Faux-poivre, histoire d’une famille polonaise

#blog-littéraire #chronique-littéraire #masse-critique #monika-sznajderman #faux-poivre #editions-noir-sur-blanc #littérature-polonaise

Monika Sznajderman revient sur l’histoire de sa famille: sur la branche paternelle, d’abord, les Sznajderman, qui de confession juive, ont tous été anéantis durant l’Holocauste, seul son père Marek en a réchappé. L’autre branche, les Lachert, la famille de sa mère, de riches propriétaires terriens, qui ont toujours bien vécu, et possédant de profondes convictions nationalistes. Elle fait revivre les mémoires de ces personnes qui ont disparu tragiquement, car les seuls souvenirs qui restent d’eux sont les photos envoyées par sa famille exilée. De confronter le passé de ces deux radicalement opposées en tout, Monika Sznajderman en vient à s’interroger sur sa propre identité, ainsi que celle de la Pologne.

Monika

Sznajderman

352 p.

Editions Noir sur Blanc

Fałszerze pieprzu, 2016

Ma Note

Note : 5 sur 5.

C’esrt avec plaisir que je retrouve les Editions Noir sur Blanc, non pas avec un roman mais avec un récit biographique qui nous plonge dans le passé de ces familles polonaises, dont est issue Monika Sznajderman. L’auteure polonaise est à la tête de la maison d’édition Czarne (noir). Elle s’essaie ici pour la première fois à l’écriture, en effectuant un retour dans le passé, de part et d’autre de ses racines familiales. La première de couverture est d’ailleurs l’une des photos de sa famille paternelle, illustrant sa grand-mère paternelle, Amelia Sznajderman, tenant son fils dans ses bras. Elle s’adresse à son père Marek, lorsqu’elle y évoque sa famille, et remonte le fil du temps avec lui, elle se rappelle également sa mère, indirectement, en toute fin de récit. Monika Sznajderman est juive, son père a survécu à Auschwitz, et ses racines, du côté de sa mère, trouvent leurs origines chez de riches propriétaires terrains. Monika Sznajderman est un antagonisme à elle seule, un faux poivre,  » la fameuse graine de paradis à la saveur si proche du poivre mais au prix bien moins élevé que le véritable poivre ». Outre le côté historique, ce récit de faire comprendre à quel point ses origines familiales, si on les met en parallèle, sont dissonantes, en revenant sur cette Pologne du XXe, qui a été après l’Allemagne, le centre névralgique de la seconde guerre mondiale.

Un récit, un essai, une biographie… c’est un texte composite, accompagné de photos de famille d’excellente qualité. Il y a énormément de photos, un tas que l’auteure décrit avec nostalgie, tendresse et tristesse, ce temps des jours heureux, d’un bonheur sans nuages et presque sans ombres. Elle le vit avec eux, elle essaie d’en goûter la saveur, sachant très bien l’horreur qui n’est pas très loin, d’en saisir furtivement les dernières traces, les ultimes soupirs. Car il y a d’abord les Weissbaum, les Rozenberg, les Sznajderman la famille de son père, le seul qui soit ressorti vivant de l’Holocauste, ces photos, on le comprend vite, sont d’autant plus précieuses, que c’est le seul souvenir qu’elle garde, après le massacre de sa famille et le pillage de toutes leurs affaires. C’est pour cette raison que j’ai pris soin de les regarder avec attention le souvenir de ces personnes disparues, vivant alors encore un bonheur doux, dans cette maison disparue elle-aussi, avalée par le souffle destructeur des nazis après avoir été dépouillée par l’avidité des voisins, des passants. Ils étaient ce qu’ils appelaient des juifs assimilés, mais juifs tout de même et ils ont vécu ce que la majorité d’entre eux a subi: la ghettoïsation, la délation, le vol, l’ostracisation, la destruction. Seul son père en est ressorti, traumatisé, mais vivant. Avec les membres plus éloignés de la famille, exilés aux États-Unis ou en Australie, ceux qui ont fui à temps, et qui lui ont fait parvenir les ultimes traces du bonheur, presque effacé.

