Brèches

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C’est un recueil de huit nouvelles qui s’articule autour de ce qui est communément appelé « La Jungle de Calais » et de ses habitants. Elles confrontent le lecteur à ces hommes et ces femmes qui ont traversé l’Europe, ses passeurs, ses habitants plus ou moins bien intentionnés et accueillants, pour atteindre l’Eldorado anglais. On y découvre la vie qui s’est organisée à l’intérieur du camp, leurs tentatives pour passer la frontière, leurs relations avec les bénévoles, avec leur famille restée au pays, avec les habitants de Calais. On découvre des pans de vie de ces déracinés qui ont fui la misère, la faim, la guerre pour essayer de s’en construire une meilleure ailleurs et toutes les difficultés et le mépris et la haine auxquels ils sont confrontés.

Olumide Popoola

Annie Holmes

159 p.

Belleville Editions

Breach, 2016

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Il y a de ces sujets, de ces drames, qui se passent juste chez nous, dont on entend beaucoup parlé parce qu’ils servent certains programmes électoralistes, parce qu’ils dérangent, mais dont on ne sait rien du tout. Il y a bien ces images que l’on regarde, au détour d’un journal télévisé, toujours les mêmes, ces images de tentes entassées, celles de ce que l’on appelle bien trivialement la Jungle de Calais. Parce que comme le dit l’un des personnages des nouvelles, la Jungle c’est le lieu des bêtes, pas des hommes. Voilà, donc, le nouveau titre des Éditions BellevilleBrèches. C’est un recueil de huit nouvelles, écrites conjointement par Olumide Popoola, auteure germano-nigeriane et Annie Holmes, auteure zambienne. Ce sont de courtes histoires, inventés de a à z, mais on se doute bien que les deux auteures ont calqué leur récit à ce qu’elles ont vu, les personnes qu’elles ont connues.

Qu’est-ce que l’on retient de ce camp de réfugié que l’on a bien mal nommé ? Au mieux, de pauvres réfugiés qui ont fui la guerre, au pire des profiteurs qui viennent voler nos emplois, au pire du pire de potentiels terroristes, prêts à poser une autre bombe à Paris ou ailleurs. Clairement je fais dans le cliché, je n’aurais pas pu être davantage caricaturale et pourtant, c’est bien ce que l’on entend à longueur de journée, ce que certains personnages des nouvelles expriment par ailleurs – le très français Luc, plombier de son état. Je préfère alors laisser la parole à un autre des personnages d’Olumide Popoola et Annie Holmes, Omid de la deuxième nouvelle intitulée Enquête, qui dit qu’il y a de tout dans ce camp, ni le pire, ni meilleur qu’ailleurs. Passons outre les clichés malveillants, humiliants que l’on nous donne à voir quotidiennement, derrière ces personnes anonymisées derrière le titre de réfugié ou migrant.

Ces nouvelles nous permettent donc de pénétrer dans le camp, qui ghettoïse tout un ensemble de personnes qui viennent du Moyen-Orient ou d’Orient, j’y ai clairement appris beaucoup de choses, sur la façon dont il est organisé, entre concitoyens, j’y ai appris qu’un bar afghan faisait office de lieu central de rencontre. J’ai d’abord appréhendé ce recueil d’un point de vue informatif, un recueil qui permet d’appréhender ce que l’on ne pourrait voir en tant que bénévole ou même simple curieux malséant. On y apprend, aussi, l’entraide dans le dénouement, les rapports compliqués entre immigrés, la difficulté et dangerosité d’être une femme, les abus sexuels… Chaque nouvelle a pour fonction d’illustrer les aspects de ce mode de survie, les rapports qui régissent les réfugiés entre eux, avec leur famille, avec certains calaisiens, avec les bénévoles. Il n’y a pas de misérabilisme dans ces récits, bien au contraire, les deux auteures font preuve d’une sobriété totale dans la description de ces pans de vie aussi divers que les origines des réfugiés. Ces nouvelles présentent avec sensibilité le courage des hommes, des femmes, des adolescents, mus par des motivations différentes, avec un passé qui leur est propre et qui évoluent dans un environnement qui leur est proprement hostile et qui doivent se débrouiller comme ils peuvent. Parce qu’il n’y a pas que l’hostilité des calaisiens, celle des italiens, des grecques, qu’il faut affronter, il y a les autorités, et il y a ces hommes aussi étrangers qu’eux, mais qui jouent les passeurs sans scrupules : à cet égard la nouvelle Invisibilité est un aperçu assez glaçant de leur fonctionnement et du genre de personnage qu’ils sont.

L’intérêt est évidemment littéraire. Les deux auteures ont recréé des situations qui ont donné lieu à la création du camp, les tentatives le plus souvent infructueuses de passage de la frontière dans les camions, le sacrifice des familles qui consacrent toutes leurs économies aux passeurs, leur espoir, leur aveuglement face aux difficultés que rencontrent les leurs à franchir la frontière, à travailler pour leur ramener de l’argent. Et surtout les préjugés, des Français méfiants, soupçonneux, certains racistes, dont la barrière de la langue, la religion, la culture ne facilite pas forcément la communication. Le fait d’avoir écrit des nouvelles a permis aux deux auteures d’exposer à chaque fois et en détails un aspect particulier de la précarité de l’existence des occupants du camp de Calais. C’est un regard tendre sur ces personnes qui essaient de s’en sortir malgré le mépris et le racisme ambiants – Luc de la deuxième nouvelle est à cet égard le parfait personnage qui rentre dans toutes les cases de l’habitant xénophobe – une analyse sans concessions de ce que provoque la présence des groupes de réfugiés, les trop bons sentiments guidés par ce syndrome du sauveur, la curiosité malsaine et bien mal placée de ceux qui tiennent absolument à « voir » ce qui s’y passe. Les mots des deux auteures ne sont pas durs, ils sont justes, l’ironie grinçante est toujours de ce qu’il y a de mieux pour souligner la déviance et la bêtise des comportements, l’égoïsme et l’aveuglement des gouvernements, le mur d’incompréhension qui sépare les uns et les autres.

