Novellas

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Les grand-mères : Sur la terrasse d’un café dominant la baie de Baxter’s Teeth, deux familles, qui semblent n’en former qu’une, se prélassent au soleil. Roz et Lil, les grand-mères, toutes deux d’une grande beauté, sont entourées de Tom et Ian, leurs fils, et de leurs petites-filles.

Victoria et les Staveney : Victoria a neuf ans lorsqu’elle pénètre pour la première fois dans l’univers luxueux des Staveney, une riche famille blanche de Londres. Pour cette petite fille noire issue d’un milieu modeste, c’est un choc. Des années plus tard, lorsqu’elle leur présente Mary – la fille née de sa liaison avec leur fils Thomas – et qu’ils l’accueillent à bras ouverts, Victoria les laisse s’immiscer dans l’éducation de l’enfant, loin d’imaginer les conséquences d’une telle décision.

Un enfant de l’amour : James Reid est un jeune homme romantique dont le principal défaut est d’avoir trop rêvé sa vie avant qu’elle ne commence véritablement. Durant l’été 1939, il embarque pour l’Inde avec son régiment et, lors d’une escale au Cap, croit trouver en Daphné, jeune femme mariée, le grand amour qu’il attendait. A la fin de la guerre, il apprend que de cette liaison passionnée est né un enfant qui ne se sait pas illégitime. James va alors tout entreprendre pour rencontrer son fils…

Le désir, l’amour, la famille, portés par l’écriture de l’une des reines de la littérature anglo-saxonne et réunis en un seul volume.

Doris Lessing

411 p.

Editions J’ai Lu

The grandmothers, 2003

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Dans la lignée des femmes auteures incontournables, à mon sens, il y a la nobélisée Doris Lessing. Si je l’ai découverte avec Le carnet d’or, une œuvre monumentale, j’évoque aujourd’hui ma lecture d’un recueil de trois nouvelles réunies, ou plutôt de trois novellas chez les Éditions J’ai Lu. La novella, je le découvre aujourd’hui, désigne une œuvre dont la longueur se situe entre le roman et la nouvelle, on en apprend tous les jours. Si ces textes sont moins complexes que Le carnet d’or, le fond y est effectivement plus léger, les thèmes restent les mêmes : la place de la femme dans la société, l’Afrique du Sud, les amours illégitimes, la maternité ou plutôt la parentalitéLe carnet d’or reste l’un de ses chefs-d’œuvre, il a été publié en 1962, les nouvelles l’ont été en 2003 : avec quarante ans d’écart, si l’ampleur et l’exhaustivité de Le carnet d’or et de ses six cents pages est unique et ne se retrouve pas forcément dans la concision des trois novellas, les problématiques n’ont guère changé dans l’esprit créatif de l’auteure en début de siècle.

Trois nouvelles gravitent autour des mêmes noyaux, liées entre elles par les mêmes fils conducteurs, délivrant en filigrane chacune d’entre elle, si ce n’est un message, des constats, des témoignages sur des états de fait sociaux. Alors que Doris Lessing évoque deux histoires d’amour hors normes dans la première nouvelle Les grand-mères, lestement imbriquées à une histoire d’amitié presque saphique, comme en contrepoint, la deuxième nouvelle Victoria et les Staveney aborde la vie d’une jeune enfant noire, en marge de la bonne société anglaise, la dernière L’enfant de l’amour narrera la vie d’un jeune soldat qui a vécu une histoire d’amour aussi éphémère que passionnée avec une femme de la bonne société. Si finalement chaque nouvelle est abordée sous un angle différent, celui de deux femmes blanches et de la classe moyenne ou bourgeoise, celui d’une jeune enfant de couleur née du mauvais côté de la barrière, celui d’un jeune soldat de l’armée britannique, elles se complètent toutes les trois de façon à donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas.

L’écriture, les textes, de Doris Lessing sont tellement riches que l’on pourrait en parler des pages durant. Des réflexions se font jour à chaque relecture. Il y a avant tout le féminisme de l’auteure, si tant est qu’il faille forcément rattacher la liberté intrinsèque de la femme, comme celle de l’homme, à une notion quelconque. Elle y parle évidemment de la femme, dans tous ses états, jeune mariée, vieillissante, veuve, mariée, célibataire, mère, maîtresse, belle-mère, belle-fille, entrepreneuse. Elle évoque cette non-liberté d’aimer, cette prison que devient la liaison amoureuse sous la pression sociale des apparences et du regard de ces autres, quelque part ou le scandale veille et menace. Elle en parle bien, évidemment, avec la sensibilité, la force évocatrice, la justesse qui sont les siennes, elle frappe exactement là où ça fait mal.