De l’autre côté, les Lachert, la famille maternelle, les Polonais, ceux qui plutôt bien vécu d’un bout à l’autre de la guerre malgré les restrictions imposées, cette partie de sa famille qui a soutenu le parti nationaliste polonais, profondément antisémite, qui a cautionné dès lors les exactions les plus sombres du régime nazi. De fait, le conflit intérieur la tiraille devient plus évident aux yeux du lecteur, sachant pertinemment que l’un côté de sa famille a approuvé les meurtres des membres de sa famille paternelle. Monika Sznajderman est prise entre plusieurs eaux, partagée par la rancœur qu’elle ressent pour leur lâcheté, leur aveuglement et leur inaction et cette tendresse envers ces aïeux prestigieux. Évidemment, cela n’est pas surprenant, l’auteure consacre moins de pages à ce pan-ci de sa famille, le sort que l’histoire lui a réservé lui ayant été plus clément.

Entre ces deux portraits de famille, l’éditrice nous ramène au plus près de ces pages historiques, que sans ce récit je n’aurais jamais observées d’aussi près; des villages, des villes transformés, des propriétés détruites, au cœur du ghetto de Varsovie, sur l’Umschlagplatz. Voilà l’histoire polonaise vue de plus près, de l’intérieur, au plus profond de son intimité, de ce qu’elle aimerait oublier, c’est une vision inédite, édifiante, instructive et captivante. D’une partie de cette Pologne qui n’existe plus, rayée de la carte, comme la ville de Radom, dont la présence juive a été effacée, oubli providentiel du passé, visiblement encore trop lourd à porter, entretenu avec soin par les habitants : cette Radom ou l’auteure cherche désespérément, en vain, des traces de sa famille disparue, cette même Radom ou est domiciliée l’imprimerie sa maison d’éditions. En évoquant le seul membre de sa famille rescapé des camps de la mort, son père et le silence qui le caractérise sur ses années là-bas, l’auteure me rappelle ces mots de Jorge Semprun qui dans L’écriture ou la vie évoque de la même façon cette incapacité caractérisant les survivants de la Shoah à parler de ce passé. L’auteure fait part des doutes qui la traversent quant à sa légitimité à raconter les années d’enfermement de Marek son père, lui-même dans l’incapacité de s’y résoudre, et elle laisse le soin à l’historien Yehuda Bauer d’y apporter une réponse, qui me parait fort sensées.

La Pologne était le pays qui comptait le plus de juifs pendant longtemps, j’ai été surprise de constater à travers le récit à quel point ils formaient une communauté vraiment à part, comme si l’on ne pouvait pas être à la fois polonais et juif, comme si leur judaïté leur conférait une nationalité, certes inconnue. C’est que l’auteure donne particulièrement à voir, à travers non seulement cette frontière imaginaire qu’elle retrace et qui sépare les deux côtés de sa famille. Et d’ailleurs, elle rappelle un point qui n’est pas forcément très connu, disant que l’antisémitisme en Pologne n’a pas pris fin avec la guerre, que d’autres tueries ont été commises ultérieurement à la capitulation allemande, ce qui explique d’ailleurs la création de l’État d’Israël – à tort ou raison, je ne vais pas m’aventurer dans ce débat ici.

Ce récit est un coup de cœur, encore davantage parce qu’il rentre en résonance avec les souvenirs, qui n’ont pas encore eu le temps de vieillir, que je garde d’Auschwitz, de Varsovie, Cracovie et Gdansk. Comme le révèle Martin Pollack dans sa préface de l’ouvrage, ça a été pour Monika Sznajderman un dur et douloureux labeur, non seulement de lever le voile sur l’histoire de ses deux familles, sur le massacre de sa famille paternelle, sur la part de culpabilité que porte forcément de sa famille maternelle, sur le fait qu’elle doive assumer aujourd’hui cet antagonisme qui survit en elle. Et plus que tout, elle ressent l’obligation d’endosser le devoir d’entretenir, et même plus, de redonner vie aux mémoires effacées après la destruction même de toute trace de leur présence. Ce récit est un ouvrage vraiment précieux, que je ne peux que vivement recommander.

