Au bord de la nuit

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Au bord de la nuit est un livre unique, inoubliable. Publiée en Allemagne en 1933, interdite par le régime nazi, injustement oubliée, saluée par Patrick Modiano, une oeuvre d’une infinie délicatesse et d’une écriture subtilement poétique, à redécouvrir d’urgence.

Friedo Lampe est né à Brême le 4 décembre 1899. À l’âge de cinq ans, on lui diagnostique une tuberculose osseuse à la cheville gauche ; handicap qui lui vaudra d’échapper aux deux guerres mondiales.

L’Université lui permet de consacrer dix ans à sa culture personnelle : musique, littérature, histoire de l’art. En 1928, il obtient un doctorat en philosophie sur les Chants des deux amants de Goeckingk.

Il retourne à Brême pour travailler comme écrivain et éditeur au magazine familial Schünemann Monatshefte mais, en raison de la Grande Dépression, le magazine cesse de paraître. En 1932, il trouve du travail dans les bibliothèques publiques de Hambourg, et s’implique dans un cercle d’écrivains et de passionnés de littérature. Écrivain discret, Friedo Lampe est resté longtemps oublié, y compris dans son propre pays. Auteur de romans et de nouvelles, il semble avoir toujours été hanté par l’échec et la malchance. Journaliste nonchalant, bibliothécaire par défaut, suspect aux yeux des nazis, il est abattu pendant la bataille de Berlin par une patrouille soviétique le 2 mai 1945

Friedo Lampe

171 p.

Editions Belfond

Am Rand der Nacht, 1933

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Les Editions Belfond proposent en cette rentrée quatre titres, dont deux que j’ai choisis de lire dès maintenant à travers la plateforme Netgalley. Au bord de la nuit de l’auteur allemand méconnu Friedo Lampe est le premier de ces ouvrages, le second est le passionnant Le chat, le général et la Corneille, qui a été l’objet d’une chronique ultérieure. Au bord de la nuit fait partie de la collection Vintage de la maison d’Editions, collection qui regroupe les classiques de la maison, où l’on classe forcément Friedo Lampe, mort en 1945, et faisant partie de ces écrivains trop discret, en tout cas, bien injustement oublié. Il est mort l’année ou l’Allemagne a été démantelée, la longueur de son oeuvre en a fait les frais. J’ai pris connaissance de l’auteur avec ce surprenant et visionnaire texte, obligeamment entouré des notices biographiques et exégètes.

Si j’ai utilisé le terme de surprenant, c’est que le récit se déroule sur le seul temps d’une soirée mais inclut une multitude de personnages, dans qui serait être un quartier de la Brême natale de Lampe. Nous ne sommes pas du tout sur une diégèse classique, introduction, développement, fin. Friedo Lampe pose son regard – ou plutôt il déploie son microscope – sur ceux qui hantent ce bout de ville, entre artère principale et embarcadère un soir parmi d’autres. Plus qu’un simple regard, il infiltre chaque scène, chaque intériorité, et navigue de l’une à l’autre : jamais le flux de conscience n’a aussi bien porté son nom. Lire Friedo Lampe, c’est se rappeler le style unique de Virginia Woolf, la révolution de son style – à l’époque – qui peut désorienter le lecteur.

Le roman démarre au coucher du soleil, à sept heures et demi, pour se terminer quelques heures plus tard. La particularité de ce mode de narration réside donc dans sa fluidité, la narration se perpétue d’un personnage à l’autre sans nul besoin d’artifice quelconque. Bien sûr, c’est déroutant, mais j’ai lu avec l’impression de visualiser une scène en continu grâce à l’objectif de l’auteur. Le dialogue lit les personnages entre eux, comme un long telephone arabe, une chaîne dont chacun des maillons est un des personnages du récit. L’intérêt de ce roman est non pas uniquement dans son contenu même, mais dans sa forme qui donne presque au lecteur l’impression de visualiser un film. La prouesse de l’écriture de Friedo Lampe est de donner une autre dimension artistique à son récit : celle d’un hybride entre littérature et cinéma, ou l’imagination du lecteur est mise à contribution, et l’image créée dans son esprit est ainsi plus prégnante qu’avec une narration classique.

Un parc, un port, une rue principale – l’Oberstrasse -, un cinema on ne peut pas dire que des détailles particuliers qualifient cette ville allemande, que nous présente l’auteur, plutôt anonymisée par le manque de toponymes. Le don de l’écrivain réside d’ailleurs dans la simplicité, la banalité de la scène choisie en y inscrivant la diversité des caractères qui s’entrecroisent au quotidien à travers des épisodes de vie, des jeux d’enfants, un match de catch, le départ d’un navire et quelques incidents mineurs, en une soirée d’automne. C’est donc sur ces flux, certains très courts, d’autres plus longs, de consciences de personnages, tout ce qu’il y a de plus banals et sur la simplicité d’une soirée d’automne au sein d’une ville portuaire allemande que l’écriture de Friedo Lampe exploite pour en faire un texte singulier.