Le rebord du trottoir est un peu frais mais sec. Quelques personnes vont et viennent dans la rue qui s’avance dans le camps. De nombreux bénévoles, des Britanniques pour la plupart, qui garent leurs voitures ou leurs camionnettes pour entrer voir. Pour un spectacle, en effet, c’en est un : les misérables réfugiés, le manque de conditions humaines. Eux, qui donnent de leur temps, sont venus tendre une main aidante, rendre les choses supportables. Mais ce n’est pas d’une main que ces gens ont besoin ; ils en ont déjà deux. C’est d’opportunités.

Il y a des nouvelles qui, bien sûr, m’ont davantage touchée : Enquête qui confronte une Française, maison d’hôte, accueille un frère et sa sœur, qui se voit confronter, face à ce couple qu’elle apprend à connaître, à ses propres préjugés, à ceux de son entourage et qui grâce à cette rencontre oriente sa réflexion différemment. J’ai été particulièrement touchée par Tendre une main qui évoque la difficulté particulière de la condition féminine au sein du camp. Ou encore Oranges à vau-l’eau qui narre les multiples tentatives de passage vers l’Angleterre dont la réussite de l’un d’entre eux : on se rend compte de la complicité – passive – des camionneurs, des forces de l’ordre, sans doute fatigués d’exercer une répression sans aucun sens. Bien que les nouvelles aient été composées par deux auteures différentes, je trouve le recueil très homogène et la différence de style ne m’a pas forcément sauté aux yeux tant mon attention est restée concentrée sur le fond de chaque nouvelle. Elles forment finalement un tout indissociable, où chaque existence est une histoire singulière, qui mériterait d’être racontée.

Ce recueil m’interpelle, pour plusieurs raisons. Comme je l’ai écrit plus haut, comment en est-on arrivé à parler d’un jungle – ce qui dans l’inconscient ramène à traiter ces individus de primate ni plus ni moins – alors même qu’ils fuient la famine, la guerre, la torture, et j’en passe. Comment ce qui s’est recrée dans une ville du nord de la France, comme en Grèce, en Italie, en Espagne, ailleurs, est en train de tourner au lynchage collectif ? Ce n’est certes pas le but de ce recueil d’apporter une réponse à cela, mais si cela pouvait amener certains à réfléchir…

Même quand ils ne sont pas au téléphone, qu’elle n’a pas sa voix littéralement fourrée au creux de son oreille – et d’ailleurs, bon sang, il l’appelle assez souvent comme ça -, Julie poursuit sa conversation avec lui. Regarde, Papa, lui dit-elle dans sa tête en descendant l’allée principale du camp. Tu ne t’attendais pas à ça, n’est-ce-pas ? Tout pareil que chez nous. Regarde : des boutiques et des cafés, des familles, une église.

Julie sourit à chaque fois qu’elle croise quelqu’un dans l’allée. Elle a lu dans un groupe Facebook cette recommandation aux visiteurs, et c’est pourquoi elle sourit à tout le monde : aux jeunes Soudanais, ces grandes perches qui passent en zigzaguant sur leurs vélos ; aux Érythréennes qui entrent et sortent tête baissée du café-bar, et dont elle n’arrive pas à capter le regard ; aux familles kurdes emmitouflées dans leurs manteaux, avec leurs enfants aux yeux écarquillés sous leurs capuches ; aux Afghans derrière les planches brutes de leurs comptoirs, avec leurs étalages de pilules contre les migraines, de canettes de Coca-Cola et de Red Bull, de biscuits et de batteries. Les commerçants de la nouvelle frontière.

J’aimerais que tu sois là, dit-elle à son père intérieur. Franchement, si tu voyais le comportement de ces gens, tout le respect qu’ils ont les uns envers les autres, tu cesserais de parler comme tu le fais tout le temps.

Une femme lui demande, de manière pressante, ou se trouvent les sacs de couchage. Sa bouche barbouillée de rouge à lèvre orange a un contour approximatif, et elle est comme figée en plein mouvement. Julie ignore où est le point de distribution mais, heureusement, quelqu’un a la réponse. Julie lui donne un prospectus sur l’évènement du soir, au théâtre, au moment où elle s’élance. Tel un ballon de plage géant, le Dôme est dessiné dessus pour qu’on ne puisse pas se tromper. Julie distribue d’autres prospectus à un groupe d’hommes réunis non loin de là. Comme ils n’ont pas un niveau élevé d’anglais, elle explique la nature de l’évènement en mimant une joueuse de trompette, de guitare, de piano, de bongo. Puis une danseuse. Les gens affluent. Applaudissement lorsqu’elle fait la révérence. Soudain le soleil brille. D’autres viennent prendre des prospectus. Tout le monde sourit.

Paradis

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