La promesse d’Edna

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Italie du Nord. Edna Weiss est une nonagénaire qui vit seule avec son perroquet Emil. Alors qu’elle est en pleine lecture de son Stern hebdomadaire, elle tombe sur un article qui lui fait remonter près de quatre-vingts années dans le passé, alors qu’elle avait été envoyée pour travailler dans une ferme de la Souabe. Elle y découvre la photo de son ami Jacob Kneip, habitant Ravensburg, perdu de vue lorsqu’ils étaient sur le point de s’enfuir de la ferme. Elle décide de partir le retrouver chez lui, en compagnie d’Emil, qu’ils avaient recueilli ensemble à l’époque.

Romina Casagrande

336 p.

Fleuve Editions

I bambini di Svevia, 2020

Ma Note

Note : 3 sur 5.

C’était un titre et un roman prometteurs, qui nous amènent aux confins de trois pays, l’Italie, la Suisse, l’Autriche. Encore, un retour en arrière, encore des périodes troubles du passé qui reviennent chatouiller la mémoire un peu trop courte du présent. Celle d’Edna, vieille femme de près de quatre-vingt-dix années, qui n’a plus d’autre compagnie que celle de son fidèle ami Emil le perroquet. Ce passé est incarné en la personne de Jacob Reiss, dont elle a perdu la trace depuis longtemps, mais dont l’image de lui, qu’elle découvre dans le magazine Stern vient raviver des souvenirs enfouis, une histoire d’amitié inachevée, sans point final. Il s’agit du premier roman traduit en français de l’auteure italienne Romina Grande, qui est elle-même l’heureuse maîtresse de deux perroquets. Visiblement elle s’est servi de ce lien privilégié avec son couple d’oiseaux pour inventer celui d’Edna, de Jacob avec Emil.

Une vieille femme qui approche l’âge canonique des cents années entreprend un périple jusqu’à Revensburg, en partie à pied, accompagnée de son perroquet et de sa cage, c’est loin d’être commun. C’est un récit peu conventionnel à la fois original et drôle, un peu naïf, un peu ingénu, sur un fond historique, plus grave. Celui qui nous ramène à ces enfants qu’on nomme un peu trop communément les enfants de la Souabe. La Souabe, Schwaben en allemand, Svevia en italien, est une région du sud-ouest de l’Allemagne. Du XVIIe siècle au début du XXe, les enfants de la Souabe étaient conduits, par l’intermédiaire d’un homme d’Église, des régions voisines, Tyrol, Suisse, vers la Haute-Souabe pour travailler dans les fermes en tant que gardiens de bestiaux, filles à tout faire. Ils étaient vendus par des familles minées par la pauvreté. Les enfants étaient mis à pris lors des marchés aux bestiaux, dont celui de Ravensburg dont il est question ici. Romina Grande l’explique bien, le destin des enfants dépendait de leur chance ou leur malchance d’être choisis par des fermiers flexibles ou non qui accueillaient bien volontiers cette main d’œuvre providentielle. Edna et Jacob n’étaient pas tombée du bon côté de la force. Les seules échappatoires d’Edna, elle les trouvait dans les moments qu’elle passait auprès de son ami Jacob, du perroquet qu’ils adoptèrent, Emil. La mémoire d’Edna révèle ce destin tragique qui a touché un nombre conséquent d’enfants, arrangeants douloureusement les parents d’un côté, qui avaient moins de bouche à nourrir, les fermiers de l’autres, dont certains se transformaient en véritables esclavagistes. Ces réminiscences représentent le côté obscur de l’histoire d’Edna, qui derrière cette image de mamy rigolote avec son oiseau, recèle des manques inassouvis, des blessures jamais guéries, une dame qui est restée pendant des décennies coincée à attendre, en compagnie d’Emil, seul témoin de ce passé. Ces enfants sacrifiés, l’auteure s’est sentie en devoir de s’en faire la porte-parole, c’est ce qu’elle déclare dans la presse italienne : avant d’avoir enseigné dans le val Vensosta, jamais elle n’aurait eu connaissance des évènements.

Au village, on ne parlait jamais des enfants qui étaient partis. Ce secret glissait sur la vallée comme la pluie froide de novembre, déversée par les nuages qui cachent le soleil en attendant que la terre se glace.

Seuls les vieux se souvenaient.

Parfois des enfants revenaient, un petit pécule en poche. Des autres, on ne savait rien. Edna était certaine que dans le fond tout le monde s’en moquait. Tout le monde sauf elle, qui pensait à Jacob et dont la conscience était noire et sale, comme le fond d’un baril.

