Les oracles de Teresa

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Depuis bientôt dix ans, Teresa n’a pas quitté son lit ni prononcé le moindre mot. Quand elle a senti son esprit vaciller et sa mémoire s’étioler, elle a choisi de rester couchée et de se murer dans le silence afin de ne pas laisser s’échapper le secret enfoui au plus profond d’elle-même. Pourtant, depuis bientôt dix ans, autour d’elle, tout le monde s’affaire et se relaie pour la garder dans le flot de la vie : ses filles Irene et Flora, sa petite-fille Nina, sa cousine Rusì, et Pilar, venue tout droit du Pérou, qui lui prodigue des soins au quotidien. Lorsque les heures de Teresa semblent comptées, toutes se réunissent pour la veiller et pour entendre ce qu’elle est peut-être enfin prête à leur confier, pour les aider à se libérer.« Grand-mère rêvait tout en nous écoutant, elle dormait tout en veillant sur nous. Ses paupières étaient closes, mais dessous, ses yeux étaient grands ouverts. »

Arianna Cecconi

284 p.

Éditions Marabout
La Belle Etoile

Teresa degli oracoli, 2020

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Je continue mon exploration de la rentrée littéraire. J’enchaîne avec Les oracles de Teresa, l’un des quelques premiers romans de cette rentrée à venir, l’un des rares titres de littérature italienne. Arianna Cecconi est anthropologue, elle a étudié le sommeil, ses rêves, entre les Andes, la Toscane et Marseille, un sujet de recherche qu’elle a d’ailleurs eu à cœur d’instiller à l’intrigue de son roman. Je ne sais pas si ce titre sera un des romans remarqués de la rentrée parmi les cinq cents et quelques ouvrages qui seront publiés car c’est un récit tout en finesse et discretion qui ne satisfera peut-être pas la curiosité avide de rebondissements, retournements de situation ou de suspens insoutenables. Point de tout cela, ici, en effet, le pouvoir de suggestion du langage et des sens est davantage mis en avant, langueur, calme, retenue et délicatesse. J’ai passé personnellement un agréable moment de lecture avec cette histoire de famille, où les hommes ne sont présents que par intermittence ou par le prisme de la mémoire ou des photos. Peut-être aussi que Teresa me ramène à mes propres souvenirs avec ma grand-mère, italienne elle-aussi.

C’est un récit empreint d’une certaine suavité, un charme discret mais certain, celle d’une attente qui n’en finit plus, celle de cette grand-mère qui se meurt lentement tandis que les souvenirs remontent au sein de cette drôle de famille, constituée de trois générations de femmes, dont Nina, la narratrice. Il n’y a pas vraiment de surprises au menu, on se doute effectivement que l’annonce de la mort de l’aïeule va provoquer quelques remous, on attend patiemment de savoir. J’ai été intriguée dès le début par cette absence d’hommes dans ce qui reste de cette famille : comme si les hommes n’avaient pas d’avenir ou ces femmes étaient par avance destinées à vivre dans une solitude certaine, perpétuant ce sort de génération en génération, féminine bien entendu.









Ce n’est pas tant le langage que j’ai apprécié dans ce paisible roman, c’est au contraire ce qui n’est pas dit, le silence dont chacune des protagonistes s’entoure et se meut, qui a levé au fil des années comme la pâte crue et collante d’une brioche chaude et sucrée, réconfortant, mais qui va devoir être rompu, forcément, à la mort de Teresa. Et pourtant, lorsqu’elles le font, ces quatre femmes parlent chacune d’un langage différent, la cousine Rusi par la piété dans laquelle elle s’est réfugiée, Flora par les mots de la littérature, Irene par son envie d’ailleurs, Pilar par ses mots, improbable mélange de quechua et d’italien, et Nina. Et naturellement, le silence de Teresa qui dure depuis dix ans, ou depuis toujours. Lectrice, j’ai compris les choses par cette focalisation omnisciente qui vagabonde de femme en femme, remuant le passé, les non-dits qui resteront des non-dits pour l’éternité certes, mais que chacune d’entre elle a compris. Car les quelques jours passés ensemble au chevet de la mourante ont fini par tisser des liens plus profonds entre elle, au-delà même des liens du sang, qui parachève cet embryon de famille qui a fini par en avoir le titre finalement. Ce que j’ai aimé, profondément, dans ce roman, c’est la façon dont l’auteur évoque en douceur, avec délicatesse, finesse et élégance les tréfonds les plus reclus du passé, les personnalités les sombres, les relations les plus difficiles, les secrets les plus lourds.

