Généralement, ce qui s’altère en premier, ce sont les couleurs

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Dans ce reportage autobiographique, Valentina Maini établit un dialogue avec son amie d’enfance confrontée à des troubles obsessionnels compulsifs. Elle compose aussi un très beau texte sur l’amitié mise à l’épreuve par la maladie de son amie. L’écriture s’impose ainsi comme un moyen de questionner le rapport à l’autre.

  L’écrivaine ne se protège pas derrière une distance face à la maladie, elle n’hésite pas à se remettre elle-même en question face à son amie, composant ainsi un texte courageux qui se révèle être un double portrait de femmes : celui de l’écrivaine et de son amie. Avec Généralement, ce qui s’altère en premier, ce sont les couleurs, Valentina Maini propose une réflexion sur les frontières entre le normal et le pathologique. On reconnaît en elle la lectrice attentive de Michel Foucault. C’est aussi par son attention aux mots que l’écrivaine parvient le mieux à tenter de comprendre les symptômes de son amie.

Valentina Maini

43 p.

La Variation

(dis)continuité(s)

La mischia, 2020

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Peut-être que la longueur de ce titre vous interpellera, en tout cas je l’espère. On sort un peu des standards usuels qui veulent qu’un titre se doit d’être concis et explicite. Je l’ai évoqué dans mon article sur la maison d’édition, La Variation n’a pas forcément vocation à rentrer dans les standards classiques des maisons habituelles. Et ma foi, ce n’est pas une mauvaise chose. Valentina Maini est une auteure italienne, qui commence son petit bout de chemin en France : elle a déjà publié dans diverses revues transalpines, publié un premier recueil de poèmes, un premier roman est sorti l’année dernière dans son pays, il s’intitule La Mischia, encore non traduit en français, voici le lien d’un site qui traite uniquement de littérature italienne, qui l’évoque. Etant elle-même traductrice du français et de l’anglais vers l’Italien, Valentina Maini s’est occupée de la traduction de son texte en français.

J’ai eu la chance de découvrir son texte : c’est un texte hybride, entre auto/biographie, poésie, documentaire, témoignage où les dialogues, discours directes, indirectes, rapportés se mélangent à une narration plus classique. En effet, le texte se compose d’une alternance de paragraphes, les uns en police classique, d’autres en italiques, la première instaurant la narratrice. Pour retracer la petite histoire du texte, il a d’abord paru en Italie dans une revue qui se consacre exclusivement à la publication de reportages littéraires.

C‘est une écriture très éthérée, qui nécessite de lire entre les lignes, entre les mots et entre les silences, bien plus d’ailleurs que par le texte lui-même : nécessité ne fait pas loi de poser des mots sur chaque parcelle d’expérience et de vie, si l’auteure s’est emparée du mal de son amie, c’est avec toute la pudeur respectueuse envers une personne souffrante qu’elle l’évoque. En même temps, c’est une écriture très intime, S. apparaît plus qu’une simple amie, c’est presque un symbiote, une sœur siamoise, liées entre elle par un même système respiratoire, un même système nerveux, un même système digestif, partageant un même souffle, les mêmes T.O.C, les mêmes maux. C’est, il me semble, ce lien intime, cette proximité presque fusionnelle, que l’auteure tente de restituer avec ces échanges parcellaires.

Une moitié qui souffre, l’autre tente d’appréhender sa souffrance. J’ai lu l’histoire d’une amitié, forte, où l’une expire sous la maladie qui la ronge insidieusement, où l’autre n’en peut plus de voir sa moitié s’effacer peu à peu. Aider commence peut-être par accepter l’autre et comprendre, comprendre à travers les métaphores, les comparaisons. Car pour comprendre, il faut représenter et se représenter l’incompréhensible, à travers des éléments concrets, l’eau, la mer, les couleurs, capter puis dessiner, peindre, esquisser la douleur et l’anxiété qui rongent, qui dévorent, qui abîment, consument, dissolvent les sentiments, les sensations, annihilent les émotions, les envies, les désirs. Valentina Maini pose les balises de ce mal obscur et insondable, pour les exclus bénis « Pour eux, les limites sont importantes, ils cherchent un périmètre ». L’écriture comme une expérimentation pour comprendre : modeler et manipuler les mots approcher d’au plus près de la souffrance, sans protection. L’histoire avec S., puis les apartés de la narratrice avec elle-même et ce lecteur invisible auquel elle confie bien volontiers son désarroi.

La confrontation face à l’évitement, des stigmates, des symptômes. Décortiquer la maladie pour comprendre, aller au fond des choses, de la maladie, la regarder dans les yeux, regarder, au microscope, les blessures auto-infligées, tâter la texture de la peau, déchiffrer les cicatrices sur ces mains lessivées par l’eau et le savon, palper sa rugosité : se saisir à pleines mains, à pleine vue, de la maladie pour mieux la comprendre ! La narratrice utilise le terme de « voyage, et c’est vrai, en tant que lectrice, c’est un voyage à travers la maladie, le patient emprisonné dans un « lac » face à ces bien-portants, ceux qui ne comprennent pas l’obsession maladive ou la maladie obsessionnelle qui a lentement empoisonné son cerveau, sa vie, ses relations. Ce que met en lumière Valentina Maini, c’est que la maladie ne s’arrête pas aux frontières de sa malade, elle se développe, comme une entité vivante, une espèce invasive, sur l’environnement proche de celle-ci, l’isolant, la coupant de toute vie sociale, repoussant ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ceux qui ont peur. C’est une ombre de S., un double, presque une troisième personne qui vit avec elle et son mari.

Là, S. veut me faire un reproche, dire quelque chose sans le dire.

Qu’ils s’en foutent des soucis esthétiques.

Que son imagination est fragile.

Que je dois arrêter mon enquête.

Que ce reportage n’a aucun sens, voilà, un classique,

tu t’amuses à tout compliquer

et tu n’es pas à la hauteur.

On ne peut pas transformer en un lieu une maladie mentale.

On ne comprend pas.

C’est une connerie et c’est bidon, les gens ne te croient pas.

On ne comprends pas

pourquoi

tu

fais

ça.

Tu ne pouvais pas parler d’autre chose ?

Une maison abandonnée, ou la ville portuaire

qui t’est si chère ?

Tu ne pouvais pas me laisser tranquille ?

Non, S., je ne pouvais pas,

il est déjà assez tard.

Je veux savoir ou tu es.

J’ai immédiatement été touchée par ce texte, d’une part parce qu’il nous fait toucher du doigt un mal bien difficile à cerner et comprendre dès lors que nous ne sommes pas concernés : les maladies mentales – l’expression est presque devenue offensante – sont dédramatisés, presque banalisés, – puisqu’on ne comprend pas, on évite, on nie ou on tourne en dérision. Valentina Maini a choisi, quand elle, une approche franche, directe et sincère, qui met en exergue d’abord sa propre difficulté à comprendre, ses échecs face à son amie, mais surtout la gageure que c’est de vivre avec de tels maux pour S., son amie, qui traduit une souffrance présente en chaque instant de sa vie. Si la forme de ce texte est inhabituelle, un récit pour elle-même, un récit tourné vers son amie, il est aussi, de mon point de vue, la traduction, la mise en forme, du caractère hors-norme, puisque tel est ce qu’on est catégorisé dès lors que l’on sort du cadre de la normalité apparente, de la maladie de S. Enfin, j’y vois une belle preuve d’amitié, et d’humanité, de la part de Valentina Maini, qui après tout prend soin de ne jamais dévoiler les origines du trauma de S. – il est évident que la curiosité mal-placée n’arrangerait forcément pas ses T.O.C – mais s’efforce de comprendre comment aider S., et surtout de donner une première amorce d’explication.

« Non, tu ne le sais pas. Tu n’imagines pas à quel point je suis fatiguée ».

C’est vrai, non, je n’en sais rien, et pourtant je pense

à ce que font les gens qui disent d’elle qu’elle est malade,

à ce que je fais, moi-même, à voix basse ou par écrit, ici,

à elle qui s’enferme dans sa bulle, comme pour

se protéger. Souffrir n’est pas permis, mais si

nous sommes reconnus, si nous faisons partie d’une groupe

doté d’un nom et d’une symptomatologie, si

quelqu’un nous a dit que notre douleur est cataloguée

par un cercle d’experts et qu’elle a même un sigle et

que les psychiatres hochent la tête quand nous parlons,

et nous posent des questions

telles que « combien de fois par jour vous lavez-vous les mains ? »,

« pouvez-vous m’expliquer dans les détails

comment vous prenez votre douche ? »,

« quand vous étiez petit, a-t-on abusé de vous ? »,

« et votre mère, votre père, ça va ? », « si je dis « peau » à quoi pensez-vous ? »,

« dans ce cas, pouvez-vous me dire

comment il vous a touché, et ou, et à quelle profondeur ? »,

« vos rapports sexuels ? », « avez-vous un journal intime ? »,

« saviez-vous que le pourcentage de personnes guéries est très limité ? »

Pour aller plus loin

René Crevel compose un essai poétique en s’inspirant du destin tragique des sœurs Brontë et de leur frère Patrick Branwell.

En quelques lignes, Crevel raconte l’Angleterre du XIXe siècle, l’isolement d’Emily, Anne et Charlotte dans les landes sauvages et les dérives de leur frère.

C’est sous le signe du vent et du tonnerre qu’il dépeint la famille Brontë qui se perd dans ses rêves.

Avant tout, ce texte est une invitation à découvrir les Sœurs Brontë à travers le regard de René Crevel


Artaud, théoricien du cinéma reste à redécouvrir.

Bien avant que ne surgisse Artaud le Mômo, l’auteur a été acteur, mais aussi scénariste.

Artaud pense le cinéma en poète, médusé et déçu par l’arrivée du cinéma parlant, lui qui a joué pour Dreyer un rôle inoubliable.

Lu aujourd’hui, ce texte nous invite à questionner notre propre à rapport au cinéma : le son est devenu depuis fort longtemps, pour nous spectateurs, une évidence que nous pouvons questionner, avec ce texte, par les mots mêmes du plus révoltés des poètes.

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