La guerre n’a pas un visage de femme

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La guerre n’a pas un visage de femme, c’est la première partie d’un cycle consacré à ceux qui ont vécu la Grande Guerre Patriotique. Svetlana Alexievitch est allée recueillir tous les morceaux de vie de celles qui ont bien voulu se confier à elle par le biais des enregistrements sur magnétophone. Elle a compilé dans ce volume les témoignages de ces combattantes qui sont allées sur le front aux côtés de leurs compatriotes masculins se battre contre les nazis. Ces femmes, qui ont été mues par une force et une volonté à peine imaginables, étaient égales à l’homme, occupant les mêmes postes, affrontant directement la menace ennemie, côtoyant l’adversaire.

Svetlana Alexievitch

414 p.

Editions J’ai Lu

У войны не женское лицо, 1985

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.

J’ai découvert la journaliste et auteure biélorusse Svetlana Alexievitch il y a deux ans maintenant à travers La Supplication, recueil de témoignages des rescapés de la catastrophe de Tchernobyl. En flânant dans les rayons de ma librairie, je me suis aperçue qu’il était au programme de français des prépas scientifiques cette année. Lorsque j’ai vu que ce recueil était au programme des sorties des Éditions J’ai Lu en ce mois de mai, j’ai immédiatement eu envie de le lire. La guerre n’a pas un visage de femme est sorti en 1985 puis en 2004 en France aux Presses de la Renaissance. Pour ceux qui ont lu La Supplication, le recueil est composé selon le même schéma, plusieurs chapitres autour du même thème qui regroupe différents témoignages.

On s’en doute, après avoir fini de lire chaque témoignage, qui sont loin de donner une vision décente et honorable, en tout cas telle que l’aurait voulu le Parti, une partie du livre a été censurée à sa sortie en URSS, il n’a d’ailleurs pas été publié tel quel mais scindé en plusieurs morceaux, diffusés chacun par différentes maisons d’édition. C’est seulement à Minsk qu’il est sorti sous son titre original. La guerre n’a pas un visage de femme doit son succès en URSS notamment grâce à Mikhaïl Gorbatchev qui en a vanté les mérites lors du quarantième anniversaire de la victoire. La guerre et ses abjections n’est pas qu’une affaire d’hommes et c’est grâce à Svetlana Alexievitch que ces combattantes pratiquement oubliées de tous sont réhabilitées dans la victoire qui était aussi la leur. Il était temps de leur donner la voix.

À titre personnel, je ne soupçonnais même pas, non seulement, que les femmes, elles aussi, étaient allées en première ligne de cette guerre, mais aussi que certaines d’entre elles ont fait des pieds et des mains pour avoir l’honneur de participer à la résistance contre les assauts allemands. Aviatrices, tireuses d’élite, infirmière, sergent-cheffe, sous-lieutenant, elles ont tout fait, ne se sont épargnées aucune peine, aucune horreur, aucune scène de guerre, elles ont pris les coups exactement comme les hommes. Qu’est-ce qui pousse ces femmes à aller combattre ? Un patriotisme acharné, voilà ce qui revient presque à chaque fois. Cette idée que la patrie passe avant sa propre personne, leur idéal soviétique sans doute beaucoup plus marqué profondément chez elles que chez d’autres. Nul besoin pour Svetlana Alexievitch de s’adonner à d’amples explications de texte, les témoignages se recoupent presque tous, comme s’ils ne formaient qu’une seule voix.

Le patriotisme, le sens du devoir, de l’engagement, de la dévotion même, l’amour du pays accompagne une force de caractère peu commune et pourtant que l’on retrouve chez toutes ces femmes. Beaucoup d’entre elles passent leur temps à esquiver les attaques des Allemands pour récupérer les corps ensanglantés et meurtris des soldats tombés sous les balles. D’autant que l’on apprend que ces combattantes, une fois revenues de la guerre, étaient vues d’un mauvais œil non seulement par les hommes, anciennement soldats, mais les familles. Beaucoup d’entre elles rapportent ce rejet de la société civile alors même qu’elles ont contribué à la victoire et à soulager les blessés, et que les hommes, on s’en doute, n’ont pas fait l’objet de ce mépris.

