Les optimistes

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Boystown, Chicago, 1985. Un groupe de garçons se prépare pour aller à l’enterrement de l’un des leurs, Nico, mort des suites du virus du Sida, en compagnie de celui qui fut son compagnon, Terrence. Malgré le drame, la vie continue, les jeunes hommes reprennent leurs activités, continuent à faire la fête, mais la maladie ne tarde pas à les rattraper les uns après les autres.

Quelques décennies plus tard, Fiona, la sœur de Nico, qui côtoyait quotidiennement les jeunes hommes se retrouve à Paris à la recherche de sa fille, avec laquelle est brouillée. Ce sera l’occasion pour elle de replonger dans un passé douloureux et d’affronter un présent qui lui réserve une incroyable surprise.

Rebecca Makkai

600 p.

Editions 10-18

The great believers, 2018

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.
Boystown, Chicago

J’ai choisi de lire ce roman car il traite d’un sujet et d’une décennie particulière dans l’histoire des Etats-Unis qui m’interpelle particulièrement : celle qui a vu l’émergence du Sida, d’abord appelé Grid (Gay Related Immune Deficiency) lorsqu’on pensait encore que les hétérosexuels ne pouvaient tomber malades, qui a touché particulièrement les homosexuels dans les années quatre-vingt des grandes villes des Etats-Unis. Cette période commence à la découverte de la maladie, nommée à tort cancer gay, jusqu’à l’apparition des premiers traitements, connus sous le nom de trithérapie, pendant les années quatre-vingt-dix. La maladie a décimé une partie de la population américaine alors même que ceux qui étaient touchés par cette maladie étaient déjà stigmatisés par l’homophobie ambiante. J’ai aussi eu envie ce livre car il y a deux ou trois ans j’ai découvert le compte Instagram The Aids Memorial, qui publie chaque jour les photos de victimes du Sida, souvent accompagnées d’une biographie, que leurs proches leur ont envoyées. Une grande majorité des photos évoquent des hommes touchés par le virus à cette époque, beaucoup d’entre eux décédés pendant les années 80 et 90, on l’imagine dans d’atroces souffrances, dans une solitude profonde, car bien souvent rejetés par leur famille.

Les Optimistes se place donc dans ce contexte dans le Chicago de l’année 1985, au début du pic de la pandémie. Même s’il ne s’agit que d’une pure fiction, la trame colle suffisamment à la réalité pour faire de ce roman un témoignage de vie d’une époque terrible et de ses protagonistes, Nico, Terrence, Yale, Charlie, Julian, des doubles presque parfaits d’hommes qui ont véritablement existé mais que l’on s’est empressé de reléguer aux oubliettes. L’auteure, Rebecca Makkai, a choisi de d’étaler son récit sur deux époques distinctes : la première commence en 1985 et se concentre autour d’un groupe d’amis, jeunes hommes homosexuels de Boystown. La seconde commence en 2015 par l’arrivée à Paris de Fiona, la sœur d’un des membres du groupe, Nico, pour retrouver sa fille. Seuls quelques protagonistes réapparaissent en 2015, ceux et surtout celles épargnées par l’épidémie. L’incipit du roman donne le ton: il débute par la mort et l’enterrement de l’un des garçons, Nico, la première victime du groupe. C’est une mort qui assomme chacun d’entre eux et au-delà de la peine qu’ils éprouvent, ce deuil les laisse avec le sentiment d’avoir désormais la menace de la maladie qui colle à la peau. La mort, et l’existence, de Nico sont essentielles dans ce roman : en plus d’être celui qui les amènera à côtoyer la maladie de près, il agglomère toutes les difficultés du malade de l’époque. Rejeté par sa famille, sans traitement disponible pour contrer les maladies opportunistes qui ravagent son corps une fois son système immunitaire défaillant, son espérance de vie est courte, et sa mort surgit dans d’affreuses conditions, isolé à l’hôpital, ou le personnel hospitalier refuse de le toucher, comme c’est souvent arrivé à l’époque. Il est devenu un pestiféré et chacun des garçons prennent la mesure de ce qui est susceptible de leur arriver, tôt ou tard. Car si le préservatif existait déjà, son utilisation était loin d’être systématique et même souvent rejetée. Sans parler de ce que l’on nommait Gay panic, ou « panique homosexuelle » qui fut, sur le plan juridique, la ligne de défense de ceux accusés d’avoir passé à tabac un homosexuel. Cette projection en 2015 permet à l’auteure de montrer que s’il reste du travail à faire au niveau de la discrimination des personnes séropositives, on revient quand même de loin avec un rejet total de la population et des instances gouvernementales trente ans plus tôt. Et trente ans après le début de l’hécatombe, la mémoire est bien à vif chez ces survivants qui ont pu passer outre l’épidémie.

