Baiser ou faire des films

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Berlin. Jonas Rosen étudie le cinéma à l’Académie du film de Berlin sous l’égide de son professeur Lila von Dornbusch. Celui-ci l’envoie à New-York tourner un documentaire sur le sexe grâce aux subventions accordées par la chaine nationale 3sat. Il laisse sa petite-amie Mah et prend l’avion direction New-York. Il finit par être logé chez Jeremiah Fulton, professeur à la New-York University. Quelques jours après, il se rend chez celle qu’il présente comme sa tante, afin d’en savoir plus sur son grand-père, autrefois Sturmbannführer Rosen, qui lui avait sauvé la vie autrefois. À partir de ce moment-là, touché par la gravité des faits que cette tante d’Amérique lui a raconté, Jonas commence à avoir des doutes sur la nature du documentaire qu’il veut réaliser.

Chris Kraus

316 p.

Editions Belfond

Sommerfrauen Winterfrauen, 2018

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Je suis clairement sortie de ma zone de confort lorsque j’ai choisi de lire ce bouquin déjanté. Mon envie de découvrir Chris Kraus a été plus convaincante que mes doutes. On me répondra certainement que compte tenu du titre, je pouvais me douter de ce qu’il m’attendait. Certes. Mais Jonas Rosen, notre drôle de narrateur, a visiblement traversé quelques moments un peu plus compliqués que moi, alors je lui laisse la place. Une vidéo sur le sexe, ou sur les oreilles, ou sur un ancien haut gradé nazi qui n’est autre que son propre grand-père ? Il est vrai que le choix est sans nul doute cornélien et que d’aucun se poserait forcément cette question essentielle – ou pas. D’autant que Jonas le narrateur principal est type un peu perdu, un peu fou, dans un monde, atteint d’un syndrome de Diogène aigu, qui a lâché prise.

Entre deux scènes de désarroi de notre trop crédule vidéaste allemand, qui s’est enfermé dans un piège un rat new-yorkais, notre dégoût confine au rire, puis à la pitié, à la vue de ce jeune homme si sérieux face à ce monde qui lui fait un beau pied de nez, alors qu’il est au bout de tout, du monde justement, mais surtout au bout du rouleau et de sa vie, visiblement. Il est dans une première partie, un étudiant totalement paumé, qui vient se greffer, sous les skylines newyorkais, à d’autres brebis égarées encore plus paumées que lui, et ce n’est rien de le dire. À ce point-là du roman, j’aurais été bien incapable de dire si j’ai été plus agacée par Jonas ou plus apitoyée par les mauvais coups du sort.

Mon Dieu, mais tu es qui, Jane Austen? m’a engueulé Lila. Toutes les bonnes œuvres d’art parlent de sexe. Et toute bonne partie de jambes en l’air est une œuvre d’art. Ce n’est pas plus compliqué que ça! Fais ton film là-dessus! C’est pour ça que je t’envoie aux Etats-Unis! Ne me rapporte pas de film d’intello torturé! Je veux voir des queues, des culs et des nichons! Et le gouffre sublime de ton désespoir! Compris?

La visite chez cette tante, Paula Hertzlieb, qui est tout, sauf sa tante, s’impose en contrepoint de cette descente dans les et aux enfers de cette cité new-yorkaise, symbolisés par l’appartement crasseux du personnage haut-en-couleur d’une époque beatnik qui n’est plus, Jeremiah. Car Jonas, petit-fils d’un haut gradé nazi, oppose jusqu’à cette visite un déni farouche à ce passé encombrant, celle-ci jouant peut-être le rôle de déclencheur dans sa vie, qui va prendre un autre tournant au contact de cette rescapée de l’Holocauste. Le signe d’une maturité naissante, celle-ci semble lui donner les repères, qui lui manquaient visiblement jusqu’à présent, pour que Jonas donne à sa vie un vrai sens. Et c’est peut-être aussi grâce à Jeremiah qui « incarne à la perfection la décrépitude des seventies » un laisser-aller presque pathologique, n’est autre que l’illustration de son incapacité à s’ancrer dans ce présent déconnecté de ses souvenirs. On ne peut pas vraiment dire que l’histoire de la culpabilité, allemande forcément, soit un véritable enjeu narratif. Bien au contraire, la question est totalement désacralisée et n’intéresse guère l’étudiant allemand et professeur. Car au milieu de toutes ces péripéties inessentielles au possible, on retrouve le témoignage de sa tante en Lettonie au temps de la seconde guerre mondiale, lorsque à trois quarts juive, elle fut officiée au service de la femme d’un (in)dignitaire nazi, qui n’est autre que le grand-père de Jonas. Le contraste est détonnant, choquant, entre l’insouciante légèreté du jeune allemand, renommé le mort vivant, par son colocataire occasionnel, et les moments insupportables des exactions commises par les SS.