 Là-bas, à l’extrémité du jardin, sous les grandes feuilles de la tonnelle, monsieur Hennicke, le maître de géographie, et ses deux fils étaient assis. Une lampe à pétrole, placée au milieu de la table, répandait une chaude lueur jaune. De temps en temps elle filait et monsieur Hennicke, d’une main légère, diminuait alors la flamme. Il avait un livre ouvert devant lui et lisait à haute voix. La tête dans les mains, ses deux fils, collégiens de première année, blonds et dégingandés, aux visages moites et boutonneux, buvaient ses paroles. Leurs regards étaient fixes, perdus dans l’obscurité du jardin ou en une contrée plus lointaine encore. 

Lors de mes cours de littérature anglaise, lorsqu’il fallait aborder la problématique du Stream of Consciousness, les enseignants abordèrent Woolf, mais aussi James Joyce ou encore Dujardin pour la partie française. Friedo Lampe brille aux abonnés absents et pourtant ce titre-là est un exemple frappant de ce mode de narration, qui a surtout été l’instrument d’auteurs anglophones. Friedo Lampe mériterait sa place dans le panthéon, d’autant qu’il représente l’Allemagne, ou la littérature n’a pas forcément osé s’aventurer sur ce terrain-là. On ne peut que féliciter cette initiative des Editions Belfond de mettre en lumière à travers ce texte, et ses explications bienvenues, un auteur injustement passé dans l’oubli. L’étude conclusive du roman d’Eugène Badoux apporte d’ailleurs un éclairage précis sur les signes avant-coureurs, de mauvais augure, qui ressortent de ce texte publié en 1933 et qui contient peut-être déjà les premiers coups de tonnerre de deux décennies terribles. Avec un peu de recul, considérant le titre, le français est l’exacte traduction de l’allemand, la date de rédaction et le contenu même, toute sa dimension métaphorique s’éclaire en une ultime coup de lucidité : si justement, Friedo Lampe, a choisi cette période bien définit de cette fin de jour, il est effrayant de constater l’acuité de l’homme quant à sa vision de l’avenir bien sombre, cette réalité au bord de basculer.

C’est donc une écriture d’une extrême sensibilité qu’est celle de Friedo Lampe, comme l’était l’homme selon les descriptions liminaires, qui annonce, peut-être pas un monde, en tout cas un pays sur le point de s’embraser. Il est l’auteur également d’un second roman Orage de septembre ainsi de quelques nouvelles, dont on peut garder l’espoir qu’ils seront réédités un jour.

Oui, le temps passait, pour l’un trop lentement et pour l’autre trop vite. Et pourtant il ne passait ni vite ni lentement, mais d’un pas régulier, inexorable, incessant; il était rigoureux et inéluctable comme le chant de la flûte de monsieur Berg, qui planait sur les jardins, montait, descendait, sans trêve, rythmé par une loi d’airain. Et ce passage, cet écoulement, n’était ni joyeux ni triste, mais simplement était — impénétrable. Le temps se mouvait en toute chose, mouvait tous et tout, et tous se mouvaient en lui; sa coulée traversait les eaux, les arbres, le vent, le sang et le battement des cœurs; surgi de l’obscur, il poussait et entraînait tout, et replongeait à l’obscur — sans commencement et sans fin. Le jour était passé, la nuit était venue, une nuit quelconque, une des innombrables, et qui jamais ne reviendrait semblable.

Pour aller plus loin

C’était une âme sensible dans un corps de géant.
Il mesurait deux mètres et écrivait des histoires tristes. Par exemple, celle des cygnes mordus à mort par des rats, tirés au fond des fossés par leurs prédateurs dans un grand gargouillement. Il était né à Brême, ville portuaire, avec des manufactures de cigares, des beaux quartiers, des docks, et une forte odeur d’eau. De son enfance hanséatique, il a gardé toute sa vie un goût prononcé pour les havanes et les embouchures des grands fleuves.
Les bateaux fascinèrent cet ennemi des voyages. Il avait horreur de faire ses valises. Il ne partait jamais. Chaque jour, le crépuscule lui donnait un passeport pour d’autres mondes. C’était un passager de la nuit. Ses livres sont le miroir égotiste de cette fascination et de cette impuissance « . Daniel Rondeau Traduit de l’allemand et présenté par Eugène Badoux

3 commentaires sur “Au bord de la nuit

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  1. J’avoue que je ne connaissais pas cette collection Vintage auparavant. J’y ai depuis noté quelques noms Mais c’était une bien belle idée de mettre en lumière cet auteur allemand bien méconnu pour la rentrée littéraire.

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