La société est un fardeau, sous la plume de Doris Lessing, qui leste ces femmes d’un poids qui n’est pas le leur, mais finalement d’hommes en mal de sens à donner à leur vie, en mal de femmes, d’amour. Cette figure se décline sous trois formes différentes dans chacune des nouvelles : celui qui impose pratiquement une union non désirée dans Les grand-mères, celui qui erre de femmes en femmes, toutes de couleur dans Victoria et les Staveney, celui qui se tourne vers une femme mariée dans le dernier texte. L’homme impose, la femme dispose : les uns comme les autres ne s’en sortent pas si bien que cela, il y a celui qui se soumet aux contraintes sociales, celui qui impose un choix pas forcément voulu. Il y a dans chacune de ces novellas un brin de subversion qui défriserait ces gens de bonnes mœurs de l’époque ou s’ancre chacun de ces textes : si une liaison entre un homme et une jeune femme plus jeune ont pu délier quelques langues de vipère rétrogrades, à une époque donnée, la situation inverse est longtemps restée inconcevable et aujourd’hui encore, les femmes qui osent tomber amoureuse d’un homme beaucoup plus jeune qu’elles font l’objet de quolibets dépréciatifs, l’épouse du président en est le parfait exemple. Si la condition féminine est l’un des thèmes forts de Doris Lessing, il en va de même pour la ségrégation raciale ayant mené à la colonisation britannique de l’Afrique du Sud. La deuxième nouvelle Victoria et les Staveney est en cela édifiante puisqu’elle met au cœur une jeune femme noire, et mère célibataire d’un enfant métisse, qui plus est. On y retrouve à travers l’image de la famille paternelle de sa fille, de façon très subtile mais piquante, la critique de ces familles bourgeoises travaillistes qui se veulent et se disent progressistes, sans aller jusqu’à être réformiste bien entendu, mais continuent à dissimuler un racisme systémique sous une couche de vernis progressif.

Car chez Doris Lessing, personne n’est prêt à sacrifier ses privilèges, ni les hommes, ni les femmes, et de façon surprenante, elle renverse les rôles dans la troisième et dernière nouvelle, Un enfant de l’amour, ou c’est cette fois la femme-maîtresse qui choisit d’évincer le père de son enfant illégitime. C’est un constat amer qui en découle, à chaque fois, la volonté de conserver sa réputation ses apparences sa place au sein de la société prennent le dessus sur tout autre sentiment : un mauvais mariage vaut mieux qu’une mise au ban sociale.

La question de la couleur de peau… non, on ne pouvait y échapper, même si Victoria était pardonnable de croire que les Staveney – en dehors de Thomas, bien sûr – n’avaient jamais remarqué qu’il pouvait s’agir d’un facteur de différence, et même souvent polémique, tant ils étaient persuadés que tout ce qui avait pu se produire (malheureusement) dans le passé n’avait plus aucune influence sur les affaires humaines.

Doris Lessing a donc écrit ces novellas début des années 2000, avec des temporalités s’inscrivant des années – trente, quarante, cinquante ans – auparavant, et pourtant elles demeurent d’une actualité brulante au cœur de cette troisième décennie de ce XXIe siècle qui s’inscrit dans des féminismes et des nationalismes très exacerbés. Cette auteure occupe une place spéciale, très personnelle, dans ma bibliothèque, entre Simone de Beauvoir, Virginia Woolf et Marguerite Duras, celles de ces femmes libres, indépendantes, qui nous ont ouvert les voies/x d’une forme certaine d’affranchissement.

Ce n’étaient pas encore de vieilles femmes, loin de là. Mais elles avaient plus de quarante ans. Les garçons, eux, n’étaient assurément plus des petits garçons, et le temps de leur beauté sauvage était passé. En voyant ces deux beaux jeunes gens, vigoureux, sûrs d’eux, qui eût pu alors penser qu’ils aimantaient autrefois les regards parce qu’ils inspiraient autant la timidité que la concupiscence et l’amour ? Quant aux deux femmes, se remémorant un jour que leurs rejetons avaient été pareils à de jeunes dieux, elles farfouillèrent dans de vieilles photos, sans rien retrouver de ce qu’elles savaient avoir existé, tout comme, en regardant de vieux instantanés d’elles, elles n’avaient vu que de jolies petites filles, rien de plus.

Ian aidait sa mère dans la gestion de leur chaîne de magasins d’articles de sport et était un citoyen déjà éminent et plein d’avenir. S’imposer dans le théâtre se révélait plus difficile : Tom gravissait toujours les échelons quand Ian était déjà près du sommet. Une expérience nouvelle pour Tom, qui avait toujours été premier et admiré Tom, qui avait toujours été premier et admiré d’Ian. Mais il persévérait, il travaillait. Et comme toujours il se montrait charmant avec Lil et partageait son lit aussi souvent que possible, malgré les horaires tardifs et erratiques du théâtre.

-Et voilà ! dit Lil à Roz. Ce n’est que le début. Il se fatigue de moi.

Mais Ian ne montrait aucun désir de renoncer à Roz, bien au contraire. Il était attentionné, exigeant, possessif. Et un jour, juste après leur étreinte, quand il la vit qui lissait la peau flasque de ses avant-bras, renversée sur ses oreillers, il poussa une plainte, la serra contre lui et s’écria :

-Allons, non, non, n’y pense même pas ! Je ne te laisserai pas vieillir.

Pour aller plus loin

« On ne dira jamais assez combien ce livre a compté pour les jeunes femmes de ma génération. Il a changé radicalement notre conscience. » J.C Oates.

La jeune romancière Anna Wulf, hantée par le syndrome de la page blanche, a le sentiment que sa vie s’effondre. Par peur de devenir folle, elle note ses expériences dans quatre carnets de couleur. Mais c’est le cinquième, couleur or, qui sera la clé de sa guérison, de sa renaissance.

Pour Harriet et David, couple modèle, qui a fondé une famille heureuse, l’arrivée du cinquième enfant inaugure le temps des épreuves. Fruit d’une grossesse difficile, anormalement grand, vorace et agressif, Ben suscite bientôt le rejet des autres enfants, tandis que les parents plongent dans la spirale de l’impuissance et de la culpabilité. La romancière du Carnet d’or, prix Médicis étranger 1976, mêle ici de façon impressionnante réalisme et fantastique, dans une fable cruelle qui met à nu l’envers et le non-dit des relations familiales.

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