Le cahier volé à Vinkovci

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Dans ce wagon qui transportait les biens de sa famille se trouvait un cahier dans lequel sa mère notait chaque hôtel où ils avaient séjourné : Hôtel Palace à Ohrid, Bonavia à Rijeka, Bellevue à Split, Evropa à Sarajevo… Poursuivant le mantra de sa mère, tirant sur le fil de la mémoire, le narrateur fait surgir du passé des halls d’hôtels, des places et des rues, des bribes de dialogues… C’est toute l’Istrie du XXe siècle qui défile sous nos yeux, à travers les vies ordinaires ou extraordinaires de ceux qui se sont succédé sur cette terre.
L’histoire de pays, de villes, d’hôtels, de chemins de fer qui n’existent plus. De familles détruites et de personnes disparues dont les voix résonnent dans une polyphonie brillamment orchestrée par l’auteur.

Résumé: Agullo Editions

Dragan Velikić

269 p.

Agullo Editions

Islednik, 2015

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Retour sur l’une des sorties du mois de février, d’Agullo Éditions, qui constitue la première partie d’une trilogie des Balkans: la deuxième partie n’est autre que L’eau rouge de Jurica Pavičić, dont j’ai parlé tout récemment. La troisième et ultime partie de cette trilogie paraitra fin mai sous le titre de Mars de l’auteure bosnienne Asja Bakić. Comme d’habitude, Agullo Éditions nous fournit en toute fin du roman, une biographie de l’auteur, particulièrement bienvenue quand celui-ci est encore peu connu en France. Dragan Velikić est un ancien diplomate Serbe, écrivain, journaliste, qui a reçu le Prix Vilenica, décerné chaque année lors du festival du même nom, en Slovénie, à un auteur d’Europe Centrale. Pour l’instant, retrouvons le narrateur en ex-Yougoslavie, entre Serbie et Croatie, Belgrade et Pula, Rovinj.

Nous voilà avec un narrateur qui a la soixante, qui vit à Belgrade et dont la mère vient de mourir : il se retourne alors sur son passé, et celui de sa mère. Parce qu’il ressent les premiers signes de la démence qui a frappé sa mère, la maladie d’Alzheimer, il ressent que peu à peu la vérité lui échappe à travers ses oublis ponctuels. Le temps lui est désormais compté avant qu’il ne perde la tête. Alors, il se souvient, une dernière fois. De ce qu’on appelle aujourd’hui la Croatie, là où sa famille et lui ont habité quelques années après Belgrade, là où il a grandi avant de retourner à Belgrade. Et il y a surtout sa mère, cette mère distante et froide, qu’il cherche à comprendre.

Tout part de ce fameux cahier volé dans un wagon d’un train stationné à Vinkovci, contenant les cartons de la famille, qui a été fracturé et vidé de son contenu par des voleurs. Le carnet tenu méthodiquement et obsessivement par la mère disparaît ainsi de la circulation. C’était le carnet ou la mère avait pour habitude de consigner les noms et dates des hôtels dans lesquels elle descendait, le garde-sceau de sa mémoire, de son passé qui lui a été dérobé. Ce récit reprend, à la manière du narrateur qui exerce la profession d’écrivain, le cahier disparu de sa mère, se remémorant des endroits où ils vécurent, des personnes qu’ils y rencontrèrent, et qui l’ont profondément marqué, l’histoire du littoral de l’Istrie en Croatie, de Pula à Rovinj, marqués par des interrogations intimes, des remarques sur l’essence de la vie.

