Et on entendait les grillons

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Roumanie, le 1er octobre 1966. Le décret de loi 770 ordonne l’interdiction de l’avortement. Les années 1970 et 1980 sont le témoin d’une véritable hécatombe de femmes qui succombent des suites de leur avortement pratiqué avec les moyens du bord en toute clandestinité. La narratrice Ecatérina Creangă travaille dans une usine de textile, ou elle occupe un poste de responsable et vit aisément aux côtés de son mari et sa fille Sofia. Mais elle se rend compte que cela fait bien longtemps qu’elle n’est plus heureuse aux côtés de ce mari, qui ne la voit même plus. Elle se retourne alors sur ses années heureuses, lorsque encore aucun engagement la liait à lui alors qu’elle découvre bientôt qu’elle est enceinte.

Corina Sabău

135 p.

Belleville Editions

Și se auzeau greierii, 2019

Ma Note

Note : 4 sur 5.
Racontons-nous encore des bobards à la chaîne,
Voyons qui de nous deux saura mentir le mieux,
Ecoute le délire des consonnes bien pleines,
Comme j'écoute, moi, tes mensonges odieux
Mensonges de Adrian Paunescu

Après l’Afrique du Sud et la France, la ségrégation et la xénophobie, la troisième publication ce cette année 2022 de Belleville Éditions trouve racine dans la Roumanie de Nicolae Ceaușescu avec, au centre, les questions de la place de la femme et l’avortement, clandestin évidemment. Le régime dictatorial promouvait les valeurs familiales à travers une politique nataliste très marquée pour créer cet « homme nouveau », être à la tête d’une grande famille n’était-il pas le signe d’une nation riche et florissante ? Les femmes étaient privées non seulement du moindre moyen de contraception mais aussi celui essentiel de pouvoir interrompre sa grossesse, car dans ce pays les grossesses ne s’interrompaient pas, quitte à mourir en couches. J’ai lu il y a quelques années de cela un roman tout aussi puissant que celui-ci Qui touche à mon corps, je le tue de Valentine Goby, décrivant celles qu’on appelait faiseuses d’anges, ces avorteuses aux aiguilles à tricoter, auquel je n’ai pas manqué de penser à la lecture de Et on entendait les grillons.

Ici nous sommes en plein Bucarest des années de fer avec une Ecaterina qui se découvre enceinte mais aussi en plein désenchantement face à un mariage raté et un mari profondément indifférent et égoïste. Ecaterina n’est qu’un pion dans cette république autocratique tenue d’une poigne impitoyable par un couple mégalomane, en tant que responsable de la section Ajustage de cette usine de textile la bien nommée Soie Populaire, en tant que camarade et encore plus en tant que femme. SI le scandale des avortements clandestins en Roumanie est abordé à travers l’expérience personnelle d’Ecaterina, j’ai avant tout perçu une volonté d’écrire sur la place de la femme au sein d’un régime éminemment phallocentrique. Dans un mélange assez confus de temporalités entre passé et présent au doux parfum de cette nostalgie d’une liberté perdue, d’une jeunesse encore pleine de promesses d’avenir, Ecaterina évoque ses années de toute jeune femme en ville, sa rencontre avec ce mari tellement qui s’est tellement éloigné d’elle.

La traductrice de Corina Sabău, Florica Courriol, nous a concocté une préface qui résume parfaitement l’esprit de ce roman dont l’écriture peut prendre au dépourvu et digne des plus grands représentants du flux de conscience. La conscience d’Ecatérina est sans cesse en mouvement, sur le qui-vive, cela peut vite devenir source de perplexité dès lors qu’on n’a pas l’esprit bien arrimé à son ouvrage. Cela permet de constater à quel point l’esprit d’Ecatérina est exalté, sans cesse traversé par plusieurs sentiments contradictoires, on la sent prise entre plusieurs étaux, celui de la raison, de son instinct de mère, de celui d’épouse et de citoyenne à qui on impose un tas de décisions absurdes et antinomiques. Cette reproduction minutieuse de l’intériorité d’Ecatérina est essentielle, comment donc procéder autrement dans un pays ou le genre féminin est muselé, pieds et poings liés, par un autoritarisme qui ne consent aucune sorte de relâchement.

Corina Sabău a reconstruit le paradoxe de l’identité d’un pays qui ne pensait et respirait que par sa politique nataliste et la fierté de son identité, derrière laquelle les femmes devaient assumer l’insouciance et l’irresponsabilité masculine, représentée dans toute sa splendeur par le détachement de ce mari indolent. En rentrant dans le rang de ces femmes qui s’ébouillantent, s’empoisonnent, se mutilent, paient, pour mettre fin à une grossesse non désirée, Ecatérina, la bonne camarde, la bonne épouse, s’aligne à ces générations de femmes sacrifiées sur l’autel de l’hypocrisie. On sait toutes les conséquences d’un avortement raté. Au constat désabusé d’une mauvaise union, d’une jeunesse définitivement perdue, d’une enfance fracassée par un père alcoolique et une mère maltraitée, s’ajoute en seconde partie de roman le languissant et discordant refrain de son agonie parmi ses concitoyennes martyrisées, exsangues au milieu du chant « des grillons ».

