Créatures

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Evie travaille à l’Institut de la Mer sur Winter Island, une île au large de la Californie. C’est là qu’elle a grandit aux côtés de son père, totalement paumé, depuis que sa femme, la mère d’Evie l’a quitté brusquement. Evie est sur le point de se marier, alors qu’une baleine s’est échouée dans la baie, ses souvenirs de son enfance lui reviennent en mémoire. Mais on aperçoit aussi Evie quelques années plus tard dans son mariage, en train de se débattre dans ses problèmes de couple. Evie est à la recherche de réponses, à travers son passé et la relation qu’elle a entretenue avec ses parents, afin de redonner une nouvelle chance à son couple.

Crissy van Meter

263 p.

Editions La Croisée

Creatures, 2020

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Créatures est mon troisième roman des Editions La Croisée anciennement Delcourt, le second qui se déroule aux Etats-Unis. J’ai lu en novembre ou décembre Se cacher pour l’hiver de Sarah St Vincent, j’avais beaucoup apprécié cet espèce de huis clôt à ciel ouvert au milieu des grands espaces montagneux et forestiers de Pennsylvanie. Nous voici cette fois sur une île aux abords de la Californie, dont la vie de l’héroïne est aussi décousue que celle de Sarah St Vincent. C’est vrai qu’il y a beaucoup de points communs aux deux romans, si l’un prend pour décor les montagnes enneigés du parc naturel, c’est ici Winter Island et le Pacifique qui l’entoure qui jouent le rôle d’abri ou de barrière. Je suis vraiment tombée sous le charme de cette couverture envoutante d’une beauté un peu spéciale, presque effrayante, il faut l’avouer, mais très accrocheuse.

Il y a d’abord cette baleine morte au rivage en plein processus de composition qui donne le tempo au récit. Cette image est percutante, ce n’est pas vraiment un animal d’une taille qui passera inaperçu. Je ne sais pas les autres lecteurs, mais s’il y a bien un mythe, qui plane au dessus de ce récit, c’est celui de Moby Dick, cette symbolique de la poursuite, de la recherche de réponses incarnées par ces baleines. D’autant que le texte est agrémenté de courts chapitres sur divers cétacés qu’Evie rapproche de sa vie. Peut-être est-ce une façon de signifier qu’on est arrivé au bout du Mythe? Je suppose peut-être un peu rapidement, n’empêche le cétacé, qui sert d’incipit, sera constamment présent, ici et là, dans le roman. Sauf qu’on est loin du romantisme d’un Hermann Melville, bien au contraire, on touche des deux mains une réalité très prosaïque marqué par la protagoniste principale Evie, qui a été éleva auprès d’un père alcoolique, drogué et dealeur, qui en dépit de ses faiblesses, n’a jamais cessé de l’aimer. La mère, elle, a disparu, du jour en lendemain, pour vivre sans cette contrainte qu’est pour certaines la maternité.

Prise en étaux entre un passé pour le moins tumultueux, ou ce père désarmé n’a pas su garantir un foyer stable à sa fille, et un avenir incertain auprès d’un futur époux, qui passe sa vie à la quitter pour rejoindre le large, Evie semble chercher des réponses dans ce passé qui n’a rien de commun. L’auteur dresse un jeu complexe autour d’Evie selon trois perspectives, de son passé, son présent – qui la voit attendre le retour de celui qui s’apprête son mari avec angoisse – et de son futur. Evie est une jeune femme en maque de repère, autant sur la vie de famille, que sur la vie amoureuse, qui les cherche pour essayer de donner à sa vie un autre tour que celui qu’avaient pris les vies de son père et de sa mère. Créer ses propres repères à partir de celui qui l’ancre à la terre qui l’a vu grandir, cette île dont elle ne souhaite pas s’éloigner, dont elle a fait son foyer et fait son métier. L’océan qui l’entoure constitue sa vie et le restera, comme un lien indénouable entre son enfance, sa vie d’adulte, bien plus que ses parents d’ailleurs.

