Correspondance avec la mouette

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Avant d’être une correspondance, ce livre est avant tout une histoire d’amour qui traversa à divers titres toute la vie d’Anton Tchékhov et de Lydia Mizinova. Et c’est aussi une histoire sublime et tragique de la création, indissociable du mouvement de la vie, de ses passions, de ses joies en exaltations et de ses drames.

Lydia Mizinova inspira le personnage de La Mouette. Si d’évidence nous retrouvons chez Tchékhov épistolaire les mêmes qualités d’écriture que chez Tchékhov auteur (concision elliptique, ironie, sens de la formule, humour, force d’évocation, puissance d’analyse), il n’en reste pas moins que Lydia Mizinova exprime elle aussi, avec une belle force et une grande justesse, le désir et la détresse.

Cette correspondance croisée, l’histoire qu’elle nous fait partager, son rythme même, nous font penser de façon saisissante à une nouvelle de Tchékhov. Leur histoire, ce qu’ils se disent, ce qu’ils se taisent, l’exil parisien de Lydia, la mort de son enfant, son courage, leur humour, tout ce petit théâtre de séduction et d’indifférence qu’ils mettent en place, a beaucoup à voir avec la façon que Tchékhov a de nous emporter dans son œuvre – à « bas-bruit », incidemment – et de nous faire vivre le « drame (parfois heureux) de l’existence ».

Anton Tchekhov

Lydia Mizinova

189 p.

Arléa

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Anton Pavlovitch Tchekhov est de ces auteurs, dont la publication de ses œuvres ou d’ouvrages biographiques se renouvelle constamment. J’avais noté la sortie ce recueil épistolier Correspondance avec la mouette en début d’année, j’ai eu la chance de le recevoir par le biais de la Masse Critique Babelio du mois de février. Publié aux Editions Arléa, on y observe la correspondance de l’auteur russe avec l’une de ses amies, l’une de ses muses, Lydia Mizinova, d’où l’allusion au titre qui fait référence à sa célèbre pièce de théâtre, La Mouette. Actrice, essayiste, traductrice, elle fut également l’amie de la sœur de l’auteur, Maria Tchekhova, dont le diminutif Macha ne cesse de réapparaître dans le récit. 

L’introduction de Nicolas Struve, traducteur (notamment de Marina Tsvetaïeva) et comédien, pose les jalons de la relation qu’ont entretenu l’auteur russe et sa muse, qui était celle d’une amitié forte, davantage amoureuse de son côté à elle, d’une connivence et d’un attachement certains en-tout-cas. Cet échange régulier de lettres démontre d’une belle complicité entre les deux, j’ai été amusée par les petits surnoms qu’ils se donnent et qui donne des airs de flirt à leur relation : on relève du « petit ange », « ma colombe », « petit melon » de son côté à lui, du « petit père », du « mon petit pigeon » de son côté à elle. Si Lydia Mizinova semble véritablement attachée à l’auteur, elle ne cesse de revenir le voir lui et son clan dans la maison familiale de Melikhovo, Tchekhov semble lui davantage feinter les accès de jalousie dont il témoigne, des élans de possessivité, qu’il théâtralise. Des deux, c’est en tout cas Tchekhov qui semble maîtriser le jeu, et le mener, face à une Lydia toujours dans le doute, face à ses écrits, ou elle confie beaucoup de ses états d’âme à son correspondant. La posture de l’immense écrivain que représente Tchekhov règne sur cette correspondance, même s’il est loin d’écrire avec hauteur et arrogance. Bien au contraire, c’est un homme assez badin, prompt à rire de tout, que j’ai découvert, amateur de jeux de mots, ou l’on oublie bien vite qu’il est l’auteur de La mouette et de tant d’autres œuvres. C’est un homme facétieux, dont les bons mots et les taquineries prêtent à rire, et les remarques un peu caustiques remettent les choses à leur place. On aimerait tous avoir un Anton Tchekhov qui nous écrivent de telles lettres, fraîches et drôles. Elles ne se résument cependant pas à cela, elles sont souvent l’occasion de passes d’armes entre les deux épistoliers, qui ne cessent de se chicaner, provoquer, titiller cette attirance qui existe, jusqu’à aller chercher leurs propres limites, sans que leur correspondance ne cesse. 

Anton Tchekhov à Lika Mizinova – 11 janvier 1891, Pétersbourg

Scribe de la Douma !

J’ai reçu le programme et l’envoie dès demain au bagne, c’est-à-dire Sakhaline. Grand merci à vous, recevez mon salut jusqu’à terre.

Concernant le fait que j’aie eu le temps de déjeuner et dîner cinq fois, vous vous trompez : j’ai déjeuné et dîné quatorze fois. Mon cafard, en dépit de vos talents d’observatrice, je ne l’ai pas laissé à Moscou mais emporté avec moi à Pétersbourg.

