Faux pas, Doggerland

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Heïmö, île principale de l’archipel fictif de Doggerland. Karen Eiken Horby, inspectrice à la brigade criminelle de la police nationale du Doggerland, se réveille dans le lit d’une chambre d’hôtel aux côtés de son supérieur, Jounas Smeed, avec lequel elle entretient habituellement des relations tendues. Elle réussit à partir discrètement et à rentrer chez elle, lorsque le commissaire Viggo Haugen la contacte pour lui demander de le rejoindre sur le lieu d’un crime. Elle se retrouve chez l’ex-femme de Jounas, dont le corps meurtri a été retrouvé ensanglanté. L’ex-mari et policier mis naturellement sur la touche, elle obtient la responsabilité d’enquêter sur la mort de Susanne, cette femme, qui toute aussi désagréable qu’elle puisse être, a vécu une vie d’ascète et sans scandale, fréquentant en réalité pratiquement personne. Cela va être une enquête difficile à mener puisque Karen va devoir fouiller la vie de son amant d’une nuit, néanmoins chef, ainsi que débusquer et étudier les aspects les moins reluisants de sa vie.

Maria Adolfsson

510 p.

Editions J’ai Lu

Felsteg, 2018

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Je découvre une nouvelle voix du nord en la personne de la suédoise Maria Adolfsson qui a choisi d’échafauder sur mesure un lieu totalement fictif, néanmoins idéal, à mes yeux en tout cas, pour y inscrire les drames de ces morts violentes et de ces investigations laborieuses, l’archipel de Doggerland, de nationalité danoise. La photo de couverture est attrayante, n’est-ce pas, c’est typiquement le genre d’endroit propice au rêve. Doggerland est censé être un archipel à l’ouest du Danemark, composé de trois îles : l’île principale Heimö, l’île au nord Noorö, l’île au sud Frisel. Mais pour ce premier tome de ce qui va être une série, Heimö reste le principal lieu d’investigation. Pour faire vivre ses personnages, il a bien fallu inventer un folklore local, et c’est au lendemain de la fête de l’huitre d’Oïstra à Heïmö que les choses sérieuses commencent.

Le roman démarre sur les chapeaux de roue, notre enquêtrice, Karen Eiken Horby, vient de passer une nuit alcoolisée avec son supérieur, forcément les lendemains de beuverie font mal à la tête. La gueule de bois est d’autant plus assourdissante pour Karen qu’elle est convoquée sur une enquête où la victime n’est autre que l’ex-femme de son chef, celui-là même avec qui elle vient de coucher. Autant dire que les moments d’embarras et de malaise seront légions, les silences gênés, les sarcasmes, les piques acides, ne vont pas arranger une affaire qui s’annonce bien obscure et difficiles à résoudre. Où évidemment, à première vue, la victime, tout aussi antipathique qu’elle soit, est aussi discrète qu’inintéressante.

Même si l’enquête piétine pendant une bonne partie du livre, je ne me suis jamais ennuyée. Pour une fois, on a à faire à une enquêtrice, et non pas un enquêteur, qui a de la bouteille dans le métier qu’elle exerce avec talent, et qui dirige une équipe, au moins le temps de cette enquête. Avec ses cinquante printemps, elle fait partie des agents les plus expérimentés de l’équipe, elle est fine et diplomate, mais n’hésite pas à rentrer dans le lard des suspects s’il le faut. C’est plutôt malin d’imposer la figure d’une femme dotée d’une expérience telle que la sienne en la personne responsable des investigations, cela permet de mettre en avant les difficultés pour les femmes à faire carrière dans la police. Dans ce récit, l’institution apparaît comme un milieu professionnel encore très dominé en grande partie par un fort esprit myosine. Alors même que Karen s’évertue à mener cette enquête du mieux qu’elle peut, particulièrement délicate parce qu’elle inclut son n+1 comme l’un des suspects principaux, elle subit des pressions de tous les côtés, de Viggo Haugen le commissaire général comme certains de ses collèges, masculins. On se doute pourtant bien qu’ils n’auraient probablement pas fait mieux eux-mêmes.

