Le chat, le colonel et la corneille

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Jeune comédienne géorgienne exilée à Berlin, Sesili, dite « Le Chat », a du mal à se remettre d’un drame familial et à trouver sa place dans un pays dont elle ne comprend pas tous les codes.

Oligarque russe sans foi ni loi, Alexander Orlov, que tout le monde appelle « le Général », voit soudain ressurgir un terrible secret vieux de vingt ans.

Rongé par le deuil et la culpabilité, « la Corneille », un mystérieux journaliste allemand, décide d’enquêter sur les exactions commises par les militaires russes lors de la guerre de Tchétchénie.

Voici trois êtres que tout oppose et qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Trois personnages qui, des montagnes de Tchétchénie à Berlin, en passant par Marrakech, Venise et Tbilissi, vont se trouver entraînés, malgré eux, dans le tourbillon d’une histoire qui les dépasse. Une histoire de guerre et de violence. De revanche et de passion…

Nino

Haratischwili 

592 p.

Editions Belfond

Die Katze und der General, 2018

Ma Note

Note : 5 sur 5.

On a beau tenter d’éplucher d’un œil attentif les publications à venir, on finit quelquefois par passer à côté d’un titre remarquable. Et j’ai failli passer à côté de l’une des pépites de la rentrée, de cette auteure d’expression allemande qui nous vient droit de Géorgie. On remercie les Éditions Belfond de présenter autre chose que les problèmes existentiels d’ego de certains auteurs en manque d’inspiration. C’est un souffle vital incroyable qui jaillit de la plume de l’auteure exilée, une voix unique que j’ai eu bonheur à lire, d’un pays dont le nom se fait la caisse de résonance des échos de ses deux guerres.

Ce roman est un vrai coup de cœur s’il est bien inattendu. Nino Haratischwili est arrivée en Allemagne il y a près de vingt ans, ou elle fonda une troupe de théâtre germano-géorgienne, elle occupa la tâche de metteur en scène. Elle est l’auteure de quatre romans, Le Chat, le colonel et la corneille est le tout dernier en date, il fait partie des trois titres publiés en français. Il est rare de croiser la Géorgie en littérature, ce petit pays ancien satellite soviétique, Nino Haratischwili donne une vue de son pays originel, à la fois cruelle et inédite, ce qui n’est pas forcément difficile vu la raréfaction du pays dans la littérature, torturée, mais aussi sauvage, traditionnel, et d’une beauté à couper le souffle. L’homme géorgien, un peu comme l’homme Tchétchènes, y apparaît comme un guerrier indomptable et farouche, les femmes des combattantes, elles aussi, du quotidien contre l’absence des maris, physiquement ou moralement, l’incapacité à vivre qui est devenu la leur depuis leur passage à la guerre, pour continuer à faire vivre le foyer, veiller sur les enfants, tenir à distance les guerres et ses conséquences.

Contre toute logique, c’étaient des images de son enfance. Les pépins de grenade dans un petit récipient en émail que sa grand-mère lui apportait au lit quand elle était malade : elle les lui glissait dans la bouche un par un, et l’acidité la faisait grimacer. Les collants en laine rêche que sa sœur et elle devaient porter en hiver. Le cours de gymnastique au palais des sports de la jeunesse et le concours de grimper de corde qu’elle aurait tant aimé remporter sans jamais réussir. Les chats de la rue Vertskhli, la cour pleine de linge coloré qui battait au vent et les balcons en bois qui semblaient n’avoir ni début ni fin. Les animaux souples et duveteux qui se chauffaient dans les derniers rayons du soleil pendant qu’au fond, le mécanicien poilu dont ni le visage ni le nom ne lui revenaient lavait un tapis. L’odeur de petits gâteaux aux amandes qui se répandaient dans la cour le vendredi… Qui était aux fourneaux ? Grand-mère ? L’une des voisines ? Le matériel de pêche de son père dans l’appartement familial – mais elle se sentait plus chez elle dans celui de sa grand-mère et de son drôle d’oncle sur la rue Vertskhli que là-bas dans le quartier moderne de la ville.