Teresa s’efface peu à peu, laissant place aux cinq femmes qui restent : ce roman, ce drôle passage de témoin, d’une vie qui n’a rien d’un sprint suffoquant mais d’une course d’endurance, est à la fois tristesse, la mort d’une personnalité forte et aimée comme celle de Teresa ne peut laisser personne indifférent, et nous ramène chacune et chacun à nos propres séparations, mais la sérénité qui entoure ces adieux sont empreints d’une sagesse et d’une tendresse peu communes.

Pas de sensationnel dans ce roman, juste une façon particulière de dire, d’évoquer, des silences évocateurs, des non-dits plutôt que des paroles en l’air, des mots pour ne rien dire, l’essentiel est tu, mais dévoilé : le secret de Teresa se devine peu à peu. Le silence, maître mot de ce roman plein de délicatesse et de finesse, est celui de Teresa depuis dix ans, des femmes, qui s’observent, mais n’échangent pas vraiment, les rêves, les apparitions, les images, les photographies parlent pour elle. La mort de Teresa la matriarche, à l’image du reste du roman, se fait dans la douceur, est forte en symbolique, clôt un cycle ou Les hommes sont les grands absents de ce roman.  Chaque femme va devoir se réinventer après elle, les rôles se réattribuer, la famille prendra une nouvelle forme, pour lui redonner un équilibre en laissant sa place et sa chance au sexe masculin. Un peu de douceur ne fait pas de mal, j’ai apprécié celle de ce récit ou la famille se fait et se défait au rythme de ces pouls de femmes qui s’accélèrent ou ralentissent au gré des évènements.

Je n’y arrive pas, mamée, c’est au-dessus de mes forces. Teresa était couchée sur le flanc droit, parce qu’il ne faut pas peser sur le cœur quand on dort. Maintenant que j’étais revenue au temps présent, j’avais froid. Je frottai mes pieds nus l’un contre l’autre. Mamée avait peut-être froid, elle aussi. Je pris une couverture de laine qui traînait sur le canapé, puis j’aperçus une tâche sur sa chemise de nuit. Je la regardais de plus près : c’était du sang. Je soulevai doucement la chemise de coton blanc. Sur la peau de son dos, à la hauteur du cœur, une crevasse, semblable à celles de la terre séchée par le soleil, s’était ouverte et saignait. J’en eus le souffle coupé. J’allais réveiller Rusì pour lui demander de l’aide quand mamée ouvrit les yeux.

Nos regards se croisèrent. Au fond de ses yeux si bleus, c’était bien elle, quand elle avait encore sa mémoire. Quand elle savait encore qui j’étais et ce que « petite-fille » voulait dire. À l’instant où nous nous reconnûmes, nos pupilles tremblèrent.

Je n’eus pas le temps de dire « mamée » ; déjà, Teresa rabaissait les paupières. Je l’appelai tout bas, serrant sa main dans la mienne, submergée par l’émotion indicible d’avoir retrouvé son regard et de l’avoir aussitôt perdu, sans qu’aucune preuve ne me reste de ce qui venait d’arriver. Teresa était retombée dans sa léthargie.

Pour aller plus loin

Cela commence par la fin.
Cela commence sur un banc en 2004, sur la colline de Hampstead, où une femme attend un homme. Dix ans plus tôt, ils se sont fait une promesse : à cette date exactement, sur ce banc-là, ils mettront fin à cette histoire d’amour née trente ans auparavant, ou bien ils décideront de tout recommencer. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer, en 1983. Ils n’auraient jamais dû s’aimer… Séparés par un mensonge, pourront-ils pardonner et effacer le années passées? Ce qui a été perdu peut-il véritablement se retrouver ?

9/06/2021À 70 ans, Anna Louisa Millisdotter, professeure émérite de philosophie, a un compte en banque bien fourni et une pièce à elle : un appartement de 250 mètres carrés en plein coeur d’Oslo, qu’elle partage avec Harold depuis bientôt quatorze ans – et avec lequel elle ne partage, en réalité, pas grand-chose d’autre.

Contrainte de quitter la scène universitaire par une étudiante qui l’accuse de l’avoir encouragée à se prostituer, Anna Louisa consacre l’essentiel de sa retraite à regarder des séries. Mais lorsque par un froid matin d’hiver elle tombe sur un article signé de son accusatrice dans l’un des plus grands journaux du pays, Anna Louisa décide de sortir de son mutisme. Après tout, le monde n’aurait-il pas encore besoin d’elle ?

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