Avec cette lecture, je participe au mois de l’Europe de l’Est par Eva, Patrice et Goran!

Que sont des lieux qui ont perdu la mémoire? Que la mémoire des hommes évite, cesse d’atteindre? Et quelle est cette mémoire prodigue qui flotte dans les nuages plutôt que de raconter, retracer des histoires?
Les lieux négligés par la mémoire se consument. Ils deviennent baroques et sauvages, envahis par l’ivraie de l’oubli. A l’instar de Miedzeszyn, ce petit bout de terre boisé, abandonné au milieu des habitations, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Varsovie.
Lorsque Barbara Engelking t’a interrogé, tu as expliqué:
« Simplement, j’ai été obligé de tirer le rideau sur ce qui avait été, pour pouvoir m’adapter tant bien que mal à ce qu’il advint plus tard. Concilier ces deux mondes était pour moi tout à fait impossible. Et ensuite, je n’ai plus su revenir à cet « avant » (…). Sans doute, tout bonnement, ai-je fermé la porte au passé, inconsciemment peut-être. C’était un mécanisme de défense, en quelque sorte. Ensuite, je n’ai plus été capable de l’ouvrir. »

Pour aller plus loin

Reportages littéraires et photographies d’artistes européens sur les lieux  » ultimes  » de l’Europe : depuis l’île enchanteresse d’Ada-Kaleh, aujourd’hui sous les eaux du Danube, jusqu’au plus oriental des villages de Norvège, l’Ultima Tule du continent. Maîtres accomplis du reportage littéraire ou poètes, les auteurs de Last & Lost nous invitent à nous pencher sur le naufrage lent de certaines frontières : frontières politiques, caprices des tyrans, frontières mouvantes entre la terre et l’eau, entre l’homme et la sauvagerie … Toute l’histoire du siècle passé affleure sur la rouille des barbelés, et ce sont alors les lignes Maginot de notre imaginaire qui s’éveillent en écho. A la lecture de Last & Lost, on s’émerveille de cette Europe immense, inépuisable, si riche et si diverse. Dans cette anthologie, les photographies sont des contributions à part entière : oeuvres d’art autant que propositions conceptuelles. Héritiers du courant de  » New topographics « , les photographes de Last & Lost s’attachent à rendre manifeste l’empreinte du pouvoir sur le monde visible.

Pour les Grecs anciens, elle marquait la limite du monde connu, sorte d’antichambre marine des enfers ou du néant. Ses vagues avaient porté le navire des Argonautes jusqu’à la Toison d’or. Ovide et Pouchkine furent exilés sur son rivage. La mer Noire. Ici, l’Est rencontre l’Ouest, l’Asie et l’Europe se heurtent, se défient, se mêlent.
Treize écrivains de grand talent nous livrent leur regard singulier sur une région parcourue de conflits et comblée de promesses de bonheur. D’une rive à l’autre du Bosphore, en faisant le grand tour par la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, l’Ukraine, la Russie, la Géorgie et la Turquie orientale, nous découvrons un monde inquiet, fantasque, juvénile en dépit des ruines, épris de liberté.
Reportage littéraire, autofiction, récit, poème ou prose hallucinée, autant de biais pour nous offrir de la mer Noire une vue prismatique, complexe autant qu’elle est vivante : cette mer presque fermée fonctionne comme une interface entre le réel et l’imaginaire. L’auteur des photographies, le Polonais Andrzej Kramarz, en a fait le tour à vélo avec un appareil argentique à objectif panoramique et « des yeux affamés ».

5 commentaires sur “Faux-poivre, histoire d’une famille polonaise

Ajouter un commentaire

  1. Je suis conquis par ta chronique, c’est un livre que je voudrais vraiment découvrir également ! Si tu le souhaites, n’hésite pas à nous rejoindre pour le Mois de l’Europe de l’Est que nous organisons en mars en le mentionnant en fin de billet 🙂

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :