Tâches Rousses

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Beck Westbrook est une jeune femme de vingt-quatre ans qui vit à Los Angeles. Elle fréquente un homme de soixante-trois ans et profite avantageusement de sa vie luxueuse ainsi que de ses relations pour essayer de se faire une place en tant qu’actrice alors que la ville est parsemée de corps de femmes charcutées par un tueur en série. La jeune femme est hantée par la disparition brutale de Leah sa sœur cadette il y a quelques années plus tôt, en Oklahoma, lorsque la famille Westbrook n’avait pas encore implosée sous la violence du père. Près d’elle, évolue incognito Wes, peintre anonyme de tableaux prisés par les amateurs d’art qui se battent pour ses toiles pour le moins univoques.

Morgane Montoriol

403 p.

Editions le livre de Poche

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Me voilà à choisir entre les deux premiers titres de ce prix des lecteurs spécial polar. Je prends le parti de parler de celui pour lequel j’ai voté, je parlerai de l’autre si j’en trouve le temps. Ce premier mois, le choix a été plutôt facile : il y avait en effet seulement deux titres en lice et dès le début de ma lecture du 1er titre, j’ai été légèrement déçue. Tâches Rousses est le premier roman de Morgane Montoriol, une toute jeune auteure française dont nous savons peu de choses. Mon choix s’est porté sur ce roman sans hésitation aucune. Si on pouvait éventuellement déplorer une surenchère dans la violence (et il faut qu’on m’explique en quoi, au juste, la violence serait l’apanage des hommes), à titre personnel, je trouve qu’elle exploite plutôt adroitement ce parti pris.

C’est un roman d’une noirceur absolue. Du début à la fin. Rien à sauver, les âmes perdues prennent le dessus sur tout ce qui les entoure pour les consumer complètement jusqu’à annihilation complète. Tout part d’une petite ville du sud des Etats-Unis où les faux-semblants enveloppent d’un voile hypocrite la misère humaine, physique, psychologique, la haine la plus profonde. Alcool, violences conjugales, maltraitance, terreur, tous les éléments sont là pour préparer un terrain favorable au drame. Celui auquel on ne s’attendait pas forcément. Mais dont seule ressort vivante Beck, et son père le tyran de la famille Westbrook. J’avoue ne pas avoir forcément adhéré à l’histoire immédiatement, en revanche j’ai de suite été conquise par le style de la talentueuse auteure, qui décline ce récit enténébré en une palette de nuances toutes aussi obscures. Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère, son style franc et sans filtre s’accorde parfaitement à l’histoire qu’elle déroule. C’est grâce à cette écriture tout aussi vigoureuse qu’éloquente que j’ai dévoré ce roman.

La trame possède, quant à elle, de belles qualités. Si ce récit est effectivement un polar, les forces publiques et tout ce qu’elles comptent de détectives ou enquêteurs sont remisées au gré des meurtres toujours en arrière-plan, Il n’y a pas d’investigation à mener si ce n’est la quête personnelle de Beck, la narratrice principale, sur son propre passé et les trous noirs qui semblent émailler sa mémoire. Si sa fuite en avant, à Los Angeles, a été brutale et définitive, sa vie en ville sera tout autant parsemée de cette violence. Des meurtres commis par ce mystérieux assassin, des peintures sanglantes de cet intrigant peintre qui cultive avec soin son anonymat, de cette relation utile qu’elle s’impose avec le sexagénaire Ashley, en échange du confort matériel qu’il lui procure, dont le moindre bout de peau lui fait horreur. Dans ce roman imprégné dans chacune de ces lignes de ces différentes formes de brutalité, la voie est grande ouverte au lecteur prêt à faire face à un dénouement qui n’en manque pas justement, de férocité. Il faut avoir l’estomac, aussi bien que l’esprit d’ailleurs, bien accrochés, du début à la fin, car l’horreur, indélébile, jaillit droit sur lui en flots presque ininterrompus. Je parle de la violence physique, des tortures réelles ou peintes par ce Wes, Mais il y a celle aussi de tous ces gens rongés par l’alcool ou la drogue, consumés par les échecs qu’ils se sont pris en pleine face, ravagés par la fatigue, la maladie. Toute forme d’amour ou d’affection ou de tendresse est évidemment absente de ce récit, chacune et chacun en a épuisé toutes les sources au contact de cette brutalité ambiante. Les contacts physiques sont aussi brutaux, et dépourvus de chaleur, les relations sexuelles sont animales, déshumanisées, j’ai été plus particulièrement été touchée par le dégout abyssal de Beck au contact de cet homme qu’elle côtoie chaque jour, qui est son aîné de près de quarante décennies, impeccablement rendu par l’écriture assassine de l’auteure. En somme, c’est un polar qui marche très bien sans les éléments habituels du roman noir, ce qui je crois révèle la mesure du talent de l’auteure, qui a mené son intrigue avec brio, alternant les points de vue des uns, des autres.