Son poste actuel n’a pas toujours été une partie de plaisir non plus. Les collaboratrices ont quitté l’une après l’autre le service, déjà quand le précédent chef était aux manettes. Eva Halvarsson avait abandonné l’espoir de devenir un jour inspectrice et avait demandé une mutation dans la piscine municipale ; Anniken Gerber et Ingan van Breukelen avaient toutes les deux été réaffectées dans le district de Frisel. Karen, elle, s’est accrochée bec et ongles, non par pugnacité, mais par refus de tout recommencer à zéro.

L’enquête, c’est vrai, patine pendant une grande partie du roman, d’autant que la morte n’a a priori pas eu une vie très exaltante et remplie. À partir de là, les pistes sont rares et on a l’impression de faire du sur-place pendant quelques chapitres. Mais si l’auteure fait volontairement tourner son lecteur en rond, le style est assez dynamique et contribue malgré tout au dynamisme du texte et de la narration. Si les choses avancent doucement, en revanche l’auteure prend soin de mettre en place, pour les romans à suivre j’imagine, l’environnement dans lequel évolue l’inspectrice : son univers professionnel, avec ses amitiés et ses inimités, ses coéquipiers et leur propre vie, ses subordonnés. Son univers personnel, ses amis, et surtout son passé, ses drames. Malgré tout l’intrigue est assez efficace, d’autant qu’elle s’ancre dans un univers qui fonctionne plutôt bien, celui du mystère et de l’isolement insulaire scandinave. Elle nous réserve une dernière partie de roman haletante, les choses s’y accélèrent d’un coup et un dénouement franchement inattendu. Ce roman noir n’est décidément pas de ceux dont on peut deviner la fin par avance, Maria Adolfsson distillent les éléments au fur et à mesure du déroulement de l’enquête, et c’est très tardivement dans le roman que des soupçons concrets peuvent se dessiner. Et même si cet environnement insulaire et nordique est d’un dépaysement bienvenu pour tous les lecteurs non scandinaves, il n’en reste pas moins que l’auteure pointe du doigt des problématiques qui font de cet endroit, presque paradisiaque, un lieu pas vraiment différent des autres, entaché par les mêmes vices, frappé par les mêmes tragédies, que le reste du monde.

C’est un premier roman, que j’ai beaucoup aimé, je crois que l’auteure a su capter et exploiter les principaux éléments des polars nordiques à succès. Mon avis est peut-être biaisé, car une fête des huitres sur une île au nord de l’Europe, aux paysages vertigineux, est ce dont j’aurais vraiment envie, pile poil en ce moment de confinement, comme pas mal de monde, j’imagine :), J’attends de lire ce que nous réserve le second roman intitulé La part de l’ange publié en broché par les Éditions Denoël, dont la sortie est annoncée pour octobre 2021.

Karen revoit Sigrid, assise sur son canapé, les bras croisés et l’air hargneux. Avec ses tatouages et son piercing dans le nez, elle est loin de l’image qu’on se fait de l’héritière de toute la fortune des Smeed. Sans doute pas la petite-fille dont rêvait Alex Smeed, songe-t-elle. Pas non plus la fille modèle à laquelle Jounas et Susanne aspiraient lorsqu’ils l’avaient inscrite au centre équestre et à des cours de danse. Comment se sent-on lorsqu’on déçoit tout le monde?

-Voyez-vous parfois Sigrid ? demande Karen

-Je ne l’ai pas vue depuis longtemps. Elle a quasiment coupé les ponts avec ses parents le jour où elle a quitté le domicile familial. En fait, elle a rompu avec tout son passé, pourrait-on dire.

-Savez-vous pour quelle raison?

Wenche Hellevik semble hésiter quelques instants.

-Mon frère n’a pas toujours bon caractère, il peut être dur, impitoyable, et il l’était surtout avec Susanne. En retour, elle était aigrie et querelleuse. Il y avait constamment des conflits et des disputes. Ils utilisaient Sigrid comme messagère et la forçaient à prendre parti. Pour finir, elle n’a vu qu’une seule porte de sortie: prendre ses distances avec les deux et fuir cette situation.

Exactement comme Susanne, songe Karen. Elles ont toutes les deux quitté le domicile parental le plus tôt possible. Voilà une chose qu’elles ont en commun.

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