Nino Haratischwili a surement projetée une petite part d’elle-même dans Chat, l’un des personnages féminins, qui n’est autre que cette jeune germano-géorgienne, qui a suivi sa famille dans son exil allemand. Les ressemblances s’arrêtent là car tandis que l’une est auteure et metteur en scène, son personnage est une actrice, qui malgré elle va se retrouver embringuer dans une partie de dés infernale, qui va lui donner un aller direct en retour vers ses guerres géorgiennes qu’elle a pourtant fui de toutes ses forces. C’est sa rencontre avec ce Colonel, l’un de ces nouveaux riches russes, qui va l’amener à la fois dans une fuite en avant et un retour en arrière, ravivant comme du sel sur une blessure, les horreurs, les crimes de guerres, dont les forces soviétiques se sont rendus coupables. C’est la tragique histoire d’une injustice innommable, commis dans un coin de montagne géorgienne, par une bande de soldats russes, que rien n’aurait réuni si ce n’est les appétits impérialistes des grandes huiles. Nino Haratischwili brode précautionneusement, attentivement, et avec un don incroyable, l’écheveau ou cette injustice s’inscrit en motif principal au plein milieu d’un imbroglio d’Histoires nationales qui se télescopent en des conflits, ou la victoire est amère.

L’histoire qu’elle met en avant, avec beaucoup de maîtrise par le biais des différentes voix des protagonistes qui s’entrelacent, tout comme les temporalités qui s’emmêlent, se succèdent, suit une progression nette et a le mérite de garder une clarté tout au long du développement ou les intentions du Colonel se laissent appréhender. Le titre est plutôt clair, il y a trois personnes principales qui participent activement à éterniser le souvenir tragique du crime. Si la traduction française a choisi d’inclure les trois personnages dans l’intitulé, la version allemande et originale a choisi de ne se concentrer que sur le chat et la corneille, les deux instruments de la vengeance. Pourtant, ce colonel est l’autre figure essentielle du roman : loin d’être ce riche homme d’affaire qui ne vit et jouit qu’à travers le pouvoir, les femmes et la poudre accompagnés d’une coupette de Roeder Cristal millésimé, il est une figure complexe, tuée dans l’œuf par la guerre, le crime, et par-dessus-tout, la nature des soldats révélée par la guerre. Ce n’est pas un protagoniste qui s’apprécie à la lumière de ses actions, c’en est un dont la vie et les choix ne peuvent laisser coi, par la multitude et la puissance des influences qui ont façonné sa vie, ses choix, ses actes. Et plus globalement, on se laisse emporter sur cette réflexion qu’amorce Nino Haratischwili à travers sa trame narrative, à savoir la façon d’aborder ces crimes de soldats transformés en meutes, ces crimes de guerre sans nom.

On le sent, il y a dans cette horreur qui a vu le meurtre d’une jeune fille, une convergence de ratés de la société, de son aveuglement face aux déviances, aux simples défauts des hommes, qui sont accentués, amplifiées, poussés à leur paroxysme par cet état d’ensauvagement ou l’armée russe les hommes : des machines dressées pour tuer. Si celle-ci leur a enlevé toute dignité, toute capacité à se considérer encore comme des êtres sociaux, il ne faut pas s’étonner du résultat. La guerre n’est que le résultat d’une maltraitance congénitale, étatique, qui dresse domestique et dompte l’homme à un point de non-retour, les épaves que sont devenus les compères de crime du Colonel en font preuve. Ces hommes perdent toute capacité à réfléchir, la violence est le seul réflexe qui leur reste dans ce combat ou il faut absolument trouver un coupable, un ennemi naturel. La guerre devient même une drogue dont même l’addiction aliénée à la vodka ne compense pas le manque. Une fois que l’homme a gouté le sang, il n’y a plus de retour possible.

