De très modestes cadeaux

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Voilà un roman épistolaire nouvelle génération : c’est un échange de mail entre deux frères, Vukašin, le cadet, invité par une association d’auteurs d’art dramatique américaine à séjourner trois semaines à New-York. Živojin, Cziva, l’aîné, bientôt quarante ans, est resté au pays, en Serbie à mener une vie tranquille de chauffeur de pick-up. Au cours de ces échanges, ils abordent l’un et l’autre le quotidien de leur vie, mais aussi leur célibat et leur passé ainsi que tous les non-dits qu’il renferme sur la vie de famille qui était la leur.

Uglješa Šajtinac

168 p.

Les Editions bleu et jaune

Sasvim skromni darovi, 2011

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Nouvel auteur, nouvelle maison d’édition. C’est avec plaisir que j’ai découvert il y a quelques semaines l’existence des Editions Bleu et Jaune, qui pourtant a été fondée en 2015 par Tatiana Sirotchouk. J’ai immédiatement été attirée par ce titre de l’auteur serbe Ugljesa Sajtinac, qui a reçu le prix de l’Union Européenne en 2014. Il y a d’autres titres qui m’attirent, notamment un auteur ukrainienne Dzvinka Matiyash, une auteure finlandaise Selja Ahava, une auteure islandaise Halldóra Thoroddsen, un auteur danois Bjørn Rasmussen. Ugljesa Sajtinac publie ici son premier titre en France, il est dans son pays déjà l’auteur de romans, nouvelles, livres pour enfants et pièces de théâtre depuis 1993. Mais ce fameux prix de l’Union Européenne, décidément il revient de plus en plus souvent ces temps-ci, lui a décerné ce prix qui lui a, avec bonheur, ouvert des portes.

On connaissait le roman épistolaire à l’ancienne, avec son très vintage papier à lettres, son désuet stylo à encre, ses bonnes vieilles enveloppes à affranchir avec un timbre qui vient parachever cet acte oublié (sauf par l’administration fiscale). Désormais les échanges se font numériquement par mail, par what’s app, l’acte d’écrire devient un rituel quelque peu désincarné rythmé par la frappe frénétique des touches de son ordinateur. De très modestes cadeaux innove un nouveau type d’échange épistolaire, celui de deux frères qui s’écrivent par boite mail intermédiaire, l’aîné resté en Serbie, l’autre parti tenter sa chance à New-York en tant qu’auteur dramatique.

Le premier, prénommé Vukašin, étranger, profondément seul au fond d’une ville qui a fini par l’engloutir, ressortissant d’un pays que les beaucoup d’Américains ne connaissent que par la responsabilité qu’il a endossé dans des certaines guerres de Yougoslavie. La séparation, l’éloignement peuvent être source de retour aux sources et justement plus qu’un simple échange de courtoisie, les deux frères se retrouvent à échanger sur leur passé en même temps qu’ils se tiennent informés de leur situation réciproque. Les fantômes du passé, Vukašin les a emportés avec lui. On pense être dans ce qui est peut-être la plus américaine des villes du pays, mais ce n’est qu’un décor en carton-pâte, vite réduit à néant par la pluie incessante qui accompagnent les souvenirs omniprésents de Vukašin, qui ne cessent de refaire surface. C’est un drôle de mariage que cette New-York ultra contemporaine et cette traditionnelle et lointaine Serbie, un mélange hétérogène qui a du bien mal à prendre chez ce frère exilé, qui se sent en perpétuel décalage.

Elle n’est pas la première à réagir ainsi, c’est systématique quand on dit qu’on est Serbe, qu’on a grandi dans la concorde et la compréhension, qu’on a fait des études, et qu’on a eu une histoire en dehors de celle des crimes et de la soif de sang.