C’est un récit particulièrement fluctuant, toujours en mouvement entre plusieurs villes, plusieurs ports d’attache, plusieurs personnages, plusieurs histoires, il navigue constamment entre deux points. Pour un narrateur dont le père était officier dans la marine, nous n’en attendions pas moins : si Belgrade est le point d’amarrage du début et de fin, la guerre a renvoyé les Serbes dans ce qui est devenu leur pays, en revanche les côtes croates appartiennent à son marin de père. Si celui-ci est très peu présent, à travers la forme et le fond, il est néanmoins présent à travers les voyages vers ce passé des cotes istriennes, que la famille s’est appropriée, contrainte par les obligations professionnelles du père. Le narrateur ne tient absolument aucune logique dans sa chronologie, dans sa localisation, bien au contraire, il prend plaisir à mélanger présent et passé, glissant soudainement au détour d’une phrase d’un discours au présent dans ses souvenirs. Le narrateur ne cesse de fendre les flots entre méli-mélo de va-et-vient entre souvenirs appelés par ses sensations présentes, entre Croatie, et la capitale Serbe, où il a fini par prendre encrage. À chaque personnage, chaque lieu, il saute sur l’occasion pour revenir sur quelques pans de l’histoire, ô combien riche, de ce coin de l’ex-Yougoslavie, ou Yougoslavie simplement, encore une fois cela dépend du moment de l’histoire ou le narrateur a arrêté son récit.

Derrière le discours d’un narrateur qui s’adresse à sa défunte mère, pour lui rendre un dernier hommage, avec tout cet attachement filial, mais aussi ses sentiments ambigus face aux côtés sombres, inconnus, de sa mère. Ce cahier, c’est aussi le besoin de voyage, qui finalement unit et anime cette famille, qui met à jour toutes les fractures du pays, croate, serbe, yougoslave, on ne sait jamais vraiment très bien, melting-pot d’un nombre incroyable de cultures et nationalités : les frontières ont toujours été mouvantes et poreuses, la famille n’est finalement qu’un de ces bateaux qui y navigue entre plusieurs eaux. Ou plusieurs temps. Le temps qui passe, les bateaux qui amarrent, les voyageurs qui rentrent, le narrateur, et sa mère, semblent être pris des mêmes peurs, de ce même mal du vide, de la mort, de l’absence, obsédés des dernières traces qui transparaissent des albums de photo, des maisons de vacances abandonnées par Tchèques, Serbes et autres ex-Yougoslaves. Et celui laissé par la guerre, qui apparaît toujours en filigrane, à travers des allusions critiques au comportement de la Serbie et de ses leaders dont on ne connaît trop les noms.

« Les enfants, je n’échangerais pour rien au monde le jour du retour d’un voyage. C’est le jour le plus beau. Bien que celui du départ soit beau aussi. Et le voyage lui-même. Enfin, ce qui compte c’est de voyager. Même si c’est de la cuisine à la terrasse. »

C’est une prose très personnelle, nettement à tendance spirituelle et philosophique, qu’est celle de Dragan Velikic, il faut s’y cramponner solidement pour ne pas en perdre le fil, chaque occasion est bonne pour dresser un constat sur un élément du monde qu’il l’entoure, comme si il était capable de voir des choses que le restant des immortels était incapable de voir. J’imagine que la traduction a été plutôt ardue à certains moments, en tout cas, elle est brillante, Maria Bejanovska a accompli là un formidable et minutieux travail de transcription. C’est une écriture très imagée, qu’il faut aborder sans précipitation et prendre le temps de déchiffrer la profondeur du sens de ses écrits.

C’est de sa cuisine que maman conversait avec le monde. De sa cuisine elle envoyait des messages alentour. Là, tout était à sa place. La cuisine était son autel, le point de commandement, un endroit où, après son mariage, elle s’était octroyé le rôle de l’exécuteur divin. Elle ne doutait point que son dévouement à la justice et au combat pour la vérité se verrait un jour récompensé. Qu’elle serait, après sa mort, reconnue comme sainte. Elle prononçait son nom en italien, comme si à l’énoncé de son vrai nom l’illusion allait se dissiper.

J’ose imaginer que c’est un récit de type autobiographique puisque l’auteur nous agrémente d’une photographie de ses parents en tout début d’ouvrage et qu’il y évoque une présentation de l’une de ses oeuvres précédentes La fenêtre russe. Encore fois, Agullo éditions met en avant un auteur très prolixe dans sa langue natale, et plus largement en Europe Centrale, mais encore peu connu chez nous. J’ai découvert un auteur avec une vraie finesse d’esprit et une vision très clairvoyante sur sa propre famille, son pays et qui possède d’une façon bien à lui de saisir et recréer le temps qui passe, et surtout la façon dont il passe. On se laisse voguer au fil de la pensée et des mots du lauréat du prestigieux prix Nin, qui clôt son périple, comme il l’a commencé à Belgrade, là où l’a commencé. Là d’où il aimerait repartir.

