Les enfants de la Volga

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Nous sommes dans la région de la Volga, dans les premières années de l’URSS, en 1920-1930. Jakob Bach est un Allemand de la Volga : il fait partie des descendants des Allemands venus s’installer en Russie au XVIIIe siècle.

Bach est maître d’école dans le village de Gnadenthal, une colonie située sur les rives du fleuve. Un mystérieux message l’invite à donner des cours à Klara, une jeune fille vivant seule avec son père sur l’autre rive de la Volga. Bach et Klara tombent amoureux, et après le départ du père, ils s’installent ensemble dans la ferme isolée, vivant au rythme de la nature. Un jour, des intrus s’introduisent dans la ferme et violent Klara. Celle-ci mourra en couches neuf mois plus tard, laissant Bach seul avec la petite fille, Anntche.

Après la mort de Klara, Bach s’éloigne du monde et perd l’usage de la parole. Tout en élevant l’enfant, il écrit des contes, qui de manière étrange et parfois tragique s’incarnent dans la réalité à Gnadenthal. Un autre enfant fait alors son apparition à la ferme : Vasska, un orphelin vagabond qui bouleversera la vie d’Anntche et Bach…

Gouzel Iakhina

512 p.

Editions Noir sur Blanc

Дети мои, 2018

Ma Note

Note : 5 sur 5.


J’avais inscrit Gouzel Iakhina sur ma liste des auteurs à lire rapidement. J’avais à l’esprit, à ce moment-là, de lire son premier roman traduit en français Zouleikha ouvre les yeux. Mais la rentrée littéraire a changé mon programme et c’est ainsi avec ce second roman que je découvre l’auteure russe. La Russie est décidément une source inépuisable de thèmes romanesques : sa géographie et son histoire sont le terreau où se greffent les récits de fiction d’auteurs aussi variés qu’uniques. Elle emprunte ici un thème peu traité, il me semble, néanmoins passionnant, il a plein de choses à nous enseigner, celui de l’immigration allemande vers les terres de la Volga. Ce roman est un hybride de culture allemande qui s’est greffé à un morceau de territoire et de culture russe, une longue fable, celle d’un monde disparu, qui n’a pas réussi à passer les mailles du poids lourd soviétique. C’est un roman incroyablement riche et foisonnant, un conte pour adulte, qu’a composé là Gouzel Iakhina, de tous les retours que j’ai pu en lire, il a fait l’unanimité des lecteurs et lectrices.

Entre Allemagne et Russie, l’auteure a conçu un subtil mélange des deux cultures en important l’âme allemande sur le territoire russe : si la Russie et l’Allemagne ont toujours entretenu des relations étroites, j’ignorais cet exode de la population allemande vers les confins de la Volga. Et si ceux-ci ont réussi à vivre dans une relative paix jusqu’à l’avènement des révolutions russe et du bolchevisme, c’est de façon très communautaire, comme si derrière ce repli sur soi, il y avait volonté à conserver sa culture et ne pas voir celle-ci la dissoudre dans le grand espace russe. En pleine lumière, au centre de la scène, Jakob Bach, le Schulmeister, le maître d’école subit une évolution singulière au fil de ce roman très fouillé. D’homme de culture allemande partagé entre la solitude et la volonté de transmettre son savoir, à la fois un peu sauvage mais terriblement fin, mais lettré et terriblement cultivé il devient un homme illettré, ayant perdu l’usage de la parole, la volonté de lire ou d’écrire, totalement hermétique à la langue russe, ainsi qu’à sa culture. Katia, la jeune femme dont il s’éprend, apparaît elle-même en princesse des glaces, reine morte trop tôt qui laisse la place à sa fille, princesse orpheline de mère, élevée et surprotégée par son père.

Si le nom de Bach ne nous alerte pas forcément au prime abord, peut-être que celui de Grimm, ou encore celui d’Hoffman, les noms de quelques autres protagonistes nous met la puce à l’oreille : Gouzel Iahkhina pioche copieusement dans le folklore germanique, en particulier celui des contes, pour façonner un récit sur le modèle d’un conte. Il y a l’Allemagne romantique, Schiller et Gœthe, le mélange de la poésie allemande à la réalité russe. Le monde des contes, allemands, est la trame de fond de ce roman, qui lui-même en est à sa manière. Mais il n’y a pas que les histoires allemandes, le folklore russe également très riches en contes transparait, notamment à travers cette Volga qui inonde les deux rives et le récit de sa richesse, de sa vie, tantôt tumultueuse, tantôt paisible, de tous les secrets qu’elle recèle dans ses profondeurs. Le titre à la lumière des éléments que parsème l’auteure peut confirmer cette lecture-là. La Volga est à mes yeux le personnage principal du roman, en prenant cette dimension fabuleuse au fil du récit, ce lieu atemporel qui définit des frontières, qui séparent les mondes, celui d’une réalité abrupte, celui d’une réalité secondaire, presque onirique. L’une des images les plus marquantes est cette vieille femme au rouet, qui a su titiller mes souvenirs de petite fille, que le Schulmeister Bach découvre dans la maison de Grimm, de l’autre côté du fleuve. Ce n’est pas pour rien que l’eau est dotée d’une puissance certaine dans la symbolique des contes merveilleux russes.