Ce roman est bien une histoire de discordance du début à la fin : Vukašin observe ce grand écart entre l’immense nation, à certains endroits, ultramoderne que sont les États-Unis d’Amérique et ce pays tout neuf et à la fois tellement ancré dans ses traditions qu’est la Serbie, entre une insouciance feinte et finalement une gravité enfouie qui donne ce ton badin de début de roman qui ne tarde pas à évoluer vers une certaine forme de gravité au fil des échanges avec son frère, Živojin. Ces échanges sont constitués d’anecdotes sur leur vie actuelle, entremêlées de souvenirs qui resurgissent à l’improviste sur leur enfance, des descriptions d’Ilandža et de ses maisons en ruine qui eux-mêmes forment une dissonance avec la métropole new-yorkaise

Ce sont des échanges pleins de tendresse dissimulée par des taquineries mutuelles, une complicité ravivée par les souvenirs en commun, la fierté des aînés pour celui qui ose s’en aller trouver le succès et la réussite ailleurs. À chaque fois qu’il est question de leur pays, il y a ces paroles pleines d’autodérision, qui à mon sentiment servent à désamorcer ces aprioris auxquels ils sont habitués ou des attaques probables sur des conflits qui ont fini par envahir toute leur identité. Et derrière ces traits d’humour et de malice, sont ravivés les souvenirs douloureux, les blessures collatérales de guerre, celles qui assomment les individus sans pour autant leur valoir d’être reconnu comme blessé au combat. Ce roman est l’un des rares qui ne traitent vraiment que de la Serbie en mettant de côté son frère ennemie la Croatie. L’auteur ne cesse de revenir sur cette identité-là, en exhortant en quelque sorte son lecteur non-serbe de voir le pays avec d’autres yeux que cette vue étroite de pays en guerre.

Uglješa Šajtinac a transmis ce fossé qui sépare deux générations : celle qui sort abimée de la guerre à travers le frère aîné et la nouvelle génération qui a vécu la guerre indirectement. C’est un fossé qu’ils essaient de combler à travers une communication transcontinentale, dont une bonne partie a vocation de confession mutuelle, qui permet un nouveau rapprochement, un nouveau départ. Avec un renversement de situation inattendu, l’auteur met un point final aux interrogations réciproques des deux frères, désormais aptes à se tourner vers l’avenir.

« La vie fallacieuse de ce monde… », disait Simeon Piščević. Je comprends maintenant que tu n’aies jamais trouvé le temps de lire ce livre. Je t’ai pourtant dit, quand tu m’as déclaré, ravi, avoir lu Migrations, que Crnjanski avait tout pompé sur Simeon ! Mais il n’a pas pu le faire entièrement. J’ai comme dans l’idée que je vais te forcer à t’intéresser à ce texte. Tu me dois un drame sur les ancêtres. Les souffrances de la transition, les thèmes contemporains, le surréalisme et l’universel, tout ça c’est très bien, mais moi, je ne sais pas écrire, et si quelqu’un doit le faire, c’est toi ! Tout ce qui te déchire actuellement, le grand honneur et le grand monde, les grandes possibilités et les grandes occasions, tu les comprendrais mieux. Le vieux Simeon, enfant du Srem, a traité ces sujets dès le XVIIIe siècle. Je parle des enseignements sur lesquels le temps ne peut exercer d’emprise. D’accord, ça ne te passionne pas trop. Mais je vais te dire, tu sais qui préservera ça de l’oubli ? Notre sœur. Elle a lu. Elle sait et bien au-delà de ça. Elle aime et c’est quelqu’un de valeur. A nous les hommes, le monde n’apparaît pas sous le même jour. Le mieux est que tu lui en parles. Tu sais, si tu veux qu’on se rappelle une chose, qu’on l’enregistre, confie-la à une femme. Oui, elles ne savent pas faire bouche cousue, mais la question est bel et bien là. Se taire, c’est con. Faire silence est une souffrance.

Je termine, je regarde le haut de cette page et je m’interroge : est-ce qu’il a compris à quoi je pensais avec mon « Courage ! Allez… courage ! » Le courage, frérot, c’est d’aimer ceux qui nous entourent. Et du courage, pour cela, il en faut énormément. De même que la plus grande frayeur que l’on puisse éprouver, c’est celle de l’éventualité de perdre un jour et à jamais l’amour pour tous et pour chacun.

Ton frère, chauffeur de pick-up de la milice des provinces de Pomorišje et Potisje.

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