Ce qu’elles disent

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Entre 2005 et 2009, dans une communauté mennonite isolée de Bolivie, appelée la colonie du Manitoba en référence à la province du Canada du même nom, de nombreuses filles et femmes émergeaient au matin groggy, endolories, le corps couvert de bleus et en sang. Elles avaient été attaquées pendant la nuit. On a d’abord considéré ces agressions comme l’oeuvre de fantômes et de démons. Selon certains membres de la colonie, Dieu ou Satan infligeait ces souffrances aux femmes pour les punir de leurs péchés. D’autres les ont accusées de mentir pour se rendre intéressantes ou pour dissimuler un adultère. D’autres encore ont soutenu que toute cette affaire était le fruit de l’imagination débordante des femmes.

Finalement, on a appris que huit hommes de la colonie s’étaient servis d’un anesthésiant vétérinaire pour assommer leurs victimes et les violer. En 2011, ces hommes, déclarés coupables par un tribunal bolivien, ont été condamnés à de longues peines d’emprisonnement. En 2013, alors qu’ils étaient encore derrière les barreaux, des attaques de même nature et d’autres agressions sexuelles ont été signalées dans la colonie.

Ce qu’elles disent est à la fois une réaction à ces faits vécus, exprimée par le truchement de la fiction, et un acte d’imagination féminine. M.T.

Miriam Toews

249 p.

Editions J’ai Lu

Women talking, 2019

Ma Note

Note : 3 sur 5.

S’il y a un livre qui colle à l’air du temps, c’est bien celui-là : bien qu’il s’instaure dans un contexte différent de celui des paillettes et de la starification, mais dans le cadre d’une colonie mennonite de Molotschna, les souillures et les méfaits, et surtout ce sentiment de toute-puissance, restent les mêmes. Et ce n’est pas glorieux. On a tous entendu les noms de Epstein, Weinstein, DSK à l’international, et plus proche de nous, en France, ceux de Hulot, PPDA ou même Besson, récemment. Ce que l’on nomme bien maladroitement scandales sexuels font peu à peu jour au gré de la parole des victimes qui se libère face à cette illusion de gloire et ce panache difficilement contestables qui auréolent certains hommes de renom. Mais ce genre de crime n’inclut pas uniquement ces personnalités publiques mais si leur notoriété leur confère un ascendant certain. Les hommes les plus anonymes ne se privent pas d’exercer leur tyrannie sur leur pendant féminin, Miriam Toews, elle, s’attache à redonner la parole à ces femmes privées de parole et d’existence dans ce roman essentiel Ce qu’elles disent.

L’auteure évoque un milieu qui lui est bien connu puisqu’elle appartient elle-même au groupe religieux des mennonites, fondé au XVIe siècle lors du schisme protestant-chrétien, mot qui désignait à la base les anabaptistes (baptême des adultes seulement) des Pays-Bas. C’est un groupe religieux très traditionaliste qui repose sur l’idée du christianisme primitif et de la vie en communauté. La Molotschna était une colonie mennonite russe, provenant d’un Oblast d’Ukraine d’un village nommé Molochansk. Nous voilà ici en Bolivie dans la colonie de Manitoba : l’isolement de la communauté est tel que cela aurait bien pu se passer dans un coin perdu d’Europe ou d’Amérique du Nord. Autant vous dire que ce récit n’a ni la forme, ni le fond d’un roman classique. Il est présenté sous la forme d’un le procès-verbal de réunions des femmes la colonie, abusées et martyrisées, résolues à prendre leur avenir en main et soulevant toutes les possibilités s’offrant à elles.

L’une des premières choses qui m’ait frappée, qui en dit long sur l’état de soumission de ces femmes mennonites, c’est que le compte rendu soit tenu par un homme, l’enseignant de la communauté. Pourquoi un homme alors qu’ils sont le nœud du problème même ? Tout simplement, parce que sous couvert de traditionalisme, elles n’ont pas droit à être instruites et par conséquent ne savent pas lire. C’est exactement dans un moment comme celui-ci, lorsqu’il s’agit de se libérer de l’entrave patriarcale, que l’on se rend compte à quel point l’instruction est essentielle, ne serait-ce que pour lire une carte. Ce roman est important, et nous confronte à toutes les réactions, dont principalement les craintes de ces femmes face à leur oppresseur et de cette plongée dans l’inconnu : c’est le principe de l’emprise. Alors que certaines souhaitent s’enfuir le plus loin possible, d’autres n’envisagent même pas la solution. Devant l’agression, chacune réagit différemment, et toutes ne sont pas équipées des mêmes forces pour se lancer à l’aveugle dans une vie inconnue : en ce sens, Miriam Toews a très bien su décrypter et retranscrire sur le mode de la fiction les mécanismes et dynamiques psychologiques en jeu, isolement, domination, asservissement, privation d’instruction et donc de liberté, de penser, jusqu’à la dépendance, l’invisibilisation et annihilation totale de la femme, qui permettent à ces maris de maintenir leur épouse sous leur joug sans aucune remise en question, jamais.

