Les yeux d’Ava

#blog-littéraire #chronique-littéraire #les-yeux-d-ava #livre-de-poche #littérature-française #wendall-utroi #prix-des-lecteurs-2021

« Si vous lisez cette lettre, c’est que vous tenez mon manuscrit entre vos mains, qu’on me l’aura volé, ou que ma fin sera proche. Il ne me quitte jamais, collé à ma peau, dissimulé sous mon manteau ou dans mon cabas. Les premières pages sont nées, il y a des années, raturées et usées par les griffes du temps. »

Rédigée quinze ans après les faits, la lettre d’Ava a le goût âcre de la rédemption. En 2002, Ava, vingt-neuf ans et quelques mois, mariée à un homme rencontré sur les bancs du lycée, mère de deux beaux enfants, des jumeaux, a une vie idéale. Un amour solide, des désirs simples comblés par des bonheurs immenses. Mais c’était compter sans le destin. Lui peut se jouer de nous, brouiller les cartes, changer les règles. Quand un tragique accident remet toute sa vie en question, Ava sombre. Comment peut-on faire face quand toutes nos certitudes sont réduites à néant ?

Wendall Utroi

379 p.

Livre de Poche

Ma Note

Note : 3 sur 5.

On arrive déjà à cette dernière partie de prix des lecteurs (qui dure jusqu’en août inclus), à peine a-t-on le temps de s’y immerger que l’on en voit la fin s’approcher. Juin sera une fournée particulière pour ma part, car même si encore une fois on s’éloigne du Polar, ce sont trois titres que j’ai lus avec plaisir, parfois avec difficulté, notamment celui-ci. J’ai choisi l’histoire la plus sombre de toutes car l’histoire me semblait peut-être celle qui révélait le plus de profondeur, en tout cas celle qui m’a causé un terrible boule au ventre jusqu’à la fin.

On part sur une famille tout ce qu’il y a de plus normal, deux époux qui se sont rencontrés et mariés très tôt, parents de jumeaux, une fille et un garçon et une vie plutôt confortable. Jusqu’au funeste accident qui va laisser Ava seule avec son garçon et tout un tas de mensonges et d’illusions qui constituaient la prison dorée qu’était sa vie. Comment concilier le choc, le chagrin, la culpabilité de n’avoir pas pu sauver son autre enfant, la découverte des mensonges et cette nouvelle responsabilité qui lui incombe à devoir gérer seule sa vie ainsi que celle de son fils.

On ne peut pas dire que Wendall Utroi fasse dans la dentelle, ni dans la facilité non plus. Ava se prend les deuils, et les trahisons en pleine tête, un 33 tonnes n’aurait pas fait davantage de dégâts, avec un syndrome post-traumatique bien charpenté pour ne pas faire les choses à moitié. L’auteur français passe le reste du roman à détailler la succession de coups qu’encaisse Ava dans ses tentatives successives pour reprendre pied. Ce n’est pas qu’Ava a perdu pied dans ce cauchemar sans queue ni tête, sans fin, qu’est devenue son existence, c’est qu’elle s’est noyée dans les eaux tourmentées de sa douleur. Elle n’est pas devenue que veuve, elle est devenue cette boule de nerfs, vidée de toute réserve et endurance psychique pour supporter les aléas de cette vie ainsi que de toute capacité à pouvoir se relever. Un sens certain de la psychologie et de l’empathie d’ailleurs est nécessaire pour construire cette personne brisée qu’est devenue la mère de famille et cette détresse qui engendre cette rage qui est devenue la sienne, son principal moteur de vie. Il y a de ces abysses qu’on ne peut toucher du doigt qu’à des moments particuliers de sa vie, la perte d’un ou plusieurs êtres chers, et Wendall Utroi a eu la rare faculté d’avoir su faire en sorte que son lecteur la perçoive, cet effroi de se sentir atteindre ses propres limites avant de basculer dans la folie.

Ensuite ? Je ne me souviens plus… de rien, le vide complet. Plus une trace de douleur, de peine, d’envie ou de dégoût, de larmes. J’ai sombré et on m’a nourrie, lavée, habillée, pendant des jours et des jours. J’étais cloîtrée au fond de moi-même, seule avec mon désir de rien. Quelque chose en moi s’était cassé. Je me souviens simplement de m’être sentie très seule, enfermée dans un désert intérieur. Seule avec le temps, longtemps, très longtemps.

