Les loups

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La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle que l’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. À ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires.

Trente jours séparent l’élection de la cérémonie d’investiture. Durant ces trente jours, Olena Hapko va devoir faire ce qu’elle a toujours fait : survivre. Avec comme seules armes sa férocité et sa connaissance parfaite du marécage politique ukrainien.

Benoît Vitkine

314 p.

Les Arènes

Mon Avis

Note : 5 sur 5.

Il y a quelques mois de cela, j’avais lu, et évoqué ici, Donbass, le premier roman de Benoît Vitkine, journaliste pour Le Monde, évoquant le conflit gangrenant l’une des régions de l’est d’Ukraine. Bien que pure fiction, le titre m’avait permis d’avoir une vision plus précise du bassin houiller, et surtout des enjeux qui motivaient les Russes à s’acharner sur l’appropriation de cette région d’Ukraine. Les loups, paru aux Editions Les Arènes, est un roman au moins aussi riche en enseignements, cette fois à travers la description du pays dans sa globalité, et aussi passionnant sur le plan romanesque, que son prédécesseur. D’autant que dans le contexte actuel de cette guerre, l’attention occidentale est tournée vers l’est, et que chacun essaie de comprendre, encore une fois, ce qui sous-tend l’agression russe chez son voisin ukrainien. Pour être claire, j’ai été totalement absorbée par ce texte, encore plus peut-être que par Donbass.

Et nous voilà face à l’accession au plus haut poste de la nation ukrainienne d’une redoutable femme d’affaires. Si on se doute bien dès le départ que cette femme est certainement dotée d’une forte personnalité et surtout de solides soutiens qui ont permis son élection, on est loin de prendre la mesure des forces en jeu. De ce monde politique, Benoît Vitkine met en relief cette perspective double, celle accessible à tout à chacun, pleine de bons sentiments, de faux-semblants, et celle, un peu en retrait, accessible à peu d’élus, qu’il ne fait pas vraiment bon de connaître à moins d’être l’un de ces requins du pouvoir, qui vit, raisonne et agit dans une sphère totalement séparée de celle du commun des mortels. Benoît Vitkine pose cet avertissement en guise de postface, qui prévient toute assimilation totale, rapide et infondée entre son personnage principal purement fictif, Olena Hapko, et tout autre personnalité ukrainienne : on aurait en effet vite fait de penser à Ioulia Tymochenko, qui occupa la fonction de Premier ministre pendant quelques mois. J’ai d’abord lu le roman avant d’avoir la curiosité de consulter la biographie de celle que l’on nomme La princesse du gaz afin de comprendre à quel point l’auteur s’en est inspiré, car il ne nie pas les influences qu’il a pu en avoir. J’ai été troublée par les quelques points communs entre la femme à la chevelure blonde et tressée autour de la tête et la brune de fiction, à commencer par ce regard déterminé et perçant qu’elle affiche et qui n’est pas sans rappeler le portrait de La chienne, le surnom d’Olena Hapko, qui incidemment ou non porte le prénom de l’épouse du président actuel, Volodymyr Zelenski.

C’est en somme un thriller politique, avec tensions et rebondissements à souhaits, à travers duquel l’auteur en profite pour restituer la situation actuelle du pays, dominé par ces quelques personnalités, ultra-riches, alter-ego de ces nouveaux russes du pays voisin, ces oligarques qui ont une bâtit leur fortune sur la privation des entreprises postsoviétique et leur exploitation avide : le titre renvoie justement à cette poignée d’hommes, qui on le comprend font la pluie et le beau temps, en économie comme en politique, dans tous les secteurs du pays, gangrené par leurs ambitions et appétits. Cette élite mafieuse, qu’ils représentent après tout, dotée de surnoms, parfois improbables, Le chevelu, Le Technocrate, Le Colonel n’est pas sans rappeler Gomorra de Roberto Saviano, et cette dynamique qui régit la société mafieuse : intimidation, menaces subtilement déguisées, règne de la terreur, pillage et appropriation des richesses d’une ville, d’une région, d’un pays. Leur seul point d’ancrage, ou de repère, c’est leur profit personnel quand bien même cela nécessite de vendre leur âme au diable, qui possède la nationalité russe ici. Même si les groupes nationalistes sont pervertis, on touche là un monde ou les valeurs ne s’interprètent qu’à travers le spectre du cours du dollar, du rouble, de l’euro ou du hryvnia, c’est glaçant. D’autant que les points communs que j’ai pu relever entre la Olena fictive et l’Ukrainienne – accusations de corruption, tentative de meurtre – sont, de mon point de vue un peu naïf, je l’avoue, ne contribuent pas à émousser ce tableau sinistre et violent que nous brosse Benoît Vitkine, et que j’imagine peu éloigné de la réalité.

À l’heure où tout le monde essaie de décrypter, deviner, anticiper les intentions de Vladimir Poutine, Vitkine prend le pari d’écrire un chapitre sous sa focalisation, ce qui m’a semblé à la fois amusant et fascinant, et assez osé. Fascinant parce que j’imagine bien que le journaliste a assez cerné le personnage pour en faire un portrait ressemblant. Amusant parce que l’homme d’état étant ce qu’il est, j’imagine que cela a peut-être un petit côté jubilatoire de le réinventer. Le journaliste ne s’appesantit pas sur lui, peut-être davantage sur son comparse, ex-vice Premier ministre de Russie, Igor Setchine, laissant le président de la Fédération et son personnage dans cette tour d’ivoire, équipé de sa table à rallonges, d’où il s’amuse à intimider ou à terroriser à l’envie son interlocuteur. 