La Volga divisait le monde en deux.

La rive gauche, basse et jaune, s’étendait toute plate jusqu’à la steppe, là ou le soleil se levait chaque matin. La terre, de ce côté, était d’un goût amer, trouée par les souslik ; les herbes poussaient hautes et drues, les arbres – trapues et rares. Champs et melonnières couraient vers l’horizon, bariolés comme une couverture bachkire. Des villages s’éparpillaient au bord de l’eau. La steppe exhalait un air brülant, épicé, de désert turkmène et de Caspienne salée.

Personne ne savait comment était la terre sur l’autre rive. Des montagnes puissantes s’élevaient au-dessus du fleuve, puis retombaient à pic dans l’eau sombre, comme coupées au couteau.

Le réalisme de ce récit est constellé de signes mystérieux, d’une réalité supérieure que ne cesse de voir Bach : l’auteure a le don de créer des images d’une force suggestive impressionnante, la Volga devient le Styx impromptu de ce Charon allemand. Les images se succèdent les unes après les autres devant nos yeux, comme si nous étions de ces petits animaux qui tournaient autour du fleuve, spectateurs omniscients. Le roman est long, l’auteure prend doucement et patiemment le temps pour créer une ambiance, donner du caractère et de la profondeur à ses personnages, aux lieux, aux enjeux historiques et culturels. Il me semble qu’on pourrait lui reprocher quelquefois de se perdre dans des longueurs peut-être inutiles : on ne peut en revanche pas lui faire le reproche d’avoir tissé une histoire fade et tiède, terne. Tout se métamorphose, sous la plume de Gouzel Iakhina, en une réalité bien plus profonde qu’il n’y paraît. L’attention est donnée au détail le plus minime, rien n’est laissé au hasard puisque chaque motif fait appel à un pan de l’imaginaire du lecteur, est remarquable, il enrichit – ou alourdit la lecture- à chacun de voir. J’imagine que le travail de la traductrice, ici Maud Mabillard, est un labeur particulièrement exigeant avec Gouzel Iakhina. Maud Mabillard a d’ailleurs reçu le fameux prix de la traduction INALCO-FESTIVAL VO-VF pour le premier ouvrage de Gouzel Iakhina en 2019 qui n’est autre que Zouleikha ouvre les yeux. Et à défaut de vous passionner, elle vous cultivera par la richesse des détails historiques dont elle orne son récit.

Mais la richesse du texte de l’auteure ne s’arrête pas là : il recèle également de longs passages contemplatifs sur la beauté du monde, elle nous apprend même à lire le monde comme s’il était un livre que l’on décryptait. S’exprime ici autant l’amour des mots et de son pouvoir créatif que du monde et de ses richesses, de son unicité. Et le pouvoir soviétique, dans son uniformisation aveugle et meurtrière des uns et des autres, est cette force qui vient peu à peu tout détruire, elle s’y approprie la littérature, la mâche jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de gout et la recrache en une espèce de salmigondis informe et insipide, ce « remplacement des formes folkloriques » originelles. Certains passages en outre se caractérisent par une forme de réalisme magique, élargissant les limites un peu trop étriquées de la réalité soviétique qui a ensuite totalement fini de désenchanter le monde : est-ce une métaphore de ce régime qui a tout sali, tué dans l’œuf toutes les caractéristiques – et sa littérature en premier lieu – les charmes d’un monde avec ses attributs individuels, c’est ainsi que moi, en tout cas, je l’ai ressenti.

Cent contes. Cent nuits de la vie de Bach. Cent histoires transformées, sous le crayon fougeux de Hoffmann, en récits de la lutte du peuple laborieux contre les oppresseurs, les parasites et autres ennemis de classe. Cent publications dans le Wolga Kurier sous la signature du correspondant rural Hobach – ce modeste travailleur de la plume, ce héros mystérieux du front folkorique de la République allemande de la Volga.

Bach avait compris depuis longtemps quels contes Hoffmann attendait de lui. Les histoires à caractère religieux – avec la Vierge Marie, les Apôtres et les saints – étaient rigoureusement prohibées ; les récits mystiques – avec des magiciens, des voyantes, des objets magiques, des licornes et des chevaliers morts – n’étaient pas particulièrement souhaités ; en revanche, les contes faisant intervenir des gens simples – tisserands, cordonniers, pêcheurs, paysans, jeunes et vieux soldats – étaient toujours bienvenus. Etonnamment, il fallait des sorcières, des diables, des diablotins et des géants de toutes sortes et de toutes tailles, des ogres et des brigands : si Hoffman ne trouvait aucun attrait à la magie « mystisque », il appréciait les « représentants des supersititions populaires ».

