Viper’s dream

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Des années 30 à la fin des années 50, Clyde « Viper » Morton règne sur Harlem au rythme du jazz et dans la fumée des joints de marijuana. Mais dure sera la chute.. Clyde Morton croit en son destin : il sera un grand trompettiste de jazz. Mais lorsqu’il quitte son Alabama natal pour auditionner dans un club de Harlem, on lui fait comprendre qu’il vaut mieux oublier son rêve. L’oublier dans les fumées de la marijuana… qui lui ouvre des horizons. La « viper », comme elle est surnommée à Harlem, se répand à toute vitesse et Clyde sera son messager. Il est bientôt un caïd craint et respecté, un personnage. Jusqu’au jour où arrive la poudre blanche qui tue. Et qui oblige à tuer. Jake Lamar est le plus français des Américains. Ce roman qui inaugure la série « New York Made in France » a connu une version radiophonique sur France-Culture, saluée par Télérama.

Jake Lamar

237 p.

Rivages/noir

Viper’s dream, 2021

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Viper’s dream de Jake Lamar fut d’abord une de mes quatre lectures à l’occasion de ma participation en tant qu’explorateur pour le site Lecteurs.com – le premier titre des quatre que j’ai décidé de lire peut-être parce qu’il correspondait le moins à ce que j’avais l’habitude de lire. Il fait également parti de la sélection des collègues du mois d’octobre pour le Grand Prix des Lectrices ELLE. Il ne faut jamais dire fontaine, vous connaissez la suite, car contre toutes attentes, j’ai dévoré ce titre. Jake Lamar a réussit à assembler un cocktail d’ingrédients qui donnent au final une oeuvre savoureuse, presque addictive, qui se lit comme tous ces anti-héros fument leur joint de marijuana mexicaine ou californienne : avec délectation.

J’aimerais évoquer le personnage principal, d’abord, puisqu’il donne son nom au titre et dont la vie donne le rythme plutôt percutant au récit : Clyde Morton, qui du pauvre redneck d’Alabama se transforme en parfait gangster de Harlem, qui voit ses rêves de musique voler en éclat dès qu’il débarque à New-York, devient un mafieux de première, ayant monté les marches de la délinquance au rythme des morceaux de jazz qui scandent la vie d’Harlem. Clyde ou Viper, c’est selon, est entouré de types tout aussi impayables, et égaient le récit de leurs lubies. La drogue devient chez ces anti-héros banal parmi les anti-héros dealeur de drogue un art de vivre, sans remord, ni pitié, laissant toute forme de regret au pied du train qui l’a amené en ville. Le pire, c’est qu’autant vendeur de drogue qu’il soit, Jake Lamar en fait un personnage somme toute pas antipathique doté d’un code de l’honneur et des valeurs qui lui sont toutes personnelles.

Car Viper de son surnom évolue dans une Amérique encore profondément ségrégationniste, ou les noirs sont relégués au fond d’Harlem, à cette époque-là troisième zone new-yorkaise, et même si ce n’est pas le fond du propos de Jake Lamar, cette séparation les laissent avec la tentation de l’argent facile et ainsi des activités illégales, dans lesquelles Viper comme ses amis ressentent la douce sensation d’exister. Lamar a su donner une atmosphère unique à la vie de Viper, faite de soul food et de morceaux de jazz, de fumettes intempestives qui finissent presque par atteindre l’odorat du lecteur.

J’ai eu l’occasion de lire quelques articles qui classaient Viper’s dream parmi les polars : à mon sens, ce titre n’en a pas du tout les caractéristiques. Certes le parcours de Viper est parsemé de cadavres – en tant que dealer de drogue, on serait étonné du contraire – mais l’accent est davantage porté sur le parcours de vie de l’individu. Ces morts, accidentelles ou provoquées, sont à mon point de vue les différentes étapes qui vont forger le caractère de Viper, qui de l’adolescent timoré et naïf a fini par devenir un homme un peu amer, désenchanté, las et mélancolique. Lorsque la famille, l’amour et l’amitié ont perdu tout leur sens, le compte en banque a beau être plein, les dollars issus de la vente de la drogue ne tiennent pas vraiment chaud le soir. Car, il ne faut pas se le cacher, c’est un roman très noir, sans mauvais jeu de mots évidemment, sur la déchéance d’un jeune homme, dont la condition d’homme noir dans des états ségrégationnistes ne lui laissait pas forcément percevoir son avenir sous de grandes perspectives.

Mais le style très gouailleur de Jake Lamar, qui participe largement à la réussite et surtout à mon attrait pour ce roman, allège un peu les ténèbres de cet Harlem impitoyable, ou le système de domination perdure encore ici, ou chacun est prêt à n’importe quoi pour se faire de l’argent. L’auteur américain tisse volontiers un lien avec son lecteur en s’adressant à lui et à travers son regard presque tendre pour Viper. Ce roman ne serait pas ce qu’il est sans cette musique qui imprègne presque les lignes que nous parcourons, le jazz apparaît comme une musique de fond ininterrompue mais capiteuse et appréciable, même pour moi qui n’écoute pas spécialement de jazz. Les figures mythiques du genre, Miles, Coltrane, sont présents et attribuent à la narration une atmosphère authentique. La play-list que Lamar adjoint en toute fin de récit ne démentira pas mes impressions.

-Tu vois ? dit Viper. Tu es plus intelligent que je l’étais à ton âge. Ce que tu as fait ce matin à Sticks Anderson… impressionnant. Avant la tombée de la nuit, tout le monde à Harlem aura entendu parler de toi. Et les gens te craindront avant même de t’avoir rencontré.