Il a su trouver, il me semble, un juste équilibre entre la maladresse de certains, la bienveillance de ceux qui l’aiment et la soutiennent, et le détachement insupportable d’autres individus, voir la méchanceté hargneuse et aigrie d’une belle-mère détestable. Le deuil ne rend pas certains davantage réfléchis, généreux ou humains, l’auteur s’intéresse davantage à ce que l’on peut appeler le long chemin de croix vers une guérison supposée d’Ava, sa capacité à entrer en résilience. Avec toutes ces étapes qu’elle comprend, ses coups de folies, cette sensation de se faire irrésistiblement entrainée vers des abysses ou la déraison a pris le pas sur tout sens commun, la rage provoquée par ce douloureux sentiment de perte de soi-même après avoir perdu les êtres aimés. Toucher le fond, comme on dit communément, si seulement il y avait un fond. Plus Ava s’ébat, plus le gouffre se fait profond, Wendall entraîne son personnage dans un tourbillon d’épreuves qui n’ont pas de fin.

La nature de l’humain ne se change pas, par contre la résilience permet à certains de dépasser leurs traumatismes et c’est ce chemin-là que l’auteur a décidé d’emprunter : si polar il y a, il n’y pas vraiment d’énigme policière à vrai dire, c’est bien son ancien elle-même qui a symboliquement enterrée par la douleur et la perte, qui laisse place à une Ava différente, meurtrie, une survivante d’un drame finalement qui ne s’est pas arrêté à l’enterrement de son mari et de son enfant, mais s’étale jusqu’à la perte d’elle-même, de son envie de vivre, de son autorité parentale sur l’enfant rescapé.

Précédemment publié sous le titre La tête du lapin bleue, je trouve ce changement de titre bienvenu et bien plus évocateur, moins réducteur – ce lapin bleu canalise en effet tous les sentiments diffus et agités d’Ava. J’ai jeté un regard sur le reste de Wendall Utroi, qui compte des titres pas uniquement versés dans le polar, rien d’étonnant puisqu’il est policier, très variés, du sud de la Louisiane au nord de la France. Au vu de ceux-ci, je dirais que c’est un auteur qui s’intéressé et s’emploie à visiter les âmes torturées, faire toucher ses personnages leur derniers retranchements. Et avec succès, visiblement.

Une heure plus tard, après avoir signé plusieurs procès-verbaux, je me suis retrouvée, flanquée de deux gendarmes, à l’entrée des urgences d’un hôpital que j’avais fui la veille.

On m’installa, malgré mes protestations, dans un fauteuil roulant et on me conduisit dans une aile du rez-de-chaussée. Devant les portes battantes qui ouvraient sur le couloir, assis sur un siège fixé au mur, mon père m’attendait, le buste penché en avant. Il regardait ses pieds. Quand il m’aperçut, il m’adressa un sourire radieux, fier d’avoir tenu sa promesse. Je fus surprise de le voir là, choquée et émue aussi. Mes yeux s’embuèrent, mais je retins mes larmes.

Cela me tranquillisa, me rassura. Je ne parvenais pas à m’expliquer cette pincée de bonheur, ce crépitement d’étincelles sur mon cœur de cendres. J’étouffais et mon père arrivait comme une bouffée d’air frais. il était proche de moi, une lueur d’espoir, une épaule de duvet sur laquelle me reposer un instant. Je ne me sentais plus seule, abandonnée de tous, maudite par le destin. Les gendarmes ralentirent, et me laissèrent un moment avec lui. Il prit ma main et l’embrassa.

Pour aller plus loin

Jacques est cantonnier à Houtkerque, dans le Nord.
Ce qu’il découvre ce matin-là dans la sépulture centenaire de J. Wallace Hardwell va bouleverser sa vie.
Une enquête secrète aux relents nauséabonds menée par un inspecteur de Scotland Yard dans les bas-fonds du Londres de Jack l’Éventreur. Entre crimes et passions, amour et trahison, là où s’affrontent l’honneur et l’horreur de la loi des hommes.

Au soir de sa vie, Martial, paysan bourru, se remémore le parcours jalonné d’embuches de ses quinze dernières années. Notre vie d’adulte se façonne dans les premières années de notre enfance. Lorsque l’on évoque notre passé, il nous revient le souvenir d’un parent, d’une mamie, que l’on porte dans son cœur, et qui nous a soutenu dans cette étape délicate. Voici l’histoire de Martial et celle de son petit-fils Antoine, qui, au travers des tourments d’une famille qui se consume et se déchire, vont apprendre à se connaître, et à s’aimer. Un récit intime, peuplé d’émotions, de joies et de chagrins, de peurs et d’amours qui parsèment nos mémoires d’enfants.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :