Et ces êtres sans pénis!

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« Je ne respecte les règles d’aucun romancier » affirme Chahdortt Djavann. En effet, la voilà qui entre et sort de manière virtuose de son roman, comme si elle franchissait les frontières d’un pays. Narratrice de sa fiction, elle en devient aussi un des personnages.
Après « faute de naissance », un premier chapitre intime où l’auteur confesse son « indélicatesse d’être née sans pénis après un frère mort », elle nous raconte, de Téhéran à Ispahan, le destin de plusieurs femmes qui paient un prix effroyable pour avoir joué autour d’une fontaine, refusé un mariage arrangé en vivant un amour homosexuel, ôté son voile en public ou tenu tête à un mari puissant.
Dans le dernier chapitre aux allures de conte, l’auteur traverse l’Europe, l’Arménie et l’Azerbaïdjan et rentre clandestinement dans son Iran natal, au risque d’être arrêtée comme espionne. Elle y retrouve deux cousines, devenues grandes résistantes, qui vont changer le cours de l’Histoire.
– Résumé de l’éditeur –

Chahdortt Djavann

234 p.

Editions Grasset

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Ne vous arrêtez surtout pas au titre, vous risquez de passer à côté de ce récit intense, brûlant et engagé. Chahdortt Djavann est une auteure française, d’origine iranienne, c’est une auteure de l’exile, déracinée volontairement bien malgré elle, qui par bien des côtés m’a rappelée Sedef Ecer et son roman Trésor National. Elles ne viennent certes pas du même pays, Sedef Ecer est d’origine turque, mais les épreuves dont elles ont fait l’expérience est semblable, celle de quitter un pays aimé mais qui s’est radicalisé brutalement, celle de s’adapter à un pays et une culture inconnus. D’ailleurs toutes les deux ont inscrit noir sur blanc dans leur récit, qu’il leur était désormais impossible de revenir au pays, sous peine d’emprisonnement ou pire, leur nom étant sur la liste noire des gouvernements en place.

Je le disais, ce récit est à mi-chemin entre la biographie et la fiction, Chahdortt Djavann incarne la première personne narrative, un double romanesque et mêle épisodes fictifs à un constat tristement réaliste sur son pays de naissance : elle en parle comme l’auteure française qu’elle est devenue, qui a quitté le pays dans lequel elle a grandi, mais qui lui manque encore terriblement, à travers les liens qui la relient encore à lui. Elle dresse le constat de ce qu’est devenu l’Iran en tant que République Islamique en montant de toutes pièces des anecdotes terribles, lesquelles, dit-elle, collent parfaitement à ce qui arrive quotidiennement là-bas.

C’est un cri du cœur, de colère, de détresse, d’impuissance. Du cœur pour le pays qui restera toujours une moitié d’elle, avec sa langue le persan ou farsi, sa culture. De colère, pour ce même pays, qui sous le règne des différents Mollahs, depuis la chute du Chah (ou roi) en 1979 est devenu un pays hostile à la femme, qui y risque sa peau chaque fois qu’elle sort dans la rue. De colère pour la France, son pays, sa langue, sa culture d’adoption, qui lui fait chaque jour ressentir ce statut d’exilée, de non-française de souche, alors même que l’extrême-droite ne cesse d’étendre son influence. De colère contre l’occident qui ferme obligeamment les yeux faces aux graves et multiples atteintes aux droits de l’homme – surtout de la femme, à vrai dire – et qui refuse tout interventionnisme. De colère contre chacun d’entre nous qui ignorons, ne daigne pas s’intéresser pas au pays, à ses habitants. Et surtout une colère intense, inextinguible contre ces Iraniens, ces hommes, qui chaque jour arrêtent, tabassent, violentent, molestent, violent, massacrent, torturent tuent en toute liberté, et encore pire, en toute impunité, celle qui aura l’audace de vouloir profiter de la vie, de se révolter.

C’est un portrait au vitriol que l’auteure nous fait de ce pays, de ce que ses dirigeants en ont fait depuis quarante ans qu’ils sont au pouvoir. C’est aussi un constant amer sur la perversité de ce #metoo qui a certes eu un impact sur les pays occidentaux, qui a été considéré comme un phénomène de foire par les mollahs iraniens, de ce féminisme occidental à la petite semaine qui exige finalement peu de bravoure puisque finalement les femmes n’y risquent pas grand-chose. Le féminisme n’existe pas là-bas, l’humanité n’existe plus dans ce pays où même les enfants sont maltraités et abusés, rejetés, entassés dans des bidonvilles infectes à la périphérie de Téhéran. Je comprends la manière dont elle condamne avec véhémence ce féminisme qui est le nôtre ici, même si on pourrait lui opposer quelques objections. Je pensais, à tort, que depuis le provocateur et tonitruant Ahmadinejad, les choses avaient évolué quant à la condition féminine, je me suis lourdement trompée. La situation reste catastrophique pour les femmes, et l’auteure constate justement avec colère son impuissance, l’inaction occidentale, à travers les récits fictifs de ces femmes malmenées par la toute-puissance et le sadisme masculins.

Quelques dizaines de femmes ont été attaquées par acide dans la seule ville d’Isaphan. Les imams de la prière du vendredi reçoivent leurs instructions directement du premier cercle des dirigeants et ces derniers avaient ordonné qu’on « frappât avec la violence de la foudre les femmes mal voilées pour éradiquer la débauche. »

Depuis quarante ans que les ayatollahs dictent les lois, quelques milliers de femmes en Iran ont été victimes d’attaques à l’acide.

