Au nom des miens

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Au début des années 1980, Annie quitte Stockholm pour rentrer dans le nord. Là, au milieu de la forêt, elle retrouve la petite ferme où elle a grandi avec ses onze frères et sœurs (treize, si on compte les morts), dans l’ombre menaçante de leur père, un homme violent et pervers. Et il est temps d’y mettre un terme. Pour leur mère. Pour les plus jeunes de la fratrie. À la veille de Noël, tous (ou presque) se réunissent pour fomenter un plan contre lui. Salué par la critique, Au nom des miens est un roman polyphonique enivrant, déroutant, porté par une voix au ton féroce et résolument drôle.

Nina Wähä

489 p.

Editions Robert Laffont

Testamente, 2019

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.

Pour cette rentrée littéraire, les Editions Robert Laffont nous fait une belle surprise en publiant le premier roman traduit en français de Nina Wähä, auteure suédoise, bien connue dans son pays pour avoir exercé ses talents dans d’autres domaines artistiques comme ceux du chant et de la comédie. Elle signe ici une fresque familiale empoignante, celle de la tribu Toimi, singulière à plus d’un titre, tant par l’histoire de sa famille que la diversité des caractères qui la composent.

Parlons d’abord de la forme. Elle se démarque du roman fleuve par la présentation de son récit – avec ses didascalies remarquables au tout début du récit et qui chapeautent chacun des chapitres – qui fait de lui un hybride entre une fiction narrative et un drame en trois actes. Il n’y a pas qu’au niveau de la forme que l’auteur a décidé de pratiquer un mélange des genres tout à fait personnel, elle a également décidé de mêler Suède et Finlande, les deux pays voisins ont toujours eu une histoire liée, et quelques expressions anglaises, qui marquent vraiment un décalage entre la voix narratrice, très présente, et ses protagonistes. Ce mélange de codes, que je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer ailleurs que chez Nina Wähä précédemment, est à mon sens une façon inédite (ou peu expérimentée, je n’ai pas la prétention d’avoir tout lu) d’explorer le destin d’une famille sommes toutes semblable à tant d’autres familles finlandaises, exception faite du nombre d’enfants qui est de quatorze enfants, rappelons-le, en comptant les deux aînés disparus. Une façon de souligner, cette tragédie intime, qui s’est joué dans le cadre utérin de la fratrie, par les parents. Tragédie qui reste l’un de ces innombrables accidents de vie qui a frappé d’innombrables familles recluses dans une époque, un lieu de vie et une situation sociale difficiles. La mort d’enfants.

Le fil de l’histoire, je ne l’ai pas lâché d’un bout à l’autre du roman ou plutôt, c’est le fil qui ne m’a pas lâché. Car une fois qu’on a surgi dans la vie des Toimi, bien difficile d’en trouver une voie de sortie. La focalisation interne nous fait passer d’intériorité en intériorité, découvrir chacun des Toimi sous divers angles, tellement différents qu’ils constituent à eux seuls un bel échantillon d’une société finlandaise divisée, fragmentée. Chaque personnage apporte sa vision de ce prisme qu’est cette grande famille. Le point de vue des uns, des autres qui défilent dans un récit dense, sans fin, m’a permis d’appréhender les mécanismes de fonctionnement de ce clan, sous le signe d’un père taiseux, d’une sauvagerie qui confine la bestialité, qui domine les siens avec son aura de chef de famille despotique, d’une mère dominée, mais aimante. Il vous faut absolument lire ce texte jusqu’à la fin pour tenter de comprendre ces stigmates qui ont crucifié le père de famille dans le rôle de l’impie, qui ont sanctifié la mère au point d’en faire une sainte, quasiment. C’est bouleversant, terriblement déchirant, encore plus, lorsque ce terrible patriarche incapable de parler, de montrer, d’exprimer, écrit une lettre, une ultime adresse, pour évoquer un passé, celui du couple, oublié, méconnu, différent de celui que le silence des années passées a pu composer dans la tête des rejetons Toimi.

Etre ensemble, c’était une telle force.

Tous les frères et soeurs étaient revenus.

Tous, sauf Voitto.

Mais il était posté très loin, sur une île de la Méditerranée, et personne n’avait jamais vraiment envie de le voir revenir. Bien qu’il ne fût presque jamais rentré à la maison depuis le début de son service militaire huit ans plus tôt, et qu’il eût été envoyé de plus en plus loin, il ne manquait à personne, et personne ne comptait sur sa présence, quel que soit l’évènement. Conclusion, on ne l’appelait pas, et il ne se manifestait pas non plus.

Mais tous les autres se tenaient en rang d’oignons, comme pour une procession, quand Esko avait franchi le seuil avec Arto dans les bras et l’avait déposé délicatement sur la banquette-lit de la cuisine.

