Le saut d’Aaron

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Rentrée Littéraire 2021 #1

« Berta croyait au pouvoir rédempteur de l’art. À travers l’art, elle cherchait ce que vous cherchez en Dieu. La vérité. »

Dans l’Europe des années vingt et trente, déchirée par la guerre et la révolution, la jeune Berta Altmann cherche sa voie en tant qu’artiste et femme indépendante. Sa quête de liberté la conduira de Vienne à l’école du Bauhaus, de Weimar à Berlin et jusqu’à Prague. La rencontre et la confrontation intellectuelle avec les artistes célèbres de son temps la poussent à s’engager dans des combats esthétiques et idéologiques à une époque où ceux-ci représentent des choix à la vie à la mort.
C’est à travers l’objectif d’une équipe de tournage israélienne du XXIe siècle que nous découvrons le destin extraordinaire de cette femme, inspiré de l’histoire réelle de Friedl Dicker-⁠Brandeis, qui enseigna l’art aux enfants dans le camp de transit de Terezín et fut assassinée à Auschwitz. Sans le savoir, les documentaristes, aidés par la petite-fille d’une de ces enfants, libéreront la force obsédante de secrets longtemps enfouis.
Cette fresque couvrant un siècle d’histoire de l’Europe centrale aborde avec force ce qu’il en coûte de se jeter dans l’inconnu afin d’oser s’affirmer en tant qu’individu et artiste.

Magdaléna Platzová

246 p.

Agullo Editions

Ma Note

Note : 4 sur 5.

J’ai eu le plaisir de recevoir deux des titres qui vont constituer la rentrée littéraire des Éditions Agullo: le premier est fait l’objet de ma chronique d’aujourd’hui, l’auteure tchèque est Magdaléna Platzová, le second est de Frédéric Paulin, il s’intitule La nuit tombée sur nos âmesLe saut d’Aaron est une fiction dont le personnage autour duquel est bâtie la narration est Berta Altmann est très largement inspirée de l’artiste Friedl Dicker-Brandeis, figure incontournable du Bauhaus, assassinée à Auschwitz, après avoir passé des mois à enseigner le dessin aux enfants lors de son fermement au camp de concentration de Terezin, situé en république tchèque. Je découvre l’artiste avec ce titre, et surtout une femme indéniablement touche-à-tout dans son domaine de prédilection, l’Art, en peinture tout comme en décoration d’intérieur, architecture, elle fut autant enseignante, une pédagogue indéniablement douée, dont les cours d’art aux enfants de Terezin a été un extraordinaire défi de résistance à l’idéologie nazie, dont en tant que juive et communiste, elle était par nature l’ennemie. Comment sincèrement ne pas admirer une telle femme ?

Magdaléna Platzová a associé une poignée d’influences dans ce roman aussi instructif que saisissant. D’une part, ses influences qui lui viennent de son environnement familial, sa mère la journaliste Eda Kriseová était dissidente et issue d’une famille d’artistes, son père était réalisateur de documentaires. Si Berta Altmann est le double imaginaire de Friedl, nul doute que l’équipe qui réalise un reportage sur l’artiste assassinée est une sorte de succédané de l’auteure tchèque. Là où elle se détache du travail paternel, c’est qu’autour de l’occasion de raviver la mémoire de l’artiste, elle a monté de toutes pièces une fiction historique, qui réserve son lot de surprises.

Ce récit compte plusieurs focalisations narratives : Kristýna, autrefois l’amie de Berta, sa petite-fille Milena qui va seconder l’équipe en charge de questionner Kristýna et ses souvenirs. Puis Berta elle-même. Le passé, la vie de Berta, est, on s’en rend peu à peu compte, relié par un mince mais bien réel fil au présent, celui du tournage, celui de Milena qui va s’enticher du cadreur, ce fameux Aaron, celui des secrets finalement amenés à être dévoilés. Ce roman est un drôle de mélange entre réalité et fiction dont les frontières ont été tellement gommées que j’ai fini par me demander à quel moment s’arrête l’une et commence l’autre. Car le twist narratif s’appuie effectivement sur l’un des éléments de la biographie de Berta. De cette plongée dans l’histoire à travers le prisme d’un mouvement artistique qui trouve ses moyens d’expression à travers différents procédés et qui ont révélés des personnalités uniques, qui ont marqué l’histoire à leur façon est en effet liée aux évènements vécus par Milena. Cette nouvelle performance artistique essentiel met en évidence le passé par la force d’une personnalité telle que celle de Berta, le présent reste tout de même en première ligne, le choix du titre Le saut d’Aaron va dans ce sens-là.

Au-delà de cela, l’auteure aborde à travers la relation de Milena et d’Aaron une question à laquelle il n’y a pas de réponse vraiment satisfaisante, à savoir comment aujourd’hui aborder et raconter la Shoah. Certainement pas, c’est certain, par des comparaisons infâmes avec la campagne de vaccination du moment, mais le rire de ces rescapées de Terezin qui se finissent par se retrouver après tant d’années à l’évocation de leurs souvenirs communs heurtent autant un Aaron que la longue litanie de pleurs de Milena. Emoi débordant, colère, peine, l’auteure laisse ses personnages en proie avec la multiplicité de sentiments complexes que l’horreur de l’Histoire provoque.

