La vie rêvée du joueur d’échecs

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Denis Grozdanovitch est un joueur d’échec passionné. A un point tel, qu’il y a quelques années il a fallu qu’il se coupe un temps de sa passion pour reprendre contact avec ce qui l’entoure. Dans cet essai, il parle de son dévouement pour ce jeu millénaire ainsi que de ses caractéristiques et de ses lubies, de cette société particulières et de ses maîtres. Il trace aussi de nombreux parallèles entre la façon de vivre du joueur d’échec et sa façon de jouer.

Denis Grozdanovitch

208 p.

Editions Grasset

Ma Note

Note : 2 sur 5.

La vie est une partie d’echecs, Garry Kasparov, 2007

L’une des séries qui m’ait le plus marquée en cette année 2020, c’est cette fameuse Le jeu de la dame, The queen’s gambit, qui a bénéficié de l’expertise de Grand Maître International de Garry Kasparov. Soyons honnête, je n’entrevoie absolument rien aux échecs, j’ai bien eu l’idée d’apprendre, étant plus jeune, mais je n’ai définitivement jamais eu la patience ni l’envie non plus. Mais cette série m’a littéralement fascinée, au moins autant qu’Anya Taylor-Joy, l’actrice principale, qui est juste parfaite dans son rôle tout comme les acteurs qui gravitent autour d’elle. C’est d’ailleurs grâce à cette série que je me suis lancée dans ce roman, on a les motivations qu’on peut !

Ce n’est pas un roman, cet ouvrage s’aventure entre l’essai et un assemblage de considérations quelquefois biographiques, historiques et bien souvent philosophiques. Je me demandais sous quel angle l’auteur allait aborder sa passion. Et j’espérais surtout ne pas tomber dans une espèce de bouillie narrative indigeste sur les avantages et les inconvénients de la défense sicilienne – le seul mouvement que j’ai retenu de The Queen’s Gambit. C’est une chose de regarder une fiction, bien construite au demeurant, c’en est une autre de lire des chapitres consacrés aux avantages des différentes stratégies d’ouverture. Mais je m’égare. Qu’est-ce donc ce récit sinon une somme de réflexions personnelles sur le jeu. À la manière du maître Kasparov et de sa publication intitulée La vie est une partie d’échecs, publiée quelque treize années plus tôt.

Le monde des échecs est un univers bien à part, replié sur lui-même, qui nécessite de nombreux éclaircissements pour que le profane dans mon genre ne s’y perde pas. Cela tombe plutôt bien car l’échéquiste Denis Grozdanovitch n’en est pas avare comme il ne lésine pas sur des anecdotes tirées de son expérience de joueur d’échecs expérimenté et avisé. On y apprend, par exemple, que les Yougoslaves furent un temps parmi les meilleurs joueurs du monde, moi qui justement pensais que 99% de ses Grands Maîtres étaient soviétiques. Il y a bien sûr de nombreuses digressions techniques, la plupart que j’ai trouvées non seulement utiles mais aussi intéressantes. Rien de trop abscons pour la lectrice totalement novice que j’ai été, Grozdanovitch prend soin de garder, dans ces moments-là une approche assez pédagogique, qui devient captivante. C’est ainsi que l’on apprend ce que sont les blitz, les pousseurs de bois tout comme le principe de ces parties « à l’aveugle » : le joueur d’échecs a apparemment assez de talent et d’imagination pour à mettre du piment dans sa vie de joueur en mettant au point toutes sortes de façon de jouer, et j’imagine, de s’améliorer.

Ce que j’ai préféré, ce sont les anecdotes tout à personnelles sur ce jeu qui se pour beaucoup comme une passion brûlante, une folie, une manie sans fin aucune, immodérée. Sans oublier les digressions sur ces légendes du jeu, qui ont un caractère tout à fait singulier. Denis Grozdanovitch m’a littéralement transmis cette adoration dont les GMI, les Grands Maîtres Internationaux, font l’objet dans cette société à part, et qui s’apparente à de la vénération au sein de leur société de joueurs. Ces grands hommes, et Kasparov davantage encore par la position politique qui est la sienne, sont dotés de pouvoirs presque magiques, de par leurs exceptionnelles capacités d’analyse, de calcul mental, de stratège hors du commun, d’une célérité remarquable, qui leur confère une place au-dessus de tous. J’ai beaucoup apprécié ce passage sur le champion letton Mikhaïl Tal doté d’une hypermnésie incroyable, et sa faculté à se souvenir de l’intégralité des parties jouées, qui a battu le champion de l’époque le soviétique Mikhaïl Botvinnik. J’ai été également été passionnée par ces quelques lignes sur les enfants prodiges joueurs d’échecs, dont fait partie un des rares noms français qui apparaît dans ce livre, Maxime Vachier-Lagrave.

Tant que le texte tourne autour du jeu en lui-même, de son histoire, de ses joueurs, de ses petites manies, le texte demeure relativement intéressant. Cependant, dès que l’auteur s’aventure sur des terrains un peu plus mouvants, tels que celui de la psychanalyse, des comparaisons et généralisations sur l’attitude du joueur d’échecs face à l’homme en société, je trouve alors que son intérêt est un peu plus discutable.

Il y a des passages franchement indigestes qui plombent vraiment la lecture et auxquels je n’ai pipé un seul mot, je n’en ai pas fait l’effort plus avant d’ailleurs. L’auteur se perd se perd dans d’interminables considérations sur ce que le jeu du joueur d’échecs en dit sur lui-même et sur la nature humaine en général. Cette mise en parallèle du jeu d’échecs a la société aurait été pertinente si Kasparov, n’était pas passé avant lui, sur le même chemin. Parce que si on compare les titres des ouvrages, les deux titres se ressemblent tout de même bien étrangement.