L’assistante ouvre une porte sans rien me dire et me pousse devant eux, eux qui sont de l’autre côté du bureau, ils me laissent entendre qu’ils ont été généreux, qu’ils auraient pu commencer par m’interroger, d’autant que le docteur n’a pas réussi à cacher les preuves et qu’on a toujours le seau avec tout ce qui s’est écoulé de moi dedans. Ils ont du mal à croire qu’une camarade comme moi, avec une bonne situation, une famille et un enfant, ait pu en arriver là, ils croisent les mains, ils remettent leurs cravates en place, ils se pincent les lèvres ;

C’est une partie, une fin de roman empreinte d’une force dramatique et d’une tension palpable, l’image d’Ecatérina qui perd son sang sur le chemin de l’hôpital à côté d’un mari impuissant est l’image forte de ce roman, métaphore de ces vies qu’on a vidées de leurs forces vitales à force de vouloir en faire de bonnes petites machines à procréer, des bonnes petites ouvrières, de bonnes petites épouses, de bonnes petites camarades. Celle d’un pays, peut-être, que deux sombres autocrates ont mené à son affaiblissement, dont économiquement le pays a encore bien du mal à se relever.

Ce roman a été lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en 2011, même si d’après Florica Courriol il s’agit de son troisième roman en réalité, et est doté comme habituellement chez Belleville Éditions d’une originale illustration faite par une artiste du cru, Alina Campean. Il offre un point de vue inédit de cette dictature rouge, l’auteure elle-même avoue qu’elle n’a eu connaissance de ces drames que très tard dans sa vie. Il vaut à mon avis, le coup, de surmonter cette difficulté de lecture incarné par le style volontairement sibyllin de Corina Sabău : là où un pays a réussi à sortir de ses fantasmes et idéaux natalistes, bien d’autres, proches de la Roumanie ou plus éloignés, ne sont pas loin de s’y laisser tenter. C’est un sujet qui me tient à cœur, comme le féminisme globalement, et il me semble qu’il est essentiel de jamais cesser d’en parler à travers la littérature ou le cinéma.

Ma petite Catherine, qu’est-ce que tu as fait, ma petite Catioutsa, ma Catioutsa, je lis sur les lèvres, les sons ne me parviennent pas, si tu m’avais fait don de cette empathie-là un peu avant, comme ça m’aurait rendue heureuse… Attends que je te sorte de là et que je t’amène sur le lit, maintenant j’entends ce qu’il dit, il lance des jurons, il me frotte le visage avec une serviette, il prononce mon nom avec colère mais répète ma petite Catherine, Catioutsa, le lustre répand une lumière démentielle, dors, tout ira bien, mon corps est brusquement pris de spasmes, je vomis sur moi-même et sur lui, il me lâche pour s’essuyer avec la manche de sa chemise, je réussis quand même à dire emmène-moi à la salle de bains, il me pose à genoux devant la cuvette des toilettes, approche son visage du mien et me parle avec douceur, sa pitié me fait du bien, j’avale goulûment le liquide de la tasse qu’il presse contre mes lèvres, les spasmes reprennent, il m’aide à placer mes mains sur la cuvette et je reste comme ça, la tête penchée, je ne rejette rien mais je ne peux pas m’arrêter de trembler, il m’éponge le front et se met à me poser des questions, il me porte dans la chambre, sur le lit et se remet m’interroger, qu’est-ce que tu as fait, il me couvre d’un plaid, j’ai de plus en plus froid, je ferme les yeux mais la chambre continue à tourner, quand je me réveille, je l’entends me dire, allez ca va aller, le plus dur est passé. Je le laisse dormir, je me traîne jusque dans la cuisine, m’assieds sur ma chaise, me jette sur un paquet de biscuits, la faim est plus forte que la peur, je ne m’arrête pas tant qu’il n’est pas fini.

11 commentaires sur “Et on entendait les grillons

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  1. Bonjour, je tombe par hasard sur votre chronique, je suis heureuse, en tant que traductrice, de la lecture emphatique et objective à la fois que vous faites du roman de Corinna Sabàu. Merci ! une seule remarque: l’auteure a été révélée par le Festival de Chambéry pour son premier roman qui s’intitulait  » Immeuble 29, appartement 1″ (éditions Polirom). Celui que j’ai traduit et que avez commenté est bien le 3e. Je cherche toujours éditeur pour son premier…

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  2. Merci à mon tour pour votre réactivité! Le roman sélectionné pour le Prix Inalco de la Traduction 2021 est « La femme qui a mangé les lèvres de mon père » de Tudor Ganea que j’ai eu le bonheur de traduire pour Le Nouvel Attila, un éditeur très à l’écoute des traducteurs et des textes originaux. Mais la concurrence est rude… Il se peut que « Les Grillons… » de Corinna Sabàu ait un peu de chance l’année prochaine ( il y a un calendrier à observer très stricte).

    Si vous avez aimé cette traduction, vous aimeriez peut-être aussi « Comme si de rien n’était » d’Alina NELEGA (éditions des Femmes) que je vais dédicacer au Salon du livre de Blois, le 9octobre…Si vous y êtes. Très cordialement, Florica (pas « madame… »!)

    Aimé par 1 personne

  3. Bonjour Mme Courriol, merci pour votre rectificatif et votre retour ! J’imagine à quel point il est difficile de trouver un éditeur, j’espère sincèrement que votre recherche sera couronnée de succès car, vous l’avez remarqué, j’ai beaucoup aimé ce roman-là et, égoïstement, aimerait lire ses autres titres. Il me semble que le roman était sélectionné pour le prix de la traduction de l’INALCO-

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  4. Merci, Florida.
    Effectivement, je me suis mélangée les pinceaux entre votre traduction de Tudor Ganea et le titre de Belleville Éditions, que j’avais lu également.
    Mais j’ai bien l’intention de le lire les titres de Tudor Ganea et de Alina Nelega dès lors que j’en aurai le temps.
    Je ne pourrai pas être présente à Blois le 09 octobre, malheureusement. Je suis lyonnaise et monte déjà à Paris la semaine prochaine pour le salon du livre russe. En revanche, est-ce que vous pourriez m’accorder, par mail, le temps de quelques questions, que je publierai sur mon blog par la suite ?

    Très cordialement, Géraldine

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