Ces lettres constituent une infime part de la vie de Tchekhov mais donnent un premier aperçu de sa personnalité, un brin taquin, un homme profondément attaché à sa famille, et ses amis, à cette amitié un brun amoureuse qu’il entretient avec cette amie. C’est aussi l’opportunité de distinguer un coté de l’écrivain, dont ce concept de reinheit, sur lequel ils échangent à l’occasion, relatif à une notion certaine d’innocence originelle, nous explique Nicolas Struve en introduction. Entre deux chicanes, Tchekhov évoque cette pulsion qui le pousse à écrire, surtout pas pour lui-même, alors même que sa pièce La mouette est achevée et prête à être jouée au théâtre. La correspondance d’Anton Tchekhov et de Lydia Mizinova, s’achève en 1900, quatre ans après la mort de l’auteur, alors même qu’il reste encore trente-neuf années à vivre à la Mouette : si la totalité des lettres de Tchekhov pour Lydia ont été intégralement publiées dans cet ouvrage, et en revanche pas celles de Lydia, on peut se poser la question d’en connaître les raisons.

Quant à écrire pour mon seul plaisir, vous n’avez débité cela, très charmante, que parce que l’expérience ne vous a pas familiarisée avec le poids et la force accablants de ce ver qui ronge l’existence, combien menu ou de peu d’importance vous semblerait-il.

À chaque fois, je découvre un Tchekhov différent, celui de Sakhaline est bien loin du correspondant de Lydia Mizinova. Si la prolifique biographie de Donald Rayfield, Anton Tchekhov, une vie, publiée chez Louison Éditions constitue la Bible indispensable pour connaître la vie de l’homme, dont elle dissèque presque à la minute près la vie, j’avoue n’avoir jamais perçu à travers ses centaines de pages cette facette de sa personnalité qui fait de lui, un compagnon, un correspondant, un ami plein d’esprit, drôle et attentif.

Anton Tchekhov

à Lika Mizinova

22 avril 1893, Melikhovo

Chère Likoussia, les sensations parfaitement désagréables qu’éprouve à l’instant le corps périssable qui est le mien m’autorisent de plein droit à me ranger au rang de conseiller d’Etat actuel. Une maladie de Général, quoique fort désagréable ; elle me met sur les charbons ardents, me rend mauvais et, c’est l’essentiel, ne me laisse pas aller à Moscou. Impossible de m’y traîner en tarantass – merci bien ! J’enrage, je lance des injures, je tousse, maudis les oies qui passent, et ne ressemble en rien au petit veinard qu’attendent à Moscou une séduisante beauté et… Matchtet.

On se verra après le 25. Ceci dit, avant, vous n’aurez pas une seconde. J’exige que durant l’examen, l’inspecteur vous punisse en vous tirant les nattes – que vous n’avez pas […] Ceci dit, dehors, fait pas chaud. De quoi se pendre.

Votre tout… vous comprenez ? Tout.

A.Tchekhov

Ivanenko vous salue. Notre enfant est bien portant.

Pour aller plus loin

Voilà plusieurs années, depuis octobre 1917, qu’Albert Londres rêve d’aller enquêter sur la révolution bolchevique en Russie, révolution dans laquelle la plupart des commentateurs européens voient l’incarnation du mal. Son projet suscite le scepticisme de la plupart des rédactions, car on sait qu’en Russie les reporters étrangers n’ont pas de liberté de mouvement. De nombreux textes et témoignages ont pourtant été publiés à Paris sur la révolution, les uns favorables – comme celui du normalien catholique Pierre Pascal, ou celui de Boris Kritchevski, envoyé spécial de L’Humanité –, les autres hostiles – comme le livre du romancier Serge de Chessin (Au pays de la démence rouge), ou encore celui du journaliste Ludovic Naudeau (En prison sous la terreur rouge). Rares sont les journalistes qui ont pu « couvrir » sérieusement l’événement.

C’est au prix de mille difficultés qu’Albert Londres parviendra à « s’infiltrer » chez les Soviets. Il mettra cinquante-deux jours pour aller de Paris à Petrograd (Saint-Pétersbourg), en passant par Berlin, Reval, Copenhague, Helsingfors, etc. Sur place, le grand reporter est effaré par ce qu’il découvre, mais surtout, il a du mal à comprendre ce que veulent réellement les communistes. La publication, à partir du 22 avril 1920, de son reportage fera sensation à Paris. L’Excelsior, il est vrai, lui assurera une promotion exceptionnelle.

Deux ans plus tard, en 1922, Albert Londres apprendra par hasard que son voyage en Russie aurait pu se terminer fort mal. La police politique russe, en effet, la V tché K (connue en France sous le nom de Tchéka), avait mis la main sur un document compromettant pour le reporter, qui, heureusement, avait déjà quitté le territoire russe à ce moment-là.

En marge de la création littéraire, dans les coulisses de l’écriture, ou en écho avec elle, nombre d’écrivains ont nourri des passions, des marottes, voire de drôles de manies. S’y attacher, c’est explorer la part d’intime et les pans d’existence sinon méconnus, du moins souvent cités et regardés « de loin ».
Thierry Le Rolland se penche avec tendresse sur ces singulières aventures humaines intensément vécues, et nous en révèle les bizarreries, les plaisirs et les audaces, les promesses tenues ou non, et l’étonnante part de mystère qui préside souvent à l’engagement d’une vie.

Les sulfures de Colette – les soldats de plomb de Larbaud – les appareils photo de Zola – le boomerang de Gracq – les cartes postales d’Éluard – le vélo de Jarry – les autographes et manuscrits de Zweig – les papillons de Nabokov – la roulotte automobile de Roussel – les déguisements de Loti – les dernières cigarettes de Svevo – les pseudonymes de Stendhal – les cannes à pêche d’Hemingway.

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