J’ai fait un grand bond sur ma chaise quand Denis Grozdanovitch avoue que ce qu’il appelle « les jeux vidéo, des jeux d’argent, du poker en ligne, des nombreux jeux de rôle » ne représente pour lui qu’une simple volonté de s’échapper d’une réalité glauque et sans intérêt, il faut l’exprimer franchement : outre le fait que cela relève d’une suffisance absolue, je crois que par méconnaissance ou volontairement il sous-estime largement la capacité de réflexion, et de calcul, que demandent certains jeux, notamment les jeux de rôle ou d’autres jeux vidéos. Et puis il me semble bon de rappeler que si les échecs se démocratisent c’est grâce notamment aux jeux en ligne mais peut-être c’est la démocratisation des échecs qui d’évidence pose problème. Dommage également que le sujet des femmes ne s’étale que sur quelques pages à peine, apparemment le sujet est aussi peu important qu’il est vite survolé, avec sa petite pointe de paternalisme agaçant : les femmes ne peuvent être que de douces choses, sans la moindre once d’agressivité, dont le jeu ne peut être différent que celui d’un homme.

On a bien compris que l’auteur avait été champion de tennis, de squash, fin joueur d’échec et grand amoureux de littérature et de philosophie. Il le martèle pendant des phrases et de toutes les façons possibles. J’ai été épuisée au bout d’une soixantaine de pages par cette grandiloquence dans le propos et le contenu. Vous l’aurez compris, j’ai été très agacée à quelques reprises, même je n’en oublie pas pour autant les pages qui permettent de relativement dépasser cet agacement, des pages sur les GMI, en l’occurrence, sur habitudes de cette société de joueurs d’échecs, les quelques anecdotes personnelles de l’auteur. Ce qui m’amène, finalement, à envisager de me tourner vers l’ouvrage de Kasparov, car si on croit le résumé, Grozdanovitch s’est visiblement largement inspiré de son ouvrage, et que Kasparov, outre le fait qu’il soit GMI, possède une véritable aura en tant qu’opposant ouvertement déclaré au régime de Vladimir Poutine. Pour finir, je vous ai choisi un extrait qui vous parlera, peut-être, davantage.

J’ai souvent pensé, et cela depuis mes premiers pas dans le dédale magique des soixante-quatre cases, que les figurines de bois stylisées qui peuplent les recoins les plus mystérieux de l’échiquier – en y évoluant avec grâce ou maladresse selon les les compétences et l’inspiration de leurs manipulateurs – n’étaient autres que des succédanés de marionnettes, qu’à l’instar des dieux, comme le dit Montaigne, nous « agitons à toutes mains » nous aussi, pour nous donner la merveilleuse illusion de régner sur un petit peuple, füt-il le plus fantasmatique et le plus dérisoire qui soit.

Il est d’ailleurs fascinant d’observer, au sein d’un cercle d’échecs, la concentration intense – plus encore que celle requise par un travail délicat – qui accapare le moindre joueur. Il est facile d’en conclure que se joue là quelque dramaturgie d’essence sacrée.

(Michel Ross, qui fut un excellent joueur, nous dit dans un de ses ouvrages: « On entre dans le jeu d’échecs comme on entre en Religion. Pour le joueur d’échecs, la partie d’échecs c’est l’office, la messe, le défilé du 1er Mai, le dépôt de gerbe au Monument aux Morts. C’est un drame sacré »)

Cette dramaturgie échappe la plupart du temps à ceux qui en sont les acteurs et la théorie freudienne de la sublimation paraît s’y vérifier pleinement, car la pulsion libidinale pure semble s’y absorber toute entière. J’ai pu constater en effet, à de multiples reprises, que si la plus belle fille du monde ou le plus gracieux éphèbe faisait irruption au beau milieu d’une assemblée de joueurs attablées, il était bien rare que l’un d’eux ne fasse plus que de lui jeter un regard distrait.

Pour aller plus loin

Vivre à son propre rythme, lire des auteurs oubliés, jouer au tennis sans esprit de compétition, faire la sieste au fond du jardin, contempler un vol de grues, repenser aux rêves de la nuit : autant d’expériences mystérieuses que le bruit assourdissant de la planète rend aujourd’hui presque impossibles.
Dans l’esprit du Petit traité de désinvolture, L’art difficile de ne presque rien faire aborde avec un humour délicieux l’une des questions insolubles de l’existence : comment préserver la jouissance de l’instant? Quelque part entre la sagesse chinoise du tao et le désir d’enfance, avec un scepticisme assumé face aux délires de la consommation ou du sport-spectacle, Denis Grozdanovitch nous invite avec une poésie quotidienne et lumineuse sur des sentiers qui ne mènent nulle part.

Ainsi que les présente son auteur, voici des petites chroniques dilettantes et disparates où il est question du temps et de la vitesse, des îles et de la mélancolie… mais aussi des chats, des tortues et des Chinois.
Denis Grozdanovitch offre lui-même, à coup sûr, un bel exemple de dilettantisme puisqu’il oublie bien souvent de rassembler ses notes !

Aujourd’hui cependant, il nous livre quelques-uns des textes tirés des carnets rédigés tout au long de ses pérégrinations : dans lé domaine des sports de raquette où il cumule plusieurs titres de Champion de France, dans le cercle confiné des joueurs d’échecs ou bien la confrérie anonyme des lanceurs de cerf-volant (où nous côtoyons de burlesques et excentriques Tueurs de temps …), dans les musées désertés où nous réveillons en sa compagnie des peintures endormies, puis, enfin dans la cosmogonie labyrinthique et enchantée des livres où, en fin lettré, il nous invite en ami dans les œuvres d’un Powys, d’un Nietzsche, ou d’un Léautaud…

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