Le parc à chiens

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Helsinki, 2016. Olenka, assise sur un banc dans un jardin public, observe un couple et leurs deux enfants en train de jouer avec leur chien. Une femme vient s’asseoir à ses côtés. Olenka sursaute : malgré les années, elle la reconnaîtrait entre mille. Après tout, Olenka n’a-t-elle pas ruiné la vie de cette femme, sa soi-disant amie ? Et cette dernière est sans doute ici pour lui rendre la pareille.
Elle seule connaît la vérité sur ce qu’a fait Olenka, d’où elle vient et de qui elle se cache. Malgré tout, pendant un court instant, les voici à nouveau réunies, spectatrices impuissantes de la vie qu’elles auraient pu avoir, si elles avaient fait d’autres choix.

résumé ©Stock

Sofi Oksanen

399 p.

Editions Stock

Koirapuisto, 2019

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Sofi Oksanen c’est une auteure que j’ai découverte il y a quelques années par son troisième roman, qui est celui qui l’a fait connaître en France, Purge. C’est un roman qui m’avait beaucoup plu, et que j’aimerais relire à l’occasion. J’ai depuis acheté quelques autres de ses romans que je n’ai jamais pris le temps de lire. Je n’ai pas hésité une seconde lorsque la maison d’éditions Stock l’a proposé en lecture sur Netgalley. Sofi Oksanen partage son roman entre Finlande et Ukraine, étant elle-même finlandaise par son père et d’origine ukrainienne par sa mère. C’est ce mélange de culture qui me plait tant dans ces romans, cet entre-deux permanent, un pied dans la culture slave, un autre dans la culture scandinave avec quelques détours dans la balte Estonie.

Nous accompagnons Olenka, une narratrice qui partage les mêmes origines que Sofi Oksanen mais qui vit désormais dans un pays qui n’est pas le sien, la Finlande. On la retrouve dans un parc à chiens, en pleine observation d’une famille, surprise par l’un des fantômes de son passé, qu’elle pensait avoir laissé définitivement derrière elle, Daria. À partir de là, le récit d’Olenka remonte le temps et débouche sur une alternance de chapitres, les uns s’ancrent au présent de ce parc à chien, les autres reviennent sur le passé d’Olenka. Car à travers les échanges acides des deux femmes, faites de piques, d’accusations, de reproches, les peurs et craintes d’Olenka, que réveille chez elle le retour impromptu et inattendu de Daria dans sa vie, on comprend que l’une et l’autre sont en fuite. De quoi, de qui, c’est ce que va nous dévoiler peu à peu Sofi Oksanen. Sans oublier la nature des liens des deux femmes.

La vie d’Olenka a commencé en Finlande pour se poursuivre en Ukraine : C’est une formidable immersion dans ce pays qui nous est peu connu qu’elle dépeint à travers la vie familiale, une approche toutefois très réaliste d’un peuple qui vit dans des conditions difficiles et gangrené par le travail au noir, les trafics, les organisations mafieuses à mille lieues de cette Finlande riche. L’Ukraine a dû compter sur ses propres ressources à la fin de l’ère soviétique, et elles ne sont pas légions. Si les hommes vont encore travailler dans les mines, les jeunes et jolies femmes ont choisi la voix du mannequinat, on se rappelle toutes et tous à quel point ces filles de l’est ont pu représenter – et continuent d’ailleurs – un idéal fantasmé pour certains : de belles jeunes femmes malléables à souhait, il y en a qui s’en accommodent fort bien. Ça, c’est la partie visible de l’iceberg. On sait tous également comment certains ont surfé sur le physique parfait slave de ces jeunes femmes pour construire ces réseaux de mariage arrangé pour hommes occidentaux esseulés, ce qui pour moi s’apparente plus ou moins à de l’exploitation humaine. Mais ici, on va plus loin, on apprend que des agences se font leur beurre sur le dos – ou plutôt le système reproductif – de jeunes femmes désargentées à travers les dons de gamètes.