Ma mère dit que les orques ont les mêmes yeux que les humains, que si l’on y plonge vraiment ils paraissent infinis. Je lui ai demandé si elle croyait qu’il y avait encore des choses inconnues dans la mer, elle a répondu qu’il y avait des choses inconnues partout. Elle m’a demandé d’imaginer le gouffre de la fosse des Mariannes, ce lieu ou même les humains n’ont pas accès, le centre de la Terre, le noir. Les poissons là-bas ont des phares sur la tête, a-t-elle dit. Il y a des tonnes de choses que je ne comprendrai jamais. Mais il y a forcément des chemins qui mènent à ces lieux inconnus, a-t-elle ajouté. En me disant de continuer à chercher. A chercher dans le noir total.

C’est un roman qui exhume des odeurs d’océan, de baleine qui se décompose, des tempêtes qui arrivent mais aussi de cette odeur puissante de marijuana, des Fish and chips. Roman d’apprentissage, Evie accomplit un rite d’initiation à une existence, de famille, ou elle mènerait une vie stable, un toit sur la tête, qu’elle partagerait avec un seul homme, loin de ce qu’elle a vécu jusqu’à présent, ou le seul stable, qui la raccrocherait à la terre, paradoxalement, est l’océan et ses éléments. On se laisse porter par le flot de ses souvenirs, tous liés à ce monde, l’aquarium, les bateaux, le mal de mer, la plage, les tempêtes, on se laisse naviguer entre passé présent et future, la navigation est pour le moins tumultueuse, parfois orageuse, mais on finit par comprendre ou veut en venir Evie, et surtout ou elle veut en arriver,

Evie n’est pas une femme détruite par un passé difficile, elle est plutôt de celle qui s’est mal construite, dont les fondations sont particulièrement fragiles, et qui s’appuie sur ce qui a de plus solide dans sa vie, son monde, son île, son océan pour essayer de consolider ce qu’elle a bâti contre vents et marées, de trouver cet équilibre, qui lui a été refusé pendant son enfance. J’ai apprécié de lire le cheminement d’Evie, qui ancrée dans sa solitude a pendant longtemps tourné en rond sur son île, entre souvenirs et absences des siens, cherche à s’affranchir de sa difficulté à communiquer, de sa tendance à vivre seule, de son côté, et qui doit réapprendre à vivre dans un cercle familial, fixe et solide. J’ai aussi beaucoup aimé d’évoluer dans ce monde mi- terrestre mi- marin, dominé par les cétacés, morts, vivants, qui dans son univers se sont presque substitué aux humains.

Entre les déluges et les tempêtes, il fait bon vivre à Winter Island, le point d’ancrage d’Evie, d’où son père n’a jamais voulu partir, il y fait bon lire aussi. Il y a cette conclusion, que je qualifierais de particulière, puisque nous en connaissons la suite par anticipation. Néanmoins, symboliquement la baleine clôt ce roman comme elle l’a commencé, un cycle s’est refermé, un autre a débuté, Evie est libérée. Les éditions La Croisée réservent de surprenants récits, qui s’inscrivent hors du temps, ils sont d’ailleurs les éditeurs d’Une ville à cœur ouvert de Zanna Sloniowska. J’ai aussi noté d’autres titres qui gravitent également autour du monde maritime dont L’île Sombre de Susanna Crossman et Trois chemins vers la mer de Brit Bildoen.

Les premiers mois sur le bateau, nous passions notre temps à lire, nous baigner au soleil couchant, dormir au son de la pluie tombant sur l’eau et manger les crustacés toute juste pêchés et du chinois à emporter. Mais ma mère me manquait, et surtout je me demandais comment elle ferait pour nous retrouver sur un bateau. Mary me manquait plus encore. Papa buvait moins. Il fumait plus. Faisait des pompes sur la proue. Disposait des fleurs dans un pichet sur la table. Sans que je sache à qui il les destinait, à moi, à ma mère ou à Mary.

Chaque minute semblait occupée à détourner notre attention de ce manque que nous éprouvions, et que nous mettions sur le compte de ma mère en fuite, alors que, en réalité, c’était la nouvelle vie que nous avions construite aux Ferry Lands qui nous manquait. Pour la seule fois peut-être, nous avions goûté à la vie de famille et cela avait terrorisé mon père au point qu’il s’en était détourné.

J’aimais tellement mon père à l’époque, sans comparaison avec qui que ce soit – je n’avais que lui, ses blagues et ses steaks marinés. Nous vivions d’interminables parties de Uno et de backgammon, d’inépuisables réserves de poissons, nous avions même un peu d’argent. Pourtant, j’avais besoin de Mary.

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