Donbass

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Avdiïvka, sur la ligne de front du Donbass, hiver 2018.
Au pied des terrils, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé. Dans la steppe ukrainienne, on a déjà tout vu, et il en faut plus pour émouvoir petits voyous et retraitées en peignoirs léopard. Et quand les enfants d’Avdiïvka sont assassinés sauvagement, même le colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme. Il se lance à coeur perdu dans une enquête qui va vite réveiller les démons du passé…

Benoît Vitkine

313 p.

Le livre de poche

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.

P93v p116 p140 p152

On arrive au dernier mois de ce Prix des lecteurs 2021 organisé par Le livre de poche, un assez bon cru, le meilleur de tous à mon sens. D’abord parce que j’ai eu deux véritables coups de cœur. Ensuite parce que depuis le début, j’espérais secrètement qu’un des romans de la sélection nous amène à l’est, mon vœu s’est réalisé avec Donbass de Benoît Vitkine. Si mon choix se porte finalement sur ce titre, il aurait tout aussi bien pu aller à Les Refuges, qui m’a littéralement estomaquée et sur lequel je reviendrai ultérieurement. Benoît Vitkine est un journaliste français, spécialiste de la Russie et des ex-pays soviétiques, correspondant du Monde à Moscou, il faut le suivre, sur twitter notamment, car il est une source quotidienne, fiable et passionnante de ce qui se passe à l’est, et entre autres, dans le Donbass, ou d’autres contrées qui ne font pas forcément les gros titres de nos journaux. Ici le récapitulatif de ses articles pour les heureux abonnés du quotidien.

C’est un livre que j’aurais fini par lire tôt ou tard car à l’exception de rares évocations sommaires sur la région et le conflit géopolitique qui la déchire, je n’avais pas eu l’occasion de me pencher sérieusement sur la nature des conflits. Benoît Vitkine en première ligne de la guerre présente avec clarté tous les enjeux autour desquels se déchirent séparatistes, largement soutenus par le voisin russe quelque peu intrusif, et loyalistes. Comme il le souligne à travers la voix désenchantée de son colonel, le conflit du Donbass n’est pas celui qui préoccupe en premier lieu l’Union Européenne même si le traité de Minsk a sensiblement apaisé le débat. S’impliquer – efficacement – dans un conflit dont l’une des parties est soutenue par Vladimir Poutine, c’est aussi affronter l’ire froide et rancunière du dirigeant russe, colère dont l’Union Européenne se passe aisément, j’imagine. Comme celle du Haut-Karabagh, la guerre du Donbass est de celles qui nous sont tellement éloignées, que l’on n’arriverait pas même à situer le Donbass sur une carte, ni même à la définir, étant données les deux républiques autoproclamées, mais non reconnues qui composent entre autres la partie indépendantiste du bassin et l’instabilité des lignes de fronts entre loyalistes ukrainiens et séparatistes prorusses.

Si Benoît Vitkine nous laisse à porter de main les principales clefs pour comprendre le conflit qui agite la région, je pense à la révolution de Maïdan, qui tient son nom d’une des places principales de Kiev, ce roman reste un polar. Clairement la part géopolitique occupe la majeure place du roman, ce qui a totalement répondu à mes attentes. S’il a choisi la fiction (encore que, jusqu’à quel point l’est-elle ?), la narration s’ancre sur un terrain tout ce qu’il y a de plus réel. Peut-être que loin des reportages qui ne sont pas forcément aussi attrayants qu’un bon polar, ce mode est idéal pour raconter une guerre dont l’occident peine à connaître le nom. Déplacer le conflit dans la zone de la fiction, qui lui laisse un champ d’action plus personnel et plus souple au niveau écriture, lui a peut-être permis d’attirer un lectorat sans doute plus large, plus diversifié. En tout cas, depuis son rôle de journaliste et de spécialiste de la zone d’Europe Orientale, il apporte une clarté nouvelle et bienvenue sur l’écheveau complexe qui s’est noué là-bas et dont les fils semblent être assez difficiles à dénouer.

