Mars

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Avec ce premier recueil à la prose ironique, Asja Bakic crée une galerie de personnages uniques et tordus, qui évoluent dans des univers à la croisée du fantastique d’Edgar Poe et d’un futur à la Black Mirror : une femme n’échappera au purgatoire que quand elle aura composé son chef-d’oeuvre ; une autre réside dans un monde sans contact physique ou elle écrit de la pornographie ; des enfants s’inventent des monstres au cœur d’un été idyllique ; une sociopathe trouve plus retorse qu’elle ; et dans la dernière nouvelle, la littérature a été déclarée nocive pour l’humanité et tous les auteurs exilés sur la planète Mars.

Peuplées d’écrivaines, de solitaires, de meurtrières ou de clones qui toutes tentent de trouver un sens à leur réalité désaxée, ces histoires teintées d’humour noir lèvent le rideau sur l’étrangeté du quotidien et revisitent avec brio quelques thèmes classiques de la science-fiction d’un point de vue féminin.

Résumé © Agullo Editions

Asja Bakić

160 p.

Agullo Editions

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Dernière étape de cette trilogie des Balkans en Bosnie et au Monténégro, la patrie d’origine de Asja Bakić, qui s’exprime en croate. C’est une auteure bien inconnue encore chez nous que les éditions Agullo mettent à l’honneur en ce mois de mai. Et je m’en réjouis. Cette trilogie m’a permis de découvrir trois auteurs et auteure issus de l’ancien territoire yougoslave, mais totalement différents les uns des autres : Asja Bakić donc, mais aussi Dragan Velikić et Jurica Pavičić . En tout cas leur écriture l’est, les thèmes qu’ils traitent dans leur œuvre également même si au fond on finit par retrouver, commun à tous les trois, les problématiques de cette région d’Europe, à mi-chemin entre Est et Ouest.

Le titre du recueil est également celui de la dernière nouvelle de ce recueil qui en compte huit en tout. Cette place dans le recueil n’est pas un hasard puisqu’elle traite de la disparition de la littérature sur Terre et de l’exil forcé des écrivains sur Mars. L’avant-dernière nouvelle La route vers l’ouest, quant à elle, est la seule à traiter directement de la guerre et narre le départ d’une famille vers l’ouest. Abandon de son identité, de la société, de son pays, de la terre, on une certaine montée en puissance de la détérioration du contexte narratif au fur et à mesure des nouvelles alors même que les protagonistes se débattent avec de bien curieux problèmes, qui ont parfois d’effarants airs de dystopie.

Parler d’un recueil de nouvelles s’avère parfois plus délicat que de parler d’un roman, qui possède d’emblée une unité indistincte, alors qu’il faut aller justement chercher l’unité qui relie chaque nouvelle et qui parfois, comme ici, n’est pas forcément évidente.

En partant sur Mars, je n’avais donc pas seulement perdu la Terre.

J’avais perdu la Lune.

Je m’étais perdue moi-même.

L’épigraphe, non attribuée, est révélatrice, les nouvelles vont traiter de la perte de soi, partiellement ou totalement. La perte de son corps, de son identité, de sa faculté créatrice, la dernière nouvelle, peut-être la pire, l’auteure explore toutes les facettes de cette perte. La toute première nouvelle Excursion dans le Durmitor, Durmitor est le nom d’un parc national monténégrin classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, qui représente ici la perte de la vie de la narratrice. D’emblée elle se détache d’un réalisme un peu trop formel et étroit qui donne lieu à travers l’usage du fantastique à une réalité malléable dont les repères sont abolis et les explications sont tout sauf une et élémentaire. Ce qui rend leur interprétation sujette à caution et à vrai dire difficilement interprétable. Ces nouvelles mélangent les codes, de la science-fiction, de la dystopie, de l’autographie, de l’histoire, de l’horreur, du policier. Difficile d’y voir clair, difficile d’y démêler un sens clair et global. Il y a en tout cas un mélange savamment intriqué de réalisme et d’un fantastique factice – je pense à la deuxième nouvelle Le trésor enterré lorsque les enfants ont pris pour argent comptant les propos de leur oncle évoquant un trésor d’extra-terrestre martiens qui brouille parfaitement les pistes – ou non. Et si le recours au fantastique était justement une tentative de s’approprier une réalité que l’on ne parvient pas à comprendre. Les enfants ont toutes les clefs pour comprendre les actes de Zoran pourtant du fait de leur innocence juvénile, ils ne sont pas en mesure de le comprendre.

Bien souvent, la voix narrative des nouvelles prend la forme d’une auteure. Et la littérature est considérée comme une forme de subversion, qui enfreint les règles sociales et l’auteur devient, il me semble, un être à part, isolé dans son propre monde régit par ses propres règles. La fonction de l’écrivaine y est célébrée, non pas à travers un simple acte de recopiage qu’est la rédaction d’une autobiographie, mais celle « explosive », qui transcende même Dieu, séditieuse, au-delà de toute morale, acte ‘indocile ».