C’est un dénouement à la mesure du reste du texte, qui rééquilibre le couple, brisé, des Toimi : rien n’est parfait, rien n’est beau, rien n’est lisse, encore moins le patriarche Toimi, qui au-delà de tous ses penchants douteux, décédé d’une mort affreuse, parvient à se défaire outre-tombe de ces habits inconfortables et étroits de presque monstre que la fatalité lui a fait endosser. À chaque famille ses drames son membre qui porte en lui une certaine noirceur d’âme, ici, c’est le père et l’un des enfants. J’ai été un peu déçu par le rôle de ce dernier. L’auteure repousse sa description jusqu’à la fin, ce qui m’a laissé penser qu’il aurait une fonction plus décisive, j’en attendais plus de ce personnage, un rôle plus actif, en tout cas, dans la dynamique familiale en marche.

Pleine d’une écriture concrète et précise, aussi solide que les membres de la famille Toimi, parfois volontaire elliptique –car certaines évidences se devinent toutes seules, l’action de l’auteur s’arrête là où commence l’imagination du lecteur qui n’a plus qu’à relier les fils– Nina Wähä a concocté une drôle de tragédie septentrionale, avec ses personnages finement façonnés, qui fait de ces lieux improbables, reclus dans une solitude qui a gelé le passé, les lieux de ces tragédies, qui entachent les familles frappées d’un drame, qui frappe comme une malédiction, qui se perpétue sous le signe du parricide, jusqu’aux générations à venir.

Tous les frères et sœurs s’attroupèrent comme d’habitude autour d’Annie, curieux non seulement des cadeaux de Noël exotiques et luxueux dissimulés dans son sac, mais aussi de son ventre rond. Très vite elle sentit ses épaules se détendre, put reconnaître qu’elle avait été inquiète, maintenant qu’elle ne l’était plus. Elle s’assoupit sur la banquette-lit de la cuisine, repue après le petit-déjeuner, le pain de seigle, le café bouilli, ces saveurs familières qui faisaient partie de son code génétique, ces éléments constitutifs de son être absents de la grande ville. Ce n’est qu’en les ragoûtant ici qu’elle avait pris conscience qu’ils lui manquaient, là-bas. Parce qu’on trouve beaucoup de choses à Stockholm, mais pas le pain de seigle de Siri.

Elle resta allongée sur la banquette à observer la pièce, la maison, qui faisait toujours partie d’elle ; elle connaissait la moindre latte du plancher, la moindre marche grinçante de l’escalier menant à l’étage qu’ils avaient construit l’année des neuf ans d’Annie, l’année de la naissance d’Hirvo.

Elle se souvenait de la sensation de gravir l’escalier à pas de loup, jusqu’à la chambre des parents ou Siri reposait avec Hirvo au sein, les cheveux étalés autour de sa tête, le regard doux, ouvert, heureux. Heureux, oui. La plupart des souvenirs étaient teintés de mélancolie, ou de quelque chose d’autre, plus sombre, mais Siri avait toujours semblé intouchable lorsqu’elle venait d’accoucher. Comme si la vie prenait une dimension supérieure à ce moment-là, pendant la première année des enfants. Et des premières années, il y en avait eu beaucoup dans la famille Toimi.

Par terre jouaient les plus jeunes des frères, Arto et le benjamin, Onni, les seuls à ne pas avoir encore commencé l’école ; les autres avaient filé à peine le petit déjeuner avalé, s’employant déjà à vivre leurs propres vies (Hirvo dans les bois, ou personne ne savait ce qu’il faisait), occupés à leur besogne (Lahja), pour ensuite aller à la bibliothèque (Lahja), pour ensuite aller à la bibliothèque (Lahja à nouveau), en route vers Tornio (Valo), et la maison était alors redevenue silencieuse, plus silencieuse.

La rentrée des Editions Robert Laffont, c’est aussi

On traverse beaucoup de villages dans une vie. En cette matinée du dimanche 15 octobre 2006, c’est celui d’Olaszhalom que traversent un professeur d’histoire et ses deux enfants. À deux heures de Budapest, la bourgade compte 1 500 âmes, une station-essence, des cigognes, trois églises. Et en contrebas de la route principale, une rivière dans laquelle chahutent des dizaines de Tziganes. Une fille surgit devant la voiture du professeur. Dès lors, toutes les haines qui couvent dans le pays se cristallisent et le nom d’Olaszhalom devient maléfique. Ce 15 octobre 2006, Eva a douze ans, nage comme une championne et déteste les dimanches en famille. Elle est dans la voiture avec son père et son petit frère quand les pneus crissent. Alors que tout bascule, son destin mais aussi son passé se trouvent emprisonnés dans la geôle d’un fait divers glaçant sur lequel planent Beethoven, Laure Manaudou et un certain Viktor Orbán.

Été 1944 : Sadorski a passé huit mois en prison. L’administration le libère en échange d’un rapport sur le transfert de l’ex-ministre Georges Mandel, otage des nazis, qui va être tué sous ses yeux. Crime ordonné par la SS ou par la Milice ? Peu après, un inconnu blessé est enlevé par des flics allemands en civil. L’inspecteur met ses adjoints sur l’affaire et l’un d’eux est abattu à son tour. Dans un bar tenu par des truands, Sadorski rencontre un jeune milicien qui semble être un pervers sexuel. Ce personnage va le mener à la plus terrifiante « Gestapo française » opérant dans ces dernières semaines avant la Libération…

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