Il a choisi de donner une orientation policière à son roman pour parler du Donbass, qui me semble après tout en parfaite concordance avec l’atmosphère des lieux, compte tenu le champs de mines et de destructions qu’est devenue la région. Depuis son rôle de romancier, il a bâti une intrigue, qui s’appuie en très grande partie sur le contexte belliqueux et mortifère, sépulcral, ingérable, presque, d’une guerre poussée jusqu’à l’absurde, qui divise les ukrainiens, dont les plus retors ressortent saufs. Un spectacle de pantomimes dont le Tsar russe semble s’absoudre, avec peut-être un air d’innocence à peine trop exagérée. Ces assassinats d’enfants, qui sont en temps de guerre, la dernière étape peut-être avant le basculement complet dans la folie inhumaine des belligérants – il le souligne – sont prétexte à étudier des destins individuels, qui ont tous un rapport étroitement complexe, ambiguë et funeste avec la guerre, et la mort. Cette mort est le fil rouge du roman, comme une malediction imprescriptible pour à la fois l’Ukraine en tant qu’ex-république soviétique, et la Russie, dont la guerre du Donbass n’est pas la seule coupable.

Le narrateur, Henrik Kavadze, ne tranche pas sur ce fond surexposé à la guerre, assez obturé par les instruments et les blessures de guerre, les stigmates laissées sur cette terre douloureuse, qui n’appartient plus à personne. Tout comme les gens sont dépossédés des leurs, il ne leur reste plus que leurs morts, leurs deuils, leur mémoire et leur peine. L’industrie qui marche encore, la cokerie, n’est pas là pour remettre un peu de couleur à la vie des Donois, décidément bien noire. Les voies de sortie ne sont qu’artificielles, l’alcool, la drogue, n’apporte que ce flash de vie vif et aveuglant, aussi artificiel qu’éphémère, qui finit par brûler la rétine.

Je te dis que les équilibres sont précaires. Tu te rends compte de ce qui se passe ici, Henrik ? Quinze mille personnes vivent dans ce trou, sur la ligne de front, et la ville tourne ! C’est un miracle. Il n’est possible que parce que chacun, à la place qui est la sienne, continue de faire son boulot. Le mien, c’est de faire que cette ville mange, qu’elle se gave d’anthracite comme l’a toujours fait. La guerre a seulement créé de nouvelles obligations. Quand il y a une coupure de courant, ce sont mes gars qui vont dans le no man’s land réparer les installations. Toi, ton boulot, c’est de faire en sorte que l’ordre social ne vacille pas, guerre ou pas guerre. Crois-moi, Henrik, l’ordre social et les assassinats d’enfants, ça n’a jamais fait bon ménage.

Si cette guerre est éloignée géographiquement parlant, elle est étonnamment proche au point du vu temporel, et lire des 2014, des 2015 met un coup de semonce bienvenue pour les ouest-européens que nous sommes. Ce qui est particulièrement frappant, quand on lit à travers les lignes de ce roman, c’est de constater à quel point cette guerre semble ne pas vouloir trouver de fin, si les mortiers continuent à voler de part et d’autre plus par la force de l’habitude que par conviction, les soldats, eux ont le geste aussi automatique que leurs armes. Si cette guerre n’en finit pas, le chagrin des survivants en est à son image : infini, immuable, indélébile. La guerre se nourrit de ses décombres et de ses morts, la Russie de ses guerres, de cette mélancolie soviétique, qui aura peut-être du mal à se défaire de ses désirs mortifères d’expansion. Surement pas avec un homme aussi mégalomane que Poutine à sa tête.