J’ai trouvé très instructif de suivre ces échanges entre ces femmes, abusées et mutilées, et confrontées à des débats de conscience, entre leur rôle de mère, d’épouse, et de femme, qui essaient de s’extraire de la domination dans laquelle elles sont nées enfermées. S’affranchir des lois religieuses – ou pseudo-religieuses puisqu’elles ne sont que bâties sur la simple bonne volonté de leur chef religieux, l’évêque Peters – qui régissent leur non-existence, s’affranchir d’une infériorité qui allait de soi depuis leur naissance. Ce récit de cette prise conscience progressive de l’affirmation d’elles-mêmes s’accompagne d’une prise de conscience du dysfonctionnement fondamental de la société dans laquelle elles sont enfermées et du rôle qui est le leur d’éduquer leur garçon à être respectueux de leur épouse et de ne pas finir en brutes épaisses ou violeurs patentés, qui résolvent leur conflit à coups de poings ou de relations sexuelles imposées comme instrument d’asservissement.

Salomé hurle à s’en briser la voix. Tu ne crains donc pas, Mariche, que ton mignon petit Julius devienne un monstre comme son père parce que tu n’auras rien fait pour le protéger, rien fait pour l’éduquer, rien fait pour lui apprendre que son père est un criminel, un dépravé…

C’est un débat qui s’apparente fortement à un procès, où tient lieu de greffier, le seul homme du fait de sa marginalisation de la communauté, ne porte pas la figure de l’agresseur potentiel. Puisque la justice n’a pas été rendue à ces femmes – forcément lorsqu’on évoque Satan pour excuser les uns, culpabiliser les autres – c’est une forme de sécession, une forme de renaissance sous l’aspect d’un être entier et indépendant. Une tentative ultime de se sauver soi-même, un ultime instinct de survie qui s’empare d’elle, mais encore une fois, sous diverses formes : les unes qui souhaitent rester, les autres qui s’émancipent.

Les mennonites sont une communauté religieuse plutôt extrémiste, il faut se rappeler que l’on trouve encore d’autres communautés religieuses tout aussi fondamentalistes plus ou moins proches de nous : je me rappelle d’ailleurs à ce sujet deux romans qui traitent de cet asservissement chez une faction extrémiste du catholicisme, Bénie soit Sixtine, ou dans cet islam ultra-conservateur d’Iran, Et ces êtres sans pénis ! Ce roman, intriguant autant par son fond que par sa forme, entre en écho avec ce que l’on observe en ce moment, la libération de la parole de ces femmes, longtemps empêchées par ces systèmes de protection – ces apparences idéalisées, la représentation de l’écologiste parfait, du journaliste cultivé et irréprochable, du cinéaste talentueux, aimé, vénéré, du champion sportif, en bref d’une possession de pouvoir, efficacement entretenu par ces abuseurs, pour prévenir toute velléité d’expression.

C’est très simple, dit Ona.

Elle lance quelques idées. Les hommes et les femmes prendront collectivement toutes les décisions qui concernent la colonie. Les femmes seront autorisées à penser. Les filles apprendront à lire et à écrire. Il devra y avoir à l’école une carte du monde qui nous permettra de comprendre la place que nous y occupons. Les femmes de Molotschna créeront une religion nouvelle, inspirée de l’ancienne , mais centrée sur l’amour.

(Je sens une douleur dans ma poitrine. Ona répète mot pour mot, ou presque, les leçons que ma mère, Monica, a données aux filles dans son école secrète. Elle se tourne vers moi, cherche à croiser mon regard, à communiquer un élément vital, une chose qu’elle se rappelle, une chose qu’elle a perdue.)

Mariche plisse le front d’un air théâtral.

Ona poursuit : Nos enfants seront en sécurité.

Greta a fermé les yeux. Elle répète le mot collectivement, comme s’il s’agissait du nom d’un légume qu’elle ne connaît pas.

Mariche explose. Elle accuse Ona d’être une réveuse.

Nous sommes des femmes sans voix, répond Ona avec calme. Nous sommes des femmes en dehors du temps et de l’espace, privées de la langue du pays dans lequel nous vivons. Nous sommes des mennonites apatrides. Nous n’avons nulle part ou aller. Les animaux de Molotschna sont plus en sécurité que les femmes dans leurs foyers. Nous, femmes, avons toutes des rêves donc, oui, bien sûr, nous sommes des rêveuses.

Pour aller plus loin

Une adolescence mennonite.
Nomi, seize ans, ne rêve que d’une chose : prendre le large. Partir, comme sa mère et sa sœur, loin d’East Village, une austère communauté mennonite. Malgré la promesse faite à son père de ne jamais le quitter, elle ne peut se résigner à une vie étriquée avec pour seul avenir un travail à l’abattoir de poulets du coin. En attendant le grand soir, l’adolescente laisse libre cours à sa répréhensible passion pour la transgression. Aucun interdit n’échappera au feu qui brûle en elle dans sa quête de liberté.

Elf et Yoli. Deux sœurs, deux amies. Elfrieda, pianiste de renommée mondiale mariée à un époux formidable, veut mettre fin à ses jours. Yolandi, divorcée, sans le sou, multipliant les aventures sans lendemain, fait tout son possible pour maintenir sa grande sœur en vie tout en tentant de gérer le chaos de sa propre existence.

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