« Mes amis avaient tous été envoyés au front. Je pleurais horriblement, parce que je me retrouvais toute seule, et qu’on ne m’avait pas pris. Il n’y avait pas besoin de propagande, tout le monde était impatient de partir au front. On suppliait.

Mais mes études n’ont pas duré très longtemps. Bientôt, le doyen nous a convoquées et nous a dit : Vous achèverez vos études, les filles, lorsque la guerre sera terminée. Il faut défendre la Patrie… »

Au-delà de leur courage et de leur sens du patriotisme, j’ai également relevé un sens de l’entraide exceptionnel entre les soldats de toutes catégories et la moindre faiblesse est d’ailleurs sévèrement réprimée. Souvent de très jeunes filles se sont enrôlées, tellement jeunes qu’elles n’étaient pas au fait du fonctionnement de leur corps d’adulte, qu’elles connurent leurs premières règles au front et qu’il a fallu que ce soit des infirmiers qui leur explique. En tant que femme, j’ai peine à imaginer la difficulté pour elles de gérer cela, sans pratiquement aucune protection périodique, en même temps que le chaos qui les entourait.

Outre ces portraits et ces confessions inédites de femmes et soldats, Svetlana Alexievitch nous dresse là un aperçu saisissant et privilégié de la bataille de Stalingrad et du conflit germano-russe qui a décimé les armées aussi bien d’un côté que de l’autre. Ainsi que des relations qui régissent les adversaires, qui se haïssent clairement, mais qui aux abords de la mort finissent par oublier leurs inimitiés. Il y a des scènes proprement épouvantables, on s’en doute bien de toutes les horreurs que la haine, la méchanceté, la perversité, le désespoir, la fatigue, l’épuisement, la douleur ainsi que les mines, les balles, les obus peuvent provoquer. Mais les voir transposées noir sur blanc sur le papier – il y a cette scène du nourrisson qu’un officier allemand éclate littéralement après l’avoir vu téter sa mère – m’a donné des frissons. Certes, il n’y a pas que les enfants qui souffrent et meurent, il y a ces femmes, ces hommes aux corps explosés, amputés, déchirés, broyés sous l’impact des armes de guerre. Et les descriptions ne manquent pas, les mémoires des femmes sont encore aussi vives, les plaies pas totalement saturées et de ces témoignages exhale encore l’odeur de sang. Svetlana Alexievitch le dit, elle a parfois dû soutirer les mots des bouches qui ont tuent ces souvenirs depuis longtemps, en 2021 on se doute forcément que beaucoup sont désormais décédées, mais ce devoir de mémoire est essentiel, la plupart d’entre elles l’ont compris dès le départ ou ont fini par le comprendre.

L’œuvre du Prix Nobel 2015 est décidément toujours aussi actuelle et passionnante, elle a fait un travail impressionnant de recueil de témoignages, qui méritait certainement d’être fait. Ce que j’apprécie aussi chez elle, c’est qu’elle laisse totalement la place à celles qu’elle vient interroger, et quelquefois qu’elle pousse un peu dans leurs retranchements pour qu’elles puissent s’exprimer. Et qu’il n’y a aucune forme de cette autosatisfaction, que l’on peut rencontrer parfois chez ceux qui vont par monts et par vaux. C’est une très bonne chose que les Éditions J’ai Lu aient pris la décision d’éditer l’auteure après La Supplication.

On ne voulait pas de moi à l’armée : j’étais trop jeune, je n’avais que seize ans, je venais juste de les avoir. Au village, le feldscher, une femme, s’est trouvée mobilisée, elle s’est vu remettre une convocation. Elle pleurait toutes les larmes de son corps à l’idée de devoir laisser son petit garçon. Je suis allée au bureau de recrutement : « Enrôlez-moi à sa place. » Maman ne voulait pas me laisser partir : « Nina, voyons, quel âge as-tu ? D’ailleurs, peut-être, la guerre va-t-elle bientôt finir.  » Une mère, c’est toujours une mère. Mais qui, en ce cas, irait défendre la Patrie ?