Et il y a Chat et sa famille d’exilées en Allemagne, une autre porte ouverte sur cette Géorgie farouche et libre, qui a subi deux guerres. La résilience dont elles font preuve est peut-être l’une des seules victoires de ces conflits interminables, puisque désormais certains Géorgiens s’enrôlent dans l’état islamique. Elles sont porteuses d’une force et d’une volonté, de cette indépendance, qui leur permet d’aller de l’avant, la même, peut-être, qui permettra au pays d’avancer s’il échappe à la nouvelle tyrannie qui s’annonce, on apprend d’ailleurs que l’alcool y est formellement interdit dans le pays. Ces femmes exilées portent en tout cas une force positive et créatrice, qui ne peut s’épanouir que loin du pays. C’est la question essentielle pour Chat d’ailleurs, abandonner son piétinement existentialiste, et confortable, pour se créer une nouvelle vie.

J’ai été conquise par ce titre, j’aimerais d’ailleurs souligner la sortie chez Livre de Poche de son titre La huitième vie le dix-neuf août dernier, qui me semble tout aussi attrayant. Merci encore aux Éditions Belfond d’avoir mis en lumière, à l’occasion de cette rentrée, Nino Haratischwili et son fantastique roman !

En 1998, je m’étais rendu pour la première fois en Russie, juste après que le pays avait fait défaut sur sa dette, juste après que les « sept cavaliers » avaient aidé un président de plus en plus hagard, avec une passion dévorante pour la vodka, à se faire réélire, histoire de couronner leur immense fortune par la détention du pouvoir.

Un fascinant Eldorado où il n’y avait pas de lois : le monstre originel qui s’étendait sur onze fuseaux horaires avait été morcelé et cédé par une poignée d’hommes. En 1994, l’ensemble de l’industrie soviétique avait été évalué à peine douze milliards – du gaz au métal en passant par le pétrole – alors qu’à elles seules, des entreprises comme la société américaine Kellogg’s étaient bien mieux cotées.

Les biens publics avait été sacrifiés sur l’autel de la privatisation, convertis en obligations et avoirs, et vendus lors de misérables enchères à toute personne capable de mettre quelques roubles sur la table. Ces gens qui, jusque-là, n’avaient jamais eu le droit de posséder quoi que ce soit, pour lesquels toute forme de capital était l’oeuvre du diable, bradaient leurs avoirs contre une bouteille de vodka au marché noir. Mais ceux qui étaient malins et avaient de la ressource, ceux qui étaient assez jeunes pour ne pas perdre le fil des bouleversements en cours savaient quels trésors attendaient d’être déterrés. On n’avait pas encore de terme, pas encore de nom pour désigner toutes les opportunités que cette période recelait. On ne voyait pas ce qui se cachait derrière toutes ces portes qui étaient en train de s’ouvrir. Mais certains étaient déjà convaincus que le jeu en valait la chandelle : Homo oligarchus prenait le relais d’Homo sovieticus. Le chaos russe était devenu ma drogue, ma ruée vers l’ors, et le besoin irrépressible d’aller, au péril de ma vie, étudier cette nouvelle espèce humaine avait pris possession de moi à un point que je n’aurais jamais soupçonné.

La rentrée littéraire 2021 des Editions Belfond, c’est aussi

Au bord de la nuit est un livre unique, inoubliable. Publiée en Allemagne en 1933, interdite par le régime nazi, injustement oubliée, saluée par Patrick Modiano, une œuvre d’une infinie délicatesse et d’une écriture subtilement poétique, à redécouvrir d’urgence.

Un beau matin, au petit-déjeuner, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Renata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ? Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D’autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Renata jusqu’à ce que des problèmes de genoux ne l’obligent à la sédentarité.
Qu’à cela ne tienne, c’est certainement juste une passade.
Sauf que contre toute attente, Remington s’accroche. Mieux, Remington y prend goût. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington commence à envisager très sérieusement de participer à un Iron Man, Renata réalise que son mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Face à cette fuite en avant sportive, leur couple résistera-t-il ?

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