-Je crois qu’on vous oubliera, finit-il par dire. A Kiev, la guerre a déjà disparu. Quant au reste du monde, il voit un conflit exotique, une lutte entre sauvages de la steppe. Pour les uns vous êtes les Hutus, pour les autres les Tutsis, mais qui se fout des Hutus et des Tutsis ? Vous-mêmes, vous sauriez me dire ce qui s’est passé en Transnitrie en 1992 ? Qui étaient les bons, qui étaient les méchants ? Personne n’a envie de se souvenir de la guerre. Ou plutôt si, mais des noms de bataille, des chefs, des symboles… On dira que quelques types courageux ont été au casse-pipe face aux chars russes, puis qu’ils se sont enterrés dans des tranchées, et c’est tout. Dans dix ans, quand vos potes culs-de-jatte feront la manche dans le métro de Kiev, les gens détourneront le regard, puis ils se rappelleront que là-bas, à l’est, il y a un bout de territoire pour lequel on s’est battu. Pour lequel on se battra peut-être encore.

Henrik s’interrompit brutalement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas parlé aussi longtemps. Il s’était laissé emporter et transpirait légèrement. Le policier ne se souciait pas vraiment d’avoir heurté les gars de la casemate, mais il se rendait compte qu’il ne croyait pas entièrement à ce qu’il avait dit. C’est sa propre frustration afghane qu’il avait criée. En réalité, les deux situations étaient différentes. Quand ils étaient rentrés, eux, le pays ne les avait pas simplement oubliés, il leur avait tourné le dos. Aux yeux de leurs concitoyens, cette guerre qu’ils étaient partis mener contre les moudjahidin était devenue au mieux absurde, au pire injuste – « impérialiste », disait-on, une insulte qui talonnait « fasciste » au panthéon des termes infamants de l’époque communiste. On faisait d’eux non pas des héros, mais des assassins. Et pourtant, Dieu sait combien ils auraient voulu ressembler à leurs pères rentrant de Berlin…

Les combattants du Donbass, eux, avaient un pays derrière eux. Ils se battaient sur leur terre, pas sur un sol étranger et lointain. A l’époque, le pouvoir soviétique cachait jusqu’au bout aux soldats leur départ pour l’Afghanistan. On s’entraînait, pour les plus chanceux, puis direction Douchanbé, le Tadjikistan soviétique, et enfin l’Afghanistan. Ceux du Donbass, qu’il s’agisse des paysans, des chauffeurs de taxi ou de la fine fleur de la jeunesse ukrainienne, savaient ce qu’ils venaient faire là. Ou croyaient le savoir.

Ils en parlent aussi…

Ambiance Easy Rider et déglingue à tout-va : ce roman musclé fait découvrir les grands espaces du Far East, par le portrait d’un jeune homme désabusé qui tâtonne pour trouver sa place dans le joyeux désordre de la société ukrainienne.
Herman, un jeune gars pas compliqué qui travaille grâce à un piston dans l’administration, évite le plus possible d’être mêlé aux combines douteuses de ses collègues. La vie n’est pas simple dans cette grande ville de l’Ukraine postsoviétique, et il l’aborde avec une certaine dose d’ironie désabusée… Un jour, par un nébuleux coup de téléphone, il apprend que son frère a disparu. Celui-ci gérait une station-service dans une province éloignée’ Herman se met en route. Sur place, il se casse les dents sur les employés de son frère, tombe amoureux de la comptable Olga, tente de sauver la station-service des griffes d’un oligarque, et se démène jusqu’au moment où il comprend que ce qui est véritablement en jeu dans cet improbable voyage, c’est le sens de sa vie.
Dans ce roman déjanté et foisonnant, Jadan transforme la région industrielle du Donbass en un pays fantastique, où souffle avant tout le désir de liberté. Par le portrait d’un jeune homme qui ressemble à tant d’autres, invoquant les nomades des steppes ou l’invention du jazz par une mystérieuse anarchiste, il nous donne à voir un pays au désordre joyeux, qui laisse la porte ouverte à tous les possibles.
Les téléphones existent afin de transmettre toutes sortes de choses désagréables. Je sais de quoi je parle. J’ai passé ma vie à combattre les appareils téléphoniques, sans grand succès toutefois. »

Ce livre est sur le Donbass et pour le Donbass. Dans ce livre je n’y suis pas, ou presque : mon Donbass à moi restera hors-champ.
Mon rôle ici a été d’écouter et de regarder.

Les personnages principaux de ce livre sont ceux qui ont vécu et fait cette histoire.
Zakhar Prilepine

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