Ce groupe reflète un monde qui d’insouciant qui doit apprendre à vivre avec la maladie mais qui ne prend pas pour autant le parti de se préserver, c’est une génération condamnée, elle le sait. L’auteure en déroulant l’histoire du groupe, en détaillant les histoires de couples, les histoires personnelles, démontre la fatalité inéluctable qui frappe chacun d’entre eux bien avant que la trithérapie ou même l’AZT n’apparaissent, ou que le traitement soit financièrement accessible à chacun. On ne peut qu’être admiratif du soin qu’elle a mis à reconstituer ces laissés-pour-compte, qui en plus de la haine, doivent subir l’indifférence de gouvernements insensibles à la question du sida. Son récit saisit le lecteur au vif, elle ne lui épargne rien, comme rien n’a été épargné à ces jeunes hommes, qui ont été pris dans les filets d’une maladie inconnue, aussi redoutable qu’incurable : elle retranscrit avec précision la dualité qui s’impose à cette génération, prise entre la volonté de continuer à vivre et à entretenir des relations amoureuses, et la peur d’être contaminé. Et si psychiquement, elle démontre que les coups sont rudes à encaisser, elle démontre que physiquement ça l’est encore plus. Le sarcome de Kaposi ou autres infections dégénératives laissent des séquelles indélébiles, et parfois handicapantes, sur les jeunes hommes, qui ont dépassé le stade de la positivité et qui les relèguent, de fait, au ban de la société.

Malgré tout, et c’est peut-être cette maladie qui amplifie ce sentiment, c’est d’ailleurs un point que Rebecca Makkai exploite avec pertinence, on ressent une certaine joie de vivre, avidité à profiter au maximum de l’existence, à aimer fêter, aimer, au maximum, quitte à en être malade après, certes. C’est une certaine joie de vivre que l’on ne retrouve absolument pas ailleurs. Elle a d’ailleurs su créer des personnages attachants, dotés de parcours de vie différents, avec les qualités, les faiblesses qui sont les leurs, et dont la menace de cette maladie, les rend peut-être davantage vulnérables, plus attachant, mais parfois tout aussi détestables, que le commun des mortels. Elle a également bien reconstitué les ravages du Sida, son évolution au fil des années, le soulagement d’avoir échappé à la condamnation d’un premier test, la mortification de retrouver le test suivant positif, elle reconstitue le plus terrible, de voir ses amis agoniser et mourir tout en pensant qu’on est peut-être le prochain.

L’auteure rend là un bel hommage à tous ces hommes et femmes perdus, qui ont à l’époque été lâchement abandonnés au sort qui les attendait à travers ce roman parfaitement équilibré entre le passé, ou l’épidémie ravageait tout, et le présent ou elle est désormais contrôlée, mais ou les pertes inestimables sont inscrites dans le marbre. Elle parvient à mesurer la hauteur des ravages, d’une génération d’hommes dont il ne reste guère plus le souvenir chez les proches et les quelques associations qui cultivent leur mémoire ainsi que de leurs combats qui sont malheureusement toujours d’actualité, trouver un remède au Sida et effacer la stigmatisation des séropositifs. C’est un roman passionnant tout comme un témoignage d’une époque et d’une hécatombe, que je trouve essentiel à lire afin que les vies de tous ces Yale, Charlie, Nico, Terrence, ne retombent pas inutilement dans l’oubli, que l’on ne sous-estime pas le sacrifice involontaire qui a été le leur afin que la collectivité prenne conscience du mal.