Olenka en tant que coordinatrice dans une de ces cliniques, en tant que jeune femme ukrainienne qui a épuisé toutes ses chances d’être à nouveau modèle en Europe, doit survivre comme toutes ses compatriotes. C’est à ce moment-là que l’on se rend compte à quel point elles sont devenues tributaires des besoins des exigences des Américains et Européens argentés en demande d’enfant. Sofi Oksanen n’épargne rien ni personne et encore moins son héroïne, qui profite de la pauvreté de son pays, et de la naïveté de ses compatriotes, pour se faire une situation. Elle démonte ce système de petits arrangements, démontre à travers ce récit acéré et désabusé de quelle façon chacun essaie tirer de profiter de l’autre à travers ce qui n’est, une fois encore, qu’une autre façade de ce trafic d’êtres humains. C’est effrayant : L’Ukraine y apparaît comme un vivier à embryons, à utérus où les fécondations in-vitro sont pratiquées sur les filles comme leurs cheveux sont coupés, colorés, coiffés. L’acte médical devient une marchandise monnayée comme une autre. Sofi Oksanen a pris sous sa plume une femme qui s’est fait piéger dans un système pernicieux, où les victimes elles-mêmes finissent par devenir les exploiteurs, et qui va payer le prix fort de son ambition.

Encore un roman passionnant de l’auteure finlandaise qui n’hésite pas à aller au cœur des méandres d’un système perverti par l’argent dans une société divisée où les plus pauvres ont bien du mal à s’en sortir en dehors des voix extrêmes. Les filles sont devenues des machines à bébés, piquées, gavées d’hormones, il y a des bêtes que l’on traite mieux que cela, pour que leur réserve ovarienne soit multipliée par trois, par quatre et ponctionnées. Cette réflexion qu’elle pousse sur le fonctionnement de la société ukrainienne est celle d’un échec à la fois collectif, où les plus riches ont argent et enfants, et personnel, où les donneuses finissent bien souvent par être atteintes de cancer, stériles, hyperstimulées, au point où elles finissent elles-mêmes avoir besoin d’une FIV. Olenka est cette figure de la déraison qui frappe une société encore mise à l’écart, écrasée par ceux, les gens d’autres pays, qui viennent se servir chez eux, comme on se sert à l’épicerie du coin.

L’auteure finlandaise réussit à illustrer l’écart qui sépare l’Ukraine de ces pays riches, qui ne manquent de cellules reproductives en état de fonctionnement. Olenka se sent forte, mais les choses finissent par lui échapper, victime ou tortionnaire, les rôles se mélangent, pour elle et Daria, car finalement le pouvoir, l’argent, la possibilité de mener l’existence choisie appartient toujours aux mêmes. L’histoire d’Olenka illustre les rapports de force en jeu en Ukraine, entre l’Europe de l’Ouest et ces pays d’Europe de l’Est, qui cherchent à s’émanciper de la domination russe, qui restent encore en état de dépendance.

Je voyais ce qu’elle voulait dire. Chez nous, les honnêtes gens sont en prison et les voyous au Parlement.

Du coup, je lui demandai si l’on ne ferait pas mieux de réinventer l’arbre généalogique de toutes les Ukrainiennes, et je reçus en retour un rire cristallin, accompagné par une averse estivale de coups d’ongles sur le bureau.

C’est une fiction réellement passionnante, celui du destin d’Olenka, qui s’appuie sur une réalité sordide et glauque, sur les faiblesses d’une Ukraine toute en contradiction, qui allie modernité et archaïsme, des progrès de la médecine (dont celle médicalement assistée) face au travail sans protection dans les mines, du manque d’eau potable, d’une Ukraine gangrenée par les crimes organisés. Le parc à chiens est typiquement le genre de romans que j’aime lire, celui d’une plume efficace, d’une narration bien construite, d’un discours historique solide et précis et d’une vision aussi unique que juste et profonde sur l’état de l’Ukraine.