Il y a deux registres de tons, d’abord cette gravité qui entoure le récit du séjour à la ferme d’Edna, allégé par ce ton plus frivole, presque badin, celui qui accompagne Edna tout le long de son périple, qui constitue le retour à l’enfance. C’est un voyage qui va prendre un tour désopilant, qui prête à sourire de multiples fois. Les rencontres qu’elle y fait sont toutes plus cocasses les unes que les autres, sa rencontre avec un jeune couple versé dans l’ésotérisme, un motard pur jus, des jeunes hippies, d’autant qu’elle est accompagnée de son curieux volatile qui bien évidemment polarise une partie de l’attention. L’auteure italienne redonne à Edna la gaieté, la volonté, l’insouciance même d’une jeune femme de vingt ans, qui boit de l’alcool jusqu’à l’ivresse, qui fume de l’herbe jusqu’à l’euphorie, qui pousse l’inconscience jusqu’à se cacher dans la soute à bagage d’un bus. Edna, c’est ce personnage presque loufoque, qui prête à rire parce qu’elle déambule avec son perroquet dans une main, enveloppée dans son blouson en cuir orné d’une tête de mort, parce qu’elle devient au centre des réseaux sociaux alors qu’elle pense cheminer en toute discrétion vers le but qui est le sien.

La gravité d’une partie est suppléée par la légèreté de l’autre, Sauf qu’à aller trop dans le sens de la légèreté, on frôle parfois l’incohérence. J’ai peine à croire qu’une femme de 90 ans puisse faire tant de kilomètres, avec le poids conséquent d’un perroquet dans sa cage à la main, un sac dans l’autre, s’enfourner dans une soute, dormir à même le sol, gravir des sommets, descendre des dénivelés sévères. Les récits d’anciens enfants de la Souabe eux-mêmes affirment que les routes étaient particulièrement longues et ardues. En toute bonne santé qu’elle puisse être, et bien qu’il puisse avoir des exceptions, la grande majorité des nonagénaires sont physiquement marqués par les neuf décennies qu’ils ont vécues. Et puis même si en général l’histoire se veut joyeuse et optimiste, je reste bloquée sur le fait que cette dame est restée dans une chimère pendant plus de soixante ans, cet espoir fou de revoir Jacob, qu’elle n’a pas su se construire une vie vraiment heureuse. Je n’ai également pas accroché avec certains des personnages secondaires, Adèle son amie ainsi que son mari Max, je n’ai pas vraiment compris leur intérêt.

C’est un joli roman qui a été un best-seller en Italie que nous conte Romina Casagrande, ponctué d’extravagances un peu trop grossières. Au-delà de cela, le parcours d’Edna de retour vers Ravensburg est plutôt agréable à suivre et contraste avec la vivacité de ses souvenirs qui la frappe de plein fouet, c’est un premier roman tout à fait honnête et méritant.

Enfants de la Souabe

La nostalgie est une bête qui suce les os, les lisse au point qu’on peut s’y mirer.

Edna pensait avoir laissé cette sensation derrière elle, parce qu’elle ne l’avait plus jamais ressentie avec la même intensité que dans son enfance, loin de chez elle.

À la ferme, dans les moments ou le bonheur semblait s’éloigner à la vitesse d’un cheval au galop, elle tentait de toutes ses forces de ne pas se laisser emporter. Elle s’asseyait à l’écart des autres enfants, qui la regardaient de travers et parlaient dans son dos depuis que le bruit courait qu’elle était la fille d’une italienne. Elle n’était pas la seule, bien sûr, par exemple la fillette qui, dormait dans le lit d’à côté venait de la même vallée qu’elle. Mais l’allemand, la langue qui comptait, n’était que sa langue paternelle, et elle avait du mal à en saisir toutes les nuances. Elle avait fait de son mieux pour ressembler aux autres enfants. Dans le fond, chez elle aussi son père haussait le ton et dictait les règles.

À la ferme, c’était à peu près la même chose. Ses parents lui avaient promis qu’elle y serait bien. Elle n’avait qu’à suivre le père Gianni, un long voyage magnifique à travers les montagnes, sans hâte : elle y passerait le printemps, l’été, l’automne

Edna leur avait fait confiance, même quand c’était difficile, parce qu’ils n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Elle avait courbé l’échine, elle s’était battue pour être acceptée, oubliant chaque soir les vexations des autres enfants et les cris du patron, comme on oublie la peur du vide quand on marche au bord d’un ravin.

Quand elle n’avait plus la force d’essayer encore, elle serrait dans sa main un éclat de la statuette en bois de Saint-Christophe, au pied de laquelle elle avait prié pendant le voyage, lors d’une pause dans une chapelle de montagne. Le père Gianni lui avait dit que cela la rassurerait. Mais le père Gianni avait dit beaucoup de choses et toutes n’étaient pas vraies. Et il ne lui avait pas dit que tout serait si difficile.

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