C’est un texte qui emporte l’unanimité des avis que j’ai pu en lire : ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est le palmarès des Explorateurs de Lecteurs.com, il obtient l’une des meilleures notes du classement (je n’ai pas lu ce titre dans ce cadre-là), il fait partie de la sélection du prix Médicis : tout ceci, on ne va pas se le cacher, n’étant pas forcément gage de bon goût, je vous laisse à votre découverte, si toutefois vous ne l’avez pas lu. Ce texte très dense possède, pour le moins, une richesse de contenu, d’influences que l’auteure modèle à sa guise, peu communs : il a d’ailleurs fallu que je me restreigne pour choisir des passages du récit car ils me semblaient tous pertinents et essentiels. C’est une grande auteure que nous avons là, je crois.

Le monde était immobile et sublime, s’ouvrait docilement aux regards, comme les pages d’un livre feuilleté par une main impatiente. Avec un très léger effort de volonté, Bach s’éleva au-dessus des rives et les observa d’en haut – de si haut que les horizons s’arrondirent, se courbant vers le bas, et que la Volga se transforma en un long serpent avançant sur la terre par petites ondulations. Il redescendit – et son regard s’approcha tout près de la surface neigeuse, observant le jeu de la lumière sur les facettes du gel, examinant la construction de chacun des cristaux, remarquant leur variété et leur géométrie irréprochable.

Il n’y avait pas d’ombres dans ce monde ou les rayons de lune étincelants pénétraient dans le plus petit recoin : inondés d’une même lumière, les choses et les êtres n’y avaient pas de face sombre ni de défauts secrets. Il n’y avait pas non plus de place pour les mouvements dans cet espace resplendissant : la neige ne tourbillonnait plus au sol, soulevée par le souffle du vent, les herbes qui dépassaient n’ondulaient plus. La lune était immobile dans le ciel d’encre, elle ne changeait pas de position avec les heures, comme si elle avait été clouée à sa place par une main inflexible. Dans la steppe, non loin de la rive, deux petits corps s’étaient figés en l’air : une chouette grise, qui avait déployé ses ailes et avancé ses pattes, ses serres prêtes à saisir leur proie ; sa queue repliée touchait presque la neige, ses yeux jaunes regardaient en avant – là ou, sur la couche brillante de neige dure, courait un minuscule mulot, dont le corps s’était immobilisé en plein saut, ses pattes nues, roses, aux doigts écartés, tendues dans un mouvement désespéré, ses oreilles rondes plaquées contre sa tête, ses yeux écarquillés d’horreur. Tous deux étaient suspendus en l’air quand le regard de Bach avait franchi la glacière, et ils restèrent ainsi figés tout le temps qu’il passa à observer ce monde étrange.

La rentrée des Editions Noir sur Blanc, c’est aussi :

Une jeune femme s’installe dans un village de Basse-Silésie, à quelques dizaines de mètres de la frontière tchèque. Le régime communiste vient de s’effondrer, mais ce n’est pas l’unique changement perceptible : les maisons, les jardins et les forêts environnantes regorgent de vestiges du temps où la région appartenait à un autre pays. Strates de terre, strates de temps, le hameau prend rapidement les dimensions de l’univers, puisque les possibilités de narrations, à partir de lui, sont infinies. Empreint d’une imagination débordante, ce roman d’Olga Tokarczuk est l’épopée d’un tout petit lieu, avec ses habitants uniques, merveilleux, dont Marek Marek, le bon à rien, qui se soûle à mort pour ne plus sentir l’énorme oiseau dans sa poitrine, un professeur de latin qui redoute de se changer en loup-garou, et surtout Marta, perruquière fantasque, qui amorce et tisse les histoires…

LE STUPÉFIANT TROISIÈME ROMAN D’OLGA TOKARCZUK, ENFIN REPUBLIÉ DANS UNE NOUVELLE TRADUCTION.

Nées le même jour à seulement un an d’intervalle, Ella et Martha ont grandi comme des jumelles. Pourtant, la sombre, maussade Ella, et la brillante et impulsive Martha sont aussi différentes que les deux faces d’une même pièce.

Quand Martha fait une dépression nerveuse, c’est Ella qui prend soin d’elle. En plein cœur de l’hiver, elles partent se réfugier dans un hôtel perdu au milieu des montagnes, ilot de lumière au sein d’un paysage froid et dénudé, enseveli sous la neige. Isolées, hors du temps, les deux jeunes femmes vivent d’abord en symbiose. Mais des rencontres secrètes vont avoir lieu qui révèleront des désirs jusque-là inconnus, et la véritable nature de leur relation.

Un roman sur la jeunesse, la force des liens sororaux, l’emprise et la dépendance, la jalousie et la passion, et surtout, la quête d’une identité propre.

6 commentaires sur “Les enfants de la Volga

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