Elle avait vieilli, ma mère aussi. Un nouveau chien montait la garde dans la cour. À part ça, rien n’avait changé depuis mon départ. Il y avait toujours un nid de cigognes sur le poteau électrique, si ce n’est que les oiseaux s’étaient envolés pour le sud et les vestes des maris défunts pendues à côté de la porte d’entrée n’avaient pas bougé. L’une était à mon père, l’autre au mari de ma tante. Selon cette dernière, il était toujours bon de laisser croire aux visiteurs qu’il y avait des hommes dans la maison. Nous avions emménagé chez elle après l’enterrement de mon père, et je revenais à présent dans une maison de veuves solitaires, ou nous célébrerions la fête des femmes en nous offrant des fleurs entre nous. Cette pensée me poussa à demander si Boris fabriquait toujours sa horilka. Tandis que ma tante allait chercher la bouteille, je me déchaussai enfin pour enfiler des galoches. Elles étaient neuves et légères, peut-être en silicone. Achetées pour moi, sans doute.

Le lendemain matin, je me rendis à l’arrêt de bus pour vérifier si l’on apercevait quelque chose à travers la clôture du jardin, et aussi par-dessus, d’un peu plus loin sur la route. Rien n’éveillait l’attention et personne ne risquait de s’aventurer sur la parcelle par inadvertance. La situation aurait été différente si les fleurs rouges s’étaient vues de loin. En tout cas, ma tante avait raison : il allait nous falloir plus de pavots. Avec mon retour, il y avait une bouche de plus à nourrir ; dans la soirée, j’avais déjà dû nous commander trente litres d’eau potable en bidons. À l’étranger, j’avais pris l’habitude de boire de l’eau à longueur de journée, et j’avais complètement oublié la misérable qualité de notre puits. Je ne savais pas comment payer ma commande. J’allais devoir renoncer aux habitudes des mannequins, à nos méthodes pour garder la ligne. Tant pis, mon tour de taille était désormais le cadet de mes soucis.

Pour aller plus loin

En 1992, l’union soviétique s’effondre et la population estonienne fête le départ des Russes.
Mais la vieille Aliide, elle, redoute les pillages et vit terrée dans sa maison, au fin fond des campagnes. Ainsi, lorsqu’elle trouve Zara dans son jardin, une jeune femme qui semble en grande détresse, elle hésite à lui ouvrir sa porte.
Ces deux femmes vont faire connaissance, et un lourd secret de famille va se révéler, en lien avec le passé de l’occupation soviétique et l’amour qu’Aliide a ressenti pour Hans, un résistant. La vieille dame va alors décider de protéger Zara jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix.
Sofi Oksanen s’empare de l’Histoire pour bâtir une tragédie familiale envoûtante. Haletant comme un film d’Hitchcock, son roman pose plusieurs questions passionnantes : peut-on vivre dans un pays occupé sans se compromettre ?
Quel jugement peut-on porter sur ces trahisons ou actes de collaboration une fois disparu le poids de la contrainte ? Des questions qui ne peuvent que résonner fortement dans la tête des lecteurs français.

Les « vaches de Staline », c’est ainsi que les Estoniens déportés en Sibérie désignèrent les maigres chèvres qu’ils trouvèrent là-bas, dans une sorte de pied de nez adressé à la propagande soviétique qui affirmait que ce régime produisait des vaches exceptionnelles.
C’est aussi le titre du premier roman de Sofi Oksanen, dont l’héroïne, Anna, est une jeune finlandaise née dans les années 1970, qui souffre de troubles alimentaires profonds.
La mère de celle-ci est estonienne, et afin d’être acceptée de l’autre côté du « Mur », elle a tenté d’effacer toute trace de ses origines et de taire les traumatismes de l’ère soviétique.

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