Ce doit être le dernier mail d’une soirée épuisante. Olena Hapko a l’impression qu’elle n’a pas dormi depuis vingt ans et elle sait que durant les cinq prochaines années ce ne sera pas mieux. Tant pis. C’est ailleurs qu’elle puise son énergie. Longtemps, ce fut la survie. La certitude d’être seule contre tous, la conviction qu’il faut avancer pour ne pas tomber, ne jamais montrer le dos, ne jamais attendre une main secourable. Ne compter que sur elle-même, elle a aimé ça. C’est ce qui lui a évité de devenir une moins-que-rien – vendeuse de vêtements, prof, scientifique sous-payée, qu’importe. Elle pourrait s’arrêter, se reposer. Mais elle n’est pas faite ainsi. Elle s’est prise au jeu : se battre, gagner, dominer, prouver sa force. Ils sont tous comme elle, d’ailleurs : le Gendre, le Chevelu, le Technocrate… Et même, d’une certaine façon, Ivanov l’ambassadeur. Ce sont des loups. Ils aiment l’odeur du sang plus encore que le goût de la chair arrachée.

Je me suis délectée de chacun des chapitres de ce roman, que j’ai trouvé très addictif, j’en aurais volontiers lu quelques centaines de pages supplémentaires. Benoît Vitkine possède une écriture aussi limpide que précise, il offre un traitement synthétique de l’information qui rend ce texte parfaitement accessible, sans oublier ce goût du suspens – le titre est cette première amorce qui titille la curiosité du lecteur -, et de la création littéraire, qui font de ce titre un pur bonheur à lire. L’Ukraine y apparaît partagée entre ses velléités pan-européennes, certaines encore pro-russes, et vogue d’une influence à l’autre au gré des intérêts de ces loups qui manœuvrent en arrière-plan. Me voilà déjà en train de chercher des titres qui s’inscrivent sur la même lignée que celui-ci, mais il y a en premier lieu, le dernier titre d’Andreï Kourkov qui m’attend, Les abeilles grises, cet auteur ukrainien résolument engagé et actif sur les réseaux. 

À soixante et un kilomètres à l’heure, il a tout le temps de laisser promener son regard hors de l’habitacle. La ville défile lentement, éblouissante sous le soleil de juin. Le vert des arbres paraît à peine moins scintillant que celui des dômes dorés des monastères qui parsèment le centre. La Kiev antique n’a pas perdu de sa superbe. La ville aux quatre cents églises, cent fois pillée, cent fois brûlée et cent fois reconstruite, n’a cessé de s’enrichir, aimée et choyée par ses souverains successifs. Les tsars lui ont offert des immeubles aux allures de palais. Murs pastel, verts, roses, jaunes, aux couleurs d’un monde disparu… Les soviets ont eu le bon goût de l’épargner, y déployant avec parcimonie leurs grandioses constructions. Ils ont si bien compris l’esprit de cette ville méridionale qu’ils l’ont placée sous la protection d’une nouvelle sainte : l’immense statue métallique de la Mère-Patrie, érigée pour rendre hommage aux millions de tués de la Guerre. Seul le capitalisme carnassier de l’après-1991 a failli la mettre à bas. Les usines sur le Dniepr ont été transformées en friches, la peinture s’est écaillée, des échoppes sauvages ont fait leur apparition à chaque coin de rue. Gigantesque marché aux puces de la misère… Il a fallu des vainqueurs. Les barons de la nouvelle Ukraine ont érigé leurs propres temples, immeubles aux façades de verre poli qui projettent leur lumière sur les rues pavées dont on a enfin rebouché les trous.

Pour aller plus loin avec Les Arènes

Norilsk est la ville de Sibérie la plus au nord et la plus polluée au monde. Dans cet univers dantesque où les aurores boréales se succèdent, les températures peuvent descendre sous les 60°C.

Au lendemain d’un ouragan arctique, le cadavre d’un éleveur de rennes émerge des décombres d’un toit d’immeuble, arraché par les éléments. Boris, flegmatique banni d’Irkoutsk, est chargé de l’affaire.

Dans cette prison à ciel ouvert, il découvre une jeunesse qui s’épuise à la mine, s’invente des échappatoires, s’évade et aime au mépris du danger. Parce qu’à Norilsk, où la corruption est partout, chacun se surveille.

Et la menace rôde tandis que Boris s’entête…

Après avoir quitté la police, survécu à plusieurs tentatives de suicide et à une tentative de meurtre, Thorkild Aske se voit présenter une alternative par son psy : un atelier de fabrication de chandelles financé par l’agence pour l’emploi ou une mission de documentation pour une autrice de polars.

Le choix est vite fait ! Thorkild se penche sur la disparition de deux adolescentes et rassemble les informations qui doivent servir de toile de fond au roman tant attendu de Milla Lind. Un jeu de faux-semblants commence. La mission de documentaliste vire au cauchemar.

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