C’est une écriture pour le moins irrévérencieuse qui a eu tendance à pousser la lectrice que j’ai été pas très loin de mes limites. Le sujet en lui-même, Jonas et son entourage, sont maltraités, du moins traités avec rudesse par l’écriture de l’auteur, par cette sorte de cynisme et de dérision qui les caractérise. C’est bien aussi parce que ces gens-là semblent avoir perdu tout sens des choses, de la réalité, et de la priorité, enfermés dans leur réalité, tellement virtuelle, qu’ils semblent être totalement coupés du monde, l’un dans son délire cinématographique comme le professeur allemand de Jonas ou, l’autre à sa manière, déconnecté de la réalité dans son appartement crasseux, ou ne survivent que ses chats et ses souvenirs, les filles de l’Institut Goethe, protégée par un espace aussi luxueux qu’impersonnel dans un des plus beaux quartiers de la ville. Jonas seul, par le biais du témoignage de Paula, cette tante américaine, retrouve un peu le sens de la réalité et d’ailleurs celui des responsabilités. Ironiquement, c’est celui qui semble encore s’en sortir le mieux de tous. Dans cette galerie de personnages, tous aussi déjantés, et des situations ubuesques, l’histoire tragique de la tante juive apparaît comme la seule chose importante, elle occupe d’ailleurs une place de choix au milieu du roman, et vient compléter cet immense puzzle sans fin qu’est celui de 39-45, et rappelle encore une fois la question de la responsabilité allemande et de son poids sur ses descendants. A ce titre, Jonas qui refuse de faire son documentaire dessus, se surprend finalement à réfléchir dessus, comme si cela relevait de sa responsabilité d’éclairer ces pans encore peu connus de l’histoire à travers le parcours exceptionnel de la vieille dame qui lui fait face.

Autant vous dire que je suis allée de surprise en surprise au cours de ma lecture de ce roman incongru, ou les personnages insensés ne font que succéder les uns aux autres, et en premier lieu notre narrateur, je me suis laissée portée me demandant ou l’auteur voulait bien nous emmener, sans aucun doute vers cette tante. Car tout prend une autre dimension dès lors que la rencontre se fait, on ressent que la gravité reprend le dessus, l’horreur se confronte à la futilité de vies qui désœuvrés, qui ne se sont pas trouvés de but autre que de produire des films sur des oreilles. L’auteur, en toute fin du livre, donne quelques détails sur les éléments qui ont été à la source de son inspiration, notamment en ce qui concernent les passages historiques : il avoue volontiers lui-même que l’Holocauste est un thème qui le hante, ainsi que son œuvre et que le passage historique est tiré de vrais témoignages. Car avant toutes choses, ce roman comporte aussi des scènes pour le moins révoltantes, je pense notamment au passage ou le grand-père exclut la petite-amie, vietnamienne, de la photo de famille, qui mettent à jour ce racisme ordinaire et tristement banal. À l’évidence, toutes les leçons n’ont pas été tirées.

Pour conclure, je dirais que ce roman joue le rôle, à travers la gravité d’un témoignage innommable et les lignées de ridicules, d’un puissant révélateur sur ce début de XXIe siècle, encore pourri des mêmes maux, comme si le racisme était une tache indélébile. Est-ce que le titre est le signe de cette inanité progressive qui touche toutes les couches de la société, peut-être. En tout cas, même si les premières pages m’ont décontenancée, ne sachant pas trop ou j’allais, la suite a réussi à me rattraper au vol, si je puis dire, et redonner un peu de hauteur, non seulement à Jonas, mais aussi à la lectrice un peu paumée que j’étais, et j’ai conclu cette lecture en de nettement meilleures dispositions. De là à dire que je lirais autre chose de l’auteur, il y a des pas, que je ne ferai pas (pour l’instant).

Uzi Kisko est en déplacement.Et avec Hollie Lehmann, qui dirige le département cinéma à l’Institut Goethe, je me suis cassé les dents.

-Oui, ma collègue m’a déjà raconté

.-Comment ça?

-Sa visite d’hier

.-C’est-à-dire?

-L’histoire du chat

-Oui, elle sait s’y prendre avec les chats.

-Malheureusement, nous sommes débordés en ce moment. Il y a une exposition sur Servius Feind au MoMA, et c’est nous qui l’organisons. Vous voulez venir au vernissage après-demain?

-C’est que le professeur Dornbusch nous a interdit d’aller voir des expositions.

-Ah bon?

-Strictement interdit.

-Je vois.

-Pas d’exposition. Pas de théatre. Pas d’opéra. Pas de télévision. Surtout, rien d’allemand!

-C’est une position comme une autre.

-On a besoin de chambres pour loger le reste des étudiants.

-Le reste, c’est combien?

-Cinq.

-Et le budget, c’est combien?

-Zéro.

-M. Dornbush veut des logements à titre gracieux?

-Oui.

-Cinq personnes? A New York City?

-Oui.

-Un hébergement gratuit dans cette ville?

-C’est l’idée?

-L’institut Goethe n’est pas une agence immobilière, monsieur Rosen. Mais nous vous aiderons dans la mesure de nos moyens. Enfin, des artistes qui ne s’intéressent pas à l’art. C’est du jamais-vu.

-Merci.

-Passez nous voir la semaine prochaine.

-Plus tôt, ce serait possible?

-La semaine prochaine, si ce n’est pas trop compliqué pour vous.

-Pas du tout. 

-Mlle Zapp ne se déplacera plus jusqu’à vous.

Et cette peau de vache a raccroché.

Pour aller plus loin

Une poignée de douleur et de chagrin suffit pour trahir, et une seule étoile scintillant dans la nuit pour qu’un peu de lumière brille par intermittence dans toute cette horreur.

Dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez, un roman hors normes, une fresque exubérante et tragique, pleine de passion, de sang et de larmes, qui retrace tout un pan du XXe siècle, de Riga a Tel Aviv en passant par Auschwitz et Paris.

A travers l’histoire de Koja, Hubert et Ev Solm, deux frères et leur sœur, sorte de ménage à trois électrique, Chris Kraus nous entraîne dans des zones d’ombre où morale et droiture sont violemment bafouées, et dresse en creux le portrait d’une Europe a l’agonie, soumise à de nouvelles règles du jeu.

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