Les soldats me refilaient qui un biscuit, qui un morceau de sucre. Je leur faisais pitié. J’ignorais que nous avions une « katioucha » en couverture derrière nous. Elle a commencé à tirer. Elle tirait, il y avait comme un roulement de tonnerre autour de nous, tout s’embrasait. J’ai été tellement surprise, tellement effrayée par tout ce fracas, ces flammes, ce chahut, que je me suis cassé la figure dans une flaque d’eau, et j’ai perdu mon calot. Les soldats rigolaient : « Eh bien ! Qu’est-ce qui t’arrive, petite Nina ? Qu’est-ce qui se passe ?

Les combats au corps à corps… Quels souvenirs j’en garde ? Je me rappelle les craquements… Le corps à corps s’engage, et on entend aussitôt des craquements : cartilages qui se brisent, os qui craquent… Durant l’attaque, je marche à côté des soldats, légèrement en retrait, pour dire vrai, disons, juste à côté. Tout se déroule sous mes yeux… Les hommes embrochés, par les baïonnettes… Les blessés qu’on achève…

Après la guerre, je suis rentrée chez moi, à Toula. Dans mon sommeil, je n’arrêtais pas de crier. Ma mère et ma sœur passaient la nuit assises à mes côtés… Je me réveillais à mes propres hurlements…. »

Nina Vladimirovna Kovelenova, sergent-chef brancardière d’une compagnie de tirailleurs.

Pour aller plus loin

« Une époque s’en va. Celle des mensonges sublimes… »
Découvrir un beau jour, souvent au terme de toute une vie de sacrifices, qu’ils ont été les dupes d’un mythe qui reposait sur leur aveuglement et se nourrissait de leur abnégation – c’est un choc que certains Russes ont tant de mal à supporter qu’ils préfèrent se donner la mort plutôt que de survivre à l’effondrement de leur idéal.
Après Les Cercueils de zinc, recueil de témoignages sur la guerre d’Afghanistan et ses ravages dans la psychologie des Soviétiques, la journaliste Svetlana Alexievitch nous livre ici un matériau brut et poignant, les confessions de ceux qui ont tenter de se suicider, ou de l’entourage de ceux qui ont renoncé à la vie.
S’effaçant derrière ces femmes et ces hommes de toutes conditions, jeunes et moins jeunes, toujours sincères, elle donne la parole à ces déçus du communisme qui furent les victimes consentantes, mais aussi les agents passifs et même parfois actifs d’une utopie meurtrière, d’un système fondé autant sur le mensonge et l’auto-illusion que sur la peur.
« Le suicide en tant que phénomène individuel a toujours existé [en Russie]. Mais il arrive qu’il devienne un phénomène de société », écrivait Nicolas Berdiaev. Et Svetlana Alexievitch ajoute : un phénomène politique.

De tous les textes de Svetlana Alexievitch, celui-ci est le plus déchirant. Car qu’y a-t-il de plus terrible que l’enfance dans la guerre, de plus tragique que l’innocence soumise à l’abjection de la violence et de l’anéantissement ? Les personnages de ce livre ont entre trois et douze ans. Garçons et filles, ils ont grandi au cœur des ténèbres du plus inhumain des conflits, cette Seconde Guerre mondiale dont les plaies restent toujours béantes soixante ans après.
Publié une première fois dans une édition tronquée, mutilée par la censure encore soviétique à la fin des années quatre-vingt, jamais traduit en français, Derniers témoins parait aujourd’hui pour la première fois dans sa version définitive, achevée en 2004. Il a donc fallu à Svetlana Alexievitch près d’un quart de siècle pour mettre un point final à ce monument de la littérature, dressé pour commémorer la plus injuste des souffrances. La poésie inhérente à l’enfance lui confère une force d’évocation qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Bouleversant par sa charge de vérité, émouvant jusqu’à l’insoutenable, Derniers témoins change notre regard sur l’histoire, sur le monde, sur la guerre, sur l’enfance, sur la vie.

3 commentaires sur “La guerre n’a pas un visage de femme

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  1. Si mes souvenirs sont bons, Angelina est partie comme infirmière, est devenue ce qu’ils appellent « femme de guerre » à combattu sur la fin. C’est après, je crois, qu’elle est devenue sniper et qu’elle est envoyée sur des missions à l’étranger.

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