-Du moment que vous êtes content, Mr Viper. Pour moi, c’est tout ce qui compte.

-Ne perds pas de vue que, pour Machiavel, le mieux était d’être aimé et craint. Maintenant que tu as démontré qu’il fallait te craindre, je te conseille de faire un peu de charme à droite à gauche quand tu rencontreras les gens. »

Country répondit, souriant de toutes ses dents du bonheur : « Oui, m’sieur, ça je sais faire.

-C’est bien ce que je pensais. »

Pour une première exploration de cette rentrée littéraire, c’est une inattendue mais très agréable surprise. J’ai hâte de lire le ressenti des collègues qui ont également lu Viper’s dream. C’est également la découverte d’un style qui m’a procuré un réel plaisir de lecture. Un grand merci à toute l’équipe de lecteurs.com et spécialement à Karine Papillaud !

Clyde « The Viper » Morton sortait juste de chez Gentleman Jack, un soir, quand un Blanc baraqué en costard miteux piqua droit sur lui. Il avait le teint rougeaud et le visage semé de taches de rousseur. Deux flics en uniforme suivaient dans son sillage. Il exhiba sa plaque.

« Inspecteur Red Carney, police de New York. »

Et sur cette introduction, là, devant tous les Noirs qui se pressaient sur la fière et tapageuse Septième Avenue, Red Carney mit un gnon en pleine face à Viper.

« Les mains contre le mur, négro ! hurla Carney. Vous deux, fouillez-le. Videz-lui les poches.

-Qu’est-ce qui se passe, bordel ?  » lança Viper, sentant sa bouche s’emplir du sang de sa lèvre fendue.

« Ferme ta putain de gueule, négro ! » Une foule commença à se former. « Circulez, vous autres, aboya Carney. Circulez.

-Vous me faites pas peur « , dit Viper comme l’un des flics en uniforme commençait à le fouiller.

« Ah non ? Eh ben on va voir à changer ça !  » retorqua Carney, sur quoi il décocha un direct à l’estomac à Viper qui s’effondra aussitôt sur le trottoir, le souffle coupé.

« Je te colle au trou. Mettez-moi ce type dans le véhicule, messieurs. »

Au poste, les flics jetèrent Viper en cellule avec tant de violence qu’il se cogna la tête contre le mur et perdit connaissance. Il revint à lui tôt le lendemain matin. Deux flics le tirèrent de sa couchette, le traînèrent tout le long d’un couloir puis dans un petit bureau quelconque et l’assirent sur une chaise métallique. Il avait les tempes battantes. En face de lui, de l’autre côté du bureau métallique, était assis le jeune flic aux taches de rousseur.

« Bonjour Viper, lança Red Carney d’un ton presque amical. Ouille, tu as la gueule en bouillie. Désolé, mais il fallait ça. Et on était obligés de faire ça en public. Je couvre Mr O dans la petite affaire que vous tenez au salon de coiffure. Tu ne le sais pas encore mais je vais être le meilleur allié que tu auras jamais.

Pour aller plus loin

Dans une Amérique future et néanmoins déjà présente, la guerre contre le crime et la drogue a conduit le pouvoir à ouvrir des camps de rééducation pour les toxicomanes et à multiplier les condamnations à mort. Les exécutions font même l’objet d’un show télévisé à succès. L’instigateur de cette croisade est l’attorney général, Melvin Hutchinson, qui a rétabli la pendaison car elle est la forme d’exécution la plus économique. Avec une cote de popularité au plafond, il pourrait devenir le premier vice-président noir des Etats-Unis. Mais Melvin est un homme complexe qui, entre sa mère, sa femme et sa soeur, n’a pas vaincu ses démons personnels. Il cache un secret qui est en passe de le détruire. 

Comme un certain nombre de Noirs américains, Ricky Jenks a quitté les Etats-Unis pour s’installer à Paris. Il est pianiste de jazz et subsiste en jouant dans une crêperie de Montmartre. Il se sent chez lui dans le 18e arrondissement avec Fatima, sa compagne du moment. Pour lui, l’Amérique c’est fini. Il ne retournera. pas dans ce pays où il a connu une terrible humiliation, une blessure jamais refermée : le jour de son mariage, il avait vainement attendu sa future femme. Elle était partie filer le parfait amour avec Cash Washington, son propre cousin, un riche médecin arriviste et sans scrupules. Or voici que huit ans plus tard, le cousin Cash débarque à Montmartre. Affolé, aux abois, il a perdu de sa superbe. Il a aussi perdu son épouse. Pas l’ex de Ricky, mais une beauté nommée Serena qui a pris la fuite après une violente dispute avec lui et se trouverait à Paris. Pour localiser Serena, Cash compte sur Ricky. Et comme si cela ne suffisait pas à perturber sa vie de pianiste sans histoires, un travesti est assassiné dans le hall de son immeuble, la police le soupçonne… Il n’en faut pas plus pour que le tranquille Américain se retrouve entraîné dans un vrai roman policier. Jake Lamar a situé l’action de ce roman dans le 18e arrondissement où lui-même vit depuis bientôt quinze ans. Son humour, son regard décalé et sa finesse d’observation sont ici au service d’une intrigue riche en rebondissements. Comme dans Le Caméléon noir et dans Nous avions un rêve, on s’attache à ses personnages, de la première à la dernière page. Echappant aux clichés appuyés de  » l’Américain à Paris « , Jake Lamar privilégie la vision de l’immigré parmi d’autres immigrés et nous offre une émouvante réflexion sur l’exil.

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