L’auteure pose un regard sans concession sur ce qui est son pays de cœur, accompagné d’une colère qui bouillonne et explose sous l’injustice réservée à ces êtres qui ont eu le malheur d’être nés sans pénis. À très juste titre. Derrière tout ce ressentiment qui ressort à vif chez elle, se cache un attachement profond à sa culture perse, issu d’un pays doté d’un patrimoine culturel incroyable et unique. Mais étouffe par le conservatisme haineux de ces mollahs haineux. L’auteure a une écriture très forte, et d’une limpidité unique, la colère sourde explose phrases après phrase, l’injustice, l’indignation arrive presque à certains moments à faire de son récit un pamphlet anti-république islamique.

Il faut écouter l’auteure. Il faut comprendre. La solution, elle la trouve, elle l’invente et l’écrit à demi-mot, en considérant la lâcheté des Nations Unies, elle estime que désormais l’issue pour l’Iran a de grandes chances de ne venir que de l’intérieur. Si seulement c’était possible. La revue en ligne Middle East Eye affirme qu’en 2020, l’Iran détient le triste record d’avoir été le pays ayant exécuté le plus de femmes au monde. La blague, c’est que depuis un an, ce même pays a été élu membre permanent de l’ONU en charge de la promotion du droit des femmes (à se taire, peut-être ?). J’ai découvert Chahdortt Djavann à travers ce récit puissant, que j’ai lu d’une traite, sur un pays qui a fini par se retourner sur les siens, la famille de l’auteure tout comme ces femmes iraniennes, et sur son propre avenir, ses enfants. J’ai très envie de continuer à découvrir l’œuvre, très engagée politiquement contre l’Islam radical, de cette survivante qui revient de bien loin.

Si la littérature est ma passion, la politique, d’une manière viscérale et maladive, m’est chevillée au corps. Je n’arrive pas à couper le cordon. La situation est catastrophique en Iran. L’économie est ruinée, les gens sont accablés par le chômage, la pauvreté, beaucoup de retraités, de fonctionnaires et d’ouvriers n’ont pas été payés depuis des mois ; les désastres écologiques et environnementaux sont innombrables ; la sécheresse, la pollution, les tremblements de terre et les inondations ont tué des milliers de personnes seulement durant les deux dernières années. La répression est brutale et sans pitié. Tous les jours, journalistes, activistes, avocats, professeurs, étudiants, ouvriers, minorités religieuses sont arrêtés et emprisonnés. La torture, les pendaisons, les exécutions, les assassinats continuent. Les jeunes femmes qui ôtent leur voile dans un lieu public sont arrêtées et condamnées à dix, vingt ans de prison, sans même avoir « pété le décolleté » ni montré « ce sein que je ne saurais voir ».

Où sont les intellectuels spécialistes de l’Iran qui disaient, dans les années 1990, « si je ne défends pas les femmes qui veulent porter le voile en Europe, je ne peux pas défendre celles qui ne veulent pas le porter en Iran « ? Ils ont bien réussi leur mission en France, en Europe, et partout dans le monde, mais trente ans plus tard, les femmes en Iran sont emprisonnées lorsqu’elles ôtent le voile dans la rue.

Ou sont les « vigilantes » de #MeToo ? Il faut balancer qui ?

Pour aller plus loin

L’amour fusionnel d’une adolescente pour sa tante muette, l’amour passionné de celle-ci pour un homme tournent au carnage dans l’Iran des mollahs. Chahdortt Djavann fait un récit court, incisif et dénué de tout artifice. Écrite dans un cahier, par une adolescente de 15 ans en prison, La Muette est une histoire qu on n’oublie pas.

« Il y a des souvenirs plus graves que la vie elle-même. La brûlure se fait sentir après coup. Les dire, les redire, et même peut-être un jour les écrire, ailleurs, autrement, dans une autre langue, permettrait de les conjuguer au passé, des les faire entrer dans un livre, comme une vie vécue autrefois par une narratrice inconnue, anonyme, comme un récit qui se raconte et pourrait être le mien, le vôtre ou celui d’une autre. »
« Je viens d’ailleurs » raconte par fragments vingt ans de la vie d’une jeune Iranienne révoltée par la violence du régime islamique installé par Khomeini en 1979. La voix de la narratrice, claire, juste, tintée de lyrisme persan, nous fait rejoindre, à chaque page, un quotidien souvent insoutenable et jusqu’ici complètement ignoré par l’Occident. Entre fiction et témoignage, ce roman donne à voir, à entendre , à comprendre l’Iran quotidien.

4 commentaires sur “Et ces êtres sans pénis!

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  1. J’attendais de lire des avis à son sujet. J’admire beaucoup Chahdortt Djavann, et la fougue qu’elle met dans ses combats.J’avais beaucoup aimé « Je viens d’ailleurs », mais j’avais été un peu déçue par les 2 autres titres que j’ai lus et qui sont d’ailleurs complètement différents, puisqu’il s’agit de fictions sans aucun rapport avec sa vie (Big Daddy et Autoportrait de l’autre). Pour celui-ci, tu m’as convaincue, bien sûr !

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  2. J’ai découvert une femme avec un caractère bien marqué et qui excelle à parler de son pays et de sa culture. C’est une région du monde que je connais très peu et j’ai vraiment beaucoup aimé lire son récit sur l’histoire de son pays et ses anecdotes sur le Farsi. Au-delà de cela, elle mène un combat sans fin qui mériterait d’être davantage relayé. Merci pour ce titre, je me le note !

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