Je n’ai pas choisi Ashley pour qu’il m’emmène faire des emplettes chez Hermès, et remplisse mes poches de pierres taillées. Il sait bien que je ne suis pas cette fille, et une des raisons pour lesquelles je lui plais tant. Mais il ignore ce qui moi, me plaît en lui. A vrai dire, rien. Absolument rien ne me plaît en lui. Pas sa façon de me toucher. Pas sa façon de me parler. Pas sa façon de me baiser. Pas ses mains à la peau de pachyderme, doigts secs, arides, épais. Pas ses yeux d’un gris fadasse, d’un regard soporifique, dans lequel il n’y a rien à voir, rien à trouver. Pas son sourire sans charme, son rire sans musique, sa voix sans sucre.

Je n’aime rien.

Pour un premier roman, je dois avouer que c’est un début assez flamboyant, Morgane Montoriol frappe fort. C’est un parti pris qu’elle assume jusqu’au bout qui fait que ce roman détonne dans la masse de ces polars publiés. Par certains côtés, notamment celle de la misère urbaine, ce roman m’évoque le très apprécié Dennis Lehane, dont le ton des récits me semble avoir le même gout d’amertume désespérée sur les bas-fonds de l’humanité, il est l’un de ces romans qui s’agrippent obsessivement à votre mémoire. J’ai toujours craint avec les romans du genre, qui nous amène à palper le pire de la nature humaine, de ne pas pouvoir remonter à la surface très rapidement ou de me laisser entrainer dans des abimes de cette noirceur pendant quelques heures. Le prix des lecteurs commence avec panache à travers cet étonnant roman, qui met d’emblée la barre bien haut ! Autant vous dire que je m’impatiente de connaître la suite du programme.

Llord Worley a fini son speech. Il ne quitte pas la scène. Il reste droit, à tirer sa barbe courte et bouclée vers le plancher noir. Il étudie nos réactions en passant sa lèvre inférieure sur la supérieure, puis la supérieure sur l’inférieure, et rebelote. Son regard intense s’invite dans nos regards, et il ponctue son silence de petites onomatopées. La lumière d’un des six spots accrochés au plafond, s’affale sur son nez pointu et sur ses lèvres sans arcs de cœur, et accentue le sérieux de ses yeux noirs. Il a l’air de sortir d’un mauvais film d’horreur. Un film d’horreur qui fait rire. Son numéro est ridicule. Lloyd a le drame dans le sang. Ça se voit, qu’il se régale. Il s’échine à en faire des tonnes et pense qu’il est subtil. Son T-shirt au look vintage lit: « Action », écrit à la manière de « McDonald’s », le « A » faisant office de « M », dans la même typographie et les mêmes couleurs que la marque de fast-food. Bah oui, il est cool comme ça, Lloyd. Cool et intense… J’en lève les yeux au ciel. Tout ça est ennuyeux à se pendre aux tringles des rideaux rouges de la scène. Je n’y trouve aucun intérêt. Zéro. Je me sens étrangère à tout ce cirque. À ces acteurs, à cette ambiance. À cette implication, surtout. J’ai envie de me lever, et de ficher le camp de ce théâtre. De ficher le camp de chez Ashley. De ficher le camp de cette ville. Tout cela n’est qu’un éléphantesque mensonge. Escroquer le monde entier ne me fait pas sourciller, mais dès lors que c’est moi que je trompe, c’est la trahison de trop. Pas que je ne m’en sois pas rendu compte avant, mais avant je me forçais à y croire. Coûte que coûte. Il le fallait. Et j’y arrivais assez bien. Pas assez bien pour me confondre avec mon rôle, mais assez bien pour oublier que j’en joue un. Parce que c’était tellement plus confortable, d’y croire. Seulement, je commence à rouiller. Et ce qu’il y a sous mon vernis gangrène le reste. Le reste, c’est-à-dire moi. Je ne pense qu’à elle, ces jours-ci. Et ce n’est pas ce rôle pathétique, dans cette pièce terriblement mal écrite, qui m’aidera à sortir la tête de l’eau.

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