dores, orpheline, jeune fille de cuisine dans la Grande Maison qui abrite les propriétaires de la plantation de cannes à sucres, qui rencontre Graça, unique enfant des propriétaires de la plantation, bientôt orpheline, et liée toutes les deux par une envie de liberté, une aspiration à une vie meilleure, de chant, de musique, qu’elles ont découvert par hasard un soir à travers le cercle de musique que forment les employés, se regroupant à l’écart de la demeure.

La relation des jeunes filles est donc déséquilibrée dès le départ, toute une classe sociale les sépare, mais pas seulement. Graça est jolie et possède une voix belle, contrairement à ce qui sera sa compagne de vie au sein de Rio la grande. Ce couple d’amies inséparables et indissociables, malgré tout, va grandir et évoluer jusqu’à connaître la célébrité, encore une fois Frances de Pontes Peebles va faire en sorte que cette amitié, et cette rivalité, soit le noyau dur qui lie les deux filles devenues femmes, jusqu’à la toute fin. Là où les deux jeunes femmes auraient pu être séparées, par le succès de l’une en dépit de l’autre, l’une vie dans l’ombre de la lumière de l’autre, la force de leur relation et des liens qui unissent les membres du groupe prend le dessus. C’est avec un grand intérêt que l’on suit l’évolution de Dores et Graça, et que l’on appréhende la difficulté pour l’une d’accepter le succès de l’autre et surtout d’accepter que sa place n’est pas forcément sous les feux des projecteurs des scènes. L’auteure brésilienne a écrit un roman passionnant, avec beaucoup d’intelligence, sur la réalité de la nature humaine, sa complexité, ses antagonismes, avec beaucoup de sensibilité sur la réalité de ce qu’était son pays et beaucoup d’esprit sur l’expérience du succès, sa rançon et ses conséquences.

C’est la voix de la discrète Dores, mais tellement expressive, qui guide le lecteur à travers le Nordeste brésilien et la capitale du pays, cette voix qui évoque avec tendresse et regrets son amie, de son symbiote, cette même voix qui composait les chansons du groupe. Cette capacité à créer et inventer, et se réinventer, plutôt qu’à interpréter est la force de cette femme, qui a passé sa vie à être à l’ombre de son amie. Si Frances la démiurge a mis la gloire et la grâce dans les mains de Garça, elle a pris soin d’attribuer les capacités à vivre à Dores. L’auteure a su exploiter avec bonheur ce duo de personnages, les failles de chacune qui donnent continuellement à ce groupe un équilibre précaire, ses deux voix, celle qui chante, celle qui s’exprime dans les paroles, n’allant pas l’une sans l’autre. 

Encore une belle découverte, inattendue, je ne m’attendais pas vraiment à me laisser totalement emporter avec cette même passion que Frances de Pontes Peebles a pu investir son roman. La richesse d’un pays comme le Brésil se laisse à chaque fois redécouvrir, sous de nouveaux angles, à chaque nouvelle lecture et c’est un plaisir dont je ne me lasse décidément pas. Je ne me lasse pas non plus de lire cette rage de vivre dont sont empreintes ces jeunes filles, dont elles font l’expérience chacune à leur façon, qui leur font traverser le meilleur, parfois le pire, au son de ces rodas, typiquement brésiliennes, qui donnent à ce roman un attrait supplémentaire, que l’on ne trouve nulle part ailleurs que dans ces romans ou la culture et l’esprit brésilien sont omniprésents en toile de fond.


Frances de de Pontes Peebles est, je pense, une auteure à suivre de près. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles qui n’ont pas été traduites jusqu’à présent Girls of the immortal garden, 2020. Elle n’en est qu’à son deuxième roman mais autant le premier La Couturière que ce second titre ont réussi à charmer pas mal de lecteurs, moi comprise.

Il y avait un instant à Lapa, juste avant le lever de soleil, quand les cabarets avaient fermé et que les visiteurs étaient rentrés dans leurs quartiers bien sages, ou les seuls sons qu’on entendait lorsqu’on déambulait dans les allées sombres provenaient des rodas. C’étaient les voix enrouées, les tristes et lentes mélodies. C’étaient les chansons secrètes, brutes de décoffrage et qui n’étaient pas censées voir la lumière du jour. C’était les chansons qu’on jouait quand toutes les autres avaient déjà chantées et que la nuit se résumait à un manque ; quand il n’y avait plus d’alcool, plus d’amis, plus de filles riant aux éclats, plus de cigarettes, plus de nourriture dans le ventre ou d’eau dans le verre, juste toi et un guitariste, seuls dans l’obscurité, oubliant tout sauf vos voix et les paroles d’une chanson bien enfouie au plus profond de vous, que vous avez toujours connue mais jamais partagée avant cet instant. Parfois, il y a des auditeurs insoupçonnés : une jeune mère à sa fenêtre, un couple emmêlé dans des draps, une jeune fille en pantalon et béret, les mains dans ses poches, les lèvres enflammées par de nombreux baisers, le corps délicieusement engourdi à des endroits qu’on lui avait toujours dit de ne jamais toucher. Elle s’arrête, entend la lamentation de la roda, et c’est comme si sa vie en dépendait. Comme si tout ce qu’elle avait vécu jusque-là – chaque raclée, chaque mensonge, chaque honte, chaque élan d’amour et chaque triomphe (aussi peu nombreux soient-ils) – l’avait menée ici, en cet instant, à portée d’oreille d’une chanson que personne n’était censé entendre. Le rythme l’enveloppe. La musique, tel un pré ou un lit douillet, est un endroit ou elle peut toujours se réfugier. C’est une maison comme nulle autre pareille.

Pour aller plus loin

Emilia et Luzia, les sœurs orphelines, sont inséparables. Un jour, Luzia est enlevée par les cangaceiros, de terribles bandits. Dans ce Brésil âpre et violent des années 1930, Emilia nourrit toujours un infime espoir : et si Luzia avait survécu ? Se cacherait-elle sous les traits de la Couturière, cette femme réputée impitoyable, devenue chef des mercenaires ?

5 commentaires sur “L’air que tu respires

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