Du temps ou j’étais vivante, j’avais écrit une pièce drolatique sur un Dieu obsédé sexuel et ses sujets gay. A défaut d’autre chose, supputais-je, il devait être dans ce style. Ce n’était donc pas que je ne pensais pas à lui. Excursion dans le Durmitor

À chaque nouvelle, Asja Bakić échafaude un microcosme autour d’un individu particulier, qui se transforme lentement en un univers glaçant, menaçant, effrayant, qui prend dangereusement vie : dans Les Thalles de Mme Lichen, la nature devient une entité presque malveillante sous l’emprise de cette femme des bois. L’auteure mêle magnifiquement mythes, fantastique avec un soupçon de roman noir, car les limites des genres sont abolies, forcément venant d’un recueil qui se nomme Mars, comme les limites de la réalité triviale. Voilà les réalités alternatives des nouvelles Abby ou Asja 5.0 lesquelles, à la façon de Black Mirror comme le précise très justement la synthèse d’Agullo, exerce comme elle un focus sur les absurdités, toujours plus nombreuses, toujours plus effarantes, qui ont pris vie.

J’ai pris du plaisir à lire, mais surtout relire ces nouvelles, pour les récits qui ont recours à une fantasmagorie particulière, il me faut bien deux lectures pour en saisir certaines subtilités, d’autant que ce sont des nouvelles qui se lisent assez rapidement. Asja Bakić est une toute jeune auteure bosniaque dont je serais très curieuse de lire ses prochains écrits. Ainsi se clôt cette trilogie des Balkans, laquelle s’est d’abord arrêtée en Croatie côté Dalmatie, côté Istrie, nous laisse cette fois en Bosnie et au Monténégro, que l’on découvre à travers leurs paysages merveilleux presque troublants, quelquefois dans leurs noirceurs de pays qui portent encore les stigmates de la guerre.

Il est impossible de prévoir l’avenir, car l’avenir n’est pas unique. Avant, je trouvais stupides les affirmations de ce genre, mais de fait – alors que je suis assise avec ces pilules alignées proprement devant moi, pilules que j’ai soigneusement collectionnées ces derniers mois – l’avenir se subdivise : un premier moi avalera les pilules, un deuxième, non, et le troisième, le cinquième, le dixième ne sera peut-être pas en situation de choisir.

Pendant que je suis en train de compter les pilules, je reçois un message d’Asja :

-Encore un peu de patience.

-Je ne te crois pas, je réponds.

Mes doigts sont engourdis, j’arrive à peine à taper sur le clavier de mon portable. Je ne peux pas la croire – elle aussi, elle est Asja, elle aussi les a sur le dos, et sa vie aussi ne tient qu’à un fil.

J’ai bloqué la porte d’entrée avec l’armoire et les fauteuils. Je crains que l’une de nous attende le moment propice, pourquoi pas celle-là qui m’envoie des messages. Va savoir, peut-être doivent-elles me liquider si elles veulent rester en vie. Peut-être suis-je la seule prête à porter la main sur soi pour ne pas devoir la porter sur les autres. Les autres n’ont certainement pas les mêmes scrupules. Elles, ce ne sont pas des pilules alignées devant elles mais des couteaux, des grenades – tout ce qui est susceptible d’effacer la concurrence, tout ce qui peut pousser l’avenir dans leur sens.

La trilogie des Balkans chez Agullo Editions

Ma chronique

Dans ce wagon qui transportait les biens de sa famille se trouvait un cahier dans lequel sa mère notait chaque hôtel où ils avaient séjourné : Hôtel Palace à Ohrid, Bonavia à Rijeka, Bellevue à Split, Evropa à Sarajevo… Poursuivant le mantra de sa mère, tirant sur le fil de la mémoire, le narrateur fait surgir du passé des halls d’hôtels, des places et des rues, des bribes de dialogues… C’est toute l’Istrie du XXe siècle qui défile sous nos yeux, à travers les vies ordinaires ou extraordinaires de ceux qui se sont succédé sur cette terre.

Ma chronique

Silva et Mate, dix-sept ans, vivent avec leur parent, Vesna et Jakov, dans un petit village dalmate, près de Split, en Croatie. Un soir de septembre 1989, la sœur sorte avec ses amis, comme à son habitude. Mais Silva ne rentre jamais. Les parents font appel à la police, qui commence une enquête de près de deux décennies, dans laquelle Mate va s’impliquer corps et âme pour retrouver sa jumelle. Alors que le pays yougoslave est en proie au changement sous le coup de la guerre, les investigations vont connaître de gros passages à vide. Et la famille va devoir apprendre à continuer à vivre sans Silva.

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