C’était Nico, cheveux châtains bouclés, longues dents, le visage bronzé et moucheté de taches de rousseur, qui regardait juste un peu au-delà de l’appareil photo en riant. Une blague, cristallisée à jamais. Elle avait un tirage de cette photo, mais agrandie et rognée. Sur cette version, la date était estampillée en orange: 6/6/82. Il restait trois ans avant qu’il ne tombe malade. Et cette version ne montrait pas seulement Nico, mais les deux hommes qui l’encadraient. L’un d’eux étaient Julian Ames. Le beau Julian Ames. L’autre, elle ne le connaissait pas ou ne se souvenait pas de lui, mais en étudiant son visage, elle remarqua au-dessus de son sourcil gauche une petite tache oblongue violacée. Elle laissa échapper un « Putain! », mais Richard était occupé à raconter à Serge à quoi ressemblait Chicago au début des années 1980, lui expliquait que Boystown était peu étendu et hésitait encore à l’époque entre ghetto gay et Mecque gay. Qu’aucun lieu ne ressemblait à ce quartier, ni à San Francisco ni à New York. Fiona essaya de frotter le cliché pour faire disparaître la tache, au cas ou celle-ci serait sur la cellophane – en vain. Elle observa ces hommes malades, qui ignoraient l’être, la tache qui n’était encore, cet été-là, qu’une éruption cutanée. Elle rendit l’album à Richard qui poursuivit son récit. Fiona fit semblant de regarder le volume posé sur ses genoux tandis qu’il le feuilletait, mais en réalité, elle laissa le décalage horaire s’emparer de sa vue, laissa les photos devenir floues. C’était trop.

Pour aller plus loin

Lucy, célibataire pas encore trentenaire, est bibliothécaire dans une petite ville perdue du Middle West. Ian, dix ans, fils unique de chrétiens fondamentalistes homophobes, est son plus fidèle lecteur. Un beau matin, elle le découvre sur son lieu de travail réfugié parmi les livres. Contre toute attente, elle ne va pas le ramener tout de suite à ses parents. Ensemble, ils vont parcourir plusieurs Etats de cette Amérique post-11-Septembre. Pour ce gamin rêveur, c’est la découverte du vaste monde ; pour elle, l’occasion de s’interroger sur ses origines russes, le déracinement de ses ancêtres et leurs aspirations à plus de liberté. Rebecca Makkai signe ici un premier roman humaniste et original en forme de road-book. Une balade épique et onirique qui décortique les traumatismes d’une nation faite d’immigrants, de fugueurs et de chapardeurs d’identités.

1999 : Bienvenue à Laurelfield, vaste demeure du Midwest et partez à la rencontre de ses propriétaires ancestraux, les Devohr. Il y a Zee, une marxiste qui méprise la richesse de ses parents, tout en vivant dans leur maison avec son mari Doug ; sa mère Grace, qui prétend pouvoir tout savoir d’une personne en regardant ses dents ; et son beau-père Bruce, occupé à faire des réserves pour l’arrivée imminente de l’an 2000. Et puis il y a Violet, son arrière-grand-mère, qui se serait suicidée quelque part dans cette grande maison et dont le portrait est toujours accroché dans la salle à manger.
1955 : Grace et son mari violent George emménagent à Laurelfield. Rapidement, elle remarque des détails étranges qu’elle considère comme des présages d’événements à venir. Sa vie commence alors à changer…
1929 : Laurelfield est une colonie d’artistes hétéroclite et bohèmes où se retrouve la fine fleur de la création artistique de l’époque. Le petit groupe passe son temps entre poursuites artistiques et débauche sous les yeux du portrait de Violet Devhor, qui hanterait les lieux.

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