Le wagon cambriolé à Vinkovci – c’est ce qui me vient tout de suite à l’esprit après la mort de maman. Ces mots ont résonné en moi, avec sa voix. Je m’approche de la fenêtrer et j’observe les voitures et les tramways jaunes qui circulent sur les boulevards. J’essaie d’atténuer ma douleur avec un truc que j’ai déjà expérimenté. Le principe est le même, que je sois assis sur le fauteuil du dentiste ou que j’aie un chagrin d’amour. Se déplacer dans un autre espace, dans un temps lointain. Le flash d’un appareil photo dans une chambre de l’hôtel Palace à Ohrid interrompt les pleurs. C’est alors que j’avais essayé pour la première fois de fuir la douleur.

Je poursuis le mantra de maman. Apparaissent des halls d’hôtel, des gens sans nom, des places et des rues, des façades, des bribes de dialogues, des valises et des sacs posés sur les filets métalliques au-dessus des sièges dans les compartiments des trains. A cet instant je n’ai pas sous les yeux la photographie d’Ohrid. Un an plus tard, une fois revenu à Belgrade, je découvrirai au dos la date du 22 juin – jour de la mort de maman, quarante-six ans plus tard.

Combien de temps les voix de nos proches continuent-elles de résonner à nos oreilles ? Avec leurs intonations bien distinctes.

Il y a des mots qui n’appartiennent qu’à eux.

Pour aller plus loin

1993-1994. Olga, Serbe de Belgrade, fuit la guerre qui fait rage en Bosnie et s’exile à Vienne, où elle rejoint son mari Andrej. Transplantée dans une ville dont elle ne parle pas la langue, son existence s’englue dans l’apathie et la désespérance. Olga cherche au hasard de ses souvenirs et de ses rencontres de quoi meubler le vide de plus en plus béant de son couple et de son existence. En contrepoint à cet exil et cette béance, le récit s’échappe et s’attarde sur un autre couple en un autre temps : James Joyce et sa femme Nora, en exil à Pula, à Trieste, à Zurich. Les tentatives de séduction de Amelija et Marta sur Joyce. Et un autre couple, celui formé par la nièce de Marta, Rita, et Tibor.

Voilà les destins parallèles d’individus qui fuient la réalité dans l’espoir d’en trouver une autre, illusoire sans doute, dans l’espoir de prendre le large et de jeter l’encre ailleurs, loin au-delà de l’océan.

L’exil, jugé préférable à la réalité : l’exil plutôt que la vulgarité qui règne à Belgrade, plutôt que les préjugés et l’obligation de faire ce en quoi on ne croit plus, l’exil plutôt que le régime policier de la Belgrade fantôme de 1949, plutôt que l’effondrement de la Yougoslavie  de 1993-1994. L’exil plutôt que la sensation de vivre «comme une mouche emprisonnée dans un double-vitrage».

7 commentaires sur “Le cahier volé à Vinkovci

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  1. Je suis ressorti de cette lecture avec un sentiment mitigé : je ne nie pas les qualités d’écriture de l’auteur, mais comme tu le signales, il faut se cramponner pour suivre le fil. En tout cas, je suis heureux également de voir des livres de cette région d’Europe traduits en français.

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  2. Désolée pour la réponse un peu tardive! Oui, ce n’est pas une lecture facile, je suis d’accord, il ne faut pas se laisser distraire! Il y a des moments ou, moins attentive, j’ai du revenir quelques pages en arrière. Mais j’ai beaucoup aimé cette vision du pays, malgré tout, j’en apprends à chaque fois un peu plus sur cette région et cette page de l’histoire complexes! Je m’en vais lire ton avis 🙂

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