Ce roman aux multiples facettes dessine des ponts entre le passé et le présent à travers l’histoire sémite entachée encore aujourd’hui d’une malédiction qui les laissent englués dans des conflits interminables. Mais aussi à travers dont chacun vit et travaille à travers son art. Aaron n’a certes rien d’une Berta, femme indépendante et courageuse, artiste revendiquée, mais il a sa façon bien à lui de voir le monde, révélé par l’objectif de sa caméra, et de vivre une guerre différente mais toute aussi destructrice et dont les enfants ne sont pas davantage épargnés.

J’aime bien être tranquille quand je travaille, dit-il. Il la regarde, les yeux mi-clos, comme s’il attendait de voir si elle va se vexer. Laisse-la tranquille, dit Viki en se retournant depuis le siège avant. Le cameraman haussa les épaules, allonge les jambes et ferme les yeux. Prague ne l’interesse qu’au travers de l’objectif de sa camera. Il s’appelle Aaron.

Ce premier titre de la rentrée littéraire combine tout ce que j’aime : une vision historique de cette Europe Centrale tellement riche, la destinée d’une artiste hors norme, la vision d’une République Tchèque moderne et enfin cette mémoire de l’Holocauste qui se transmet de génération en génération, vécue sous le signe du rire pour certains, de la colère pour d’autres. Je vous donne rdv le 26 août en librairie découvrir Le saut d’Aaron.

Berta, ma grande amie, mon inspiratrice pour la vie. C’est ainsi qu’elle le dira aux cinéastes venus d’Israël, imaginez, pour tourner un film sur Berta. Berta, leur dira-t-elle, savait insuffler la vie aux objets. Ça, c’est de l’art. Ressusciter ce qui est mort, nous faire remarquer ce devant quoi nous sommes jusqu’ici passés sans le voir. Un autre côté, cette passion pour tout ce qui l’entourait la détournait du vrai travail ou de ce qui est généralement considéré comme tel. Elle n’a pas laissé beaucoup de tableaux. Elle agissait avec son entourage comme avec les intérieurs, elle voulait vivre dans la vérité, hors de tout cliché, des mensonges confortables et de l’auto-illusion. La pureté, la vérité, la liberté, c’était sans doute le slogan de toute sa génération.

D’ailleurs, même moi je ne laisserai derrière moi qu’une petite empreinte personnelle. Vous n’avez pas un grand talent, mais il est beau m’avait dit mon maître, le peintre K. C’était évidemment plus compliqué avec Berta : elle, elle avait un grand talent. Chaque fois que Kristýna parle de Berta, elle est obligée de parler d’elle-même et vice versa. Pourtant, selon les paramètres habituels, Kristýna a réussi mieux que Berta. Après le changement de régime en 1989, elle avait connu plusieurs années d’intérêt public : des rétrospectives, des prix, des voyages à l’étranger. Des journalistes lui rendaient visite et posaient des questions sur le passé récent, ils s’étonnaient des brimades qu’elle avait dues subir, n’en croyaient pas leurs oreilles, et Kristýna se sentait comme dédoublée : ou donc avait-elle passé ces quarante années ? Ne vivait-elle pas toujours dans le même appartement ? Et si elle se trouvait ici et non sur une planète absurde, ou avaient donc vécu ces gens qui venaient maintenant l’interroger ?

La rentrée d’Agullo Editions, c’est aussi

La nuit tombée sur nos âmes

Fréderic Paulin

Gênes, juillet 2001.
Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers.

En librairie le 09 septembre

Chronique à venir

Oiseau

Sigbjørn Skåden

2048. Heidrun s’adresse à sa fille : en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue : le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires.

En librairie le 07 octobre

4 commentaires sur “Le saut d’Aaron

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  1. Voilà une invitation bien alléchante pour découvrir un nouveau pan de la littérature tchèque contemporaire. Ton dernier paragraphe me suffit pour me convaincre 🙂

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  2. Merci pour cet honnête, gentil et bienveillant commentaire 😊.

    Je sais que les lecteurs, qui passent par ici, ont l’intelligence de comprendre qu’il n’y a aucune intention de ma part de parler de la Shoah avec mépris ou légèreté. En parcourant ce blog avec un peu d’attention, on s’apercevra que c’est un sujet qui revient avec régularité dans mes lectures et que je prends garde de traiter avec tout le respect qui lui est dû.

    Peut-être aurais-je pu écrire les choses différemment, sans doute que oui, évidemment.. C’est une question que je me pose souvent, même si, avec le recul de ces mois qui se sont écoulés depuis la rédaction, la critique paraît naturellement facile. Quand on a le nez dans le texte, on ne le perçoit pas forcément tel qu’il sera ou peut être perçu.

    Quant à la littérature tchèque, tu en as sans aucun doute une plus longue expérience que la mienne, il n’empêche que je prends et prendrai plaisir à la découvrir et la lire 😊.

    Bonne continuation.

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