Les merveilles

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Elles sont deux ombres dans la fourmillante ville de Madrid : María qui, en 1969, a abandonné famille et enfant pour servir des gens plus riches qu’elle ; et Alicia qui, en 2018, vit et se perd dans un boulot et une relation précaires. Elles sont deux trajectoires contrariées, deux femmes sous le joug d’un mari, d’un employeur, d’une condition sociale dont elles ne peuvent s’extraire.

Elles voudraient enfin, un jour, s’appartenir.
Les Merveilles est un roman sur l’argent. En avoir ou pas, comment vivre avec, comment survivre sans.

Comme si Annie Ernaux rencontrait Almudena Grandes, Elena Medel s’attache par sa prose remarquable à relier l’ intime au politique, à nous faire remonter les rues de Madrid et l’histoire récente de tout un pays. Les Merveilles est le grand roman espagnol de la précarité, physique et sentimentale, qui touche nos contemporains.

Elena Medel

212 p.

Editions La Croisée

Las Maravillas, 2020

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Je lis très peu de littérature espagnole, ce n’est pas le pays que je connais le mieux, LV2 allemand au collège oblige, et sa littérature pas davantage. Je profite de cette toute nouvelle publication de l’auteure Elena Medel publiée aux Éditions La Croisée pour faire une petite exception et faire une incursion dans sa littérature contemporaine avec ce titre sorti en début de mois. Il est une ouverture sur la vie madrilène à travers les prismes de trois existences de femmes de la classe ouvrière, aux antipodes l’une de l’autre, et qui appartiennent pourtant à la même lignée familiale : elles sont en effet grand-mère, mère, fille. C’est un texte que l’on peut qualifier de féministe même si pour moi, il tend à réparer des désavantages injustices dont ont été affligées le sexe qu’on se plaît à dire faible. J’ai perçu ce roman comme un hommage, une réhabilitation.

En premier lieu, ce texte m’a déstabilisée. S’il est question de trois femmes d’une même famille, génétiquement parlant, elles ne se côtoient pas ou plus – certaines d’entre elles ne se connaissent même pas. Et comme pour accentuer cet état de fait, cette absence ou cette rupture de relations, les chapitres se succèdent sans suivre aucun ordre précis. La rupture est ainsi totale. Chronologique, narrative, filiale aussi. Il nous faut donc prendre le temps de quelques chapitres pour appréhender, dans sa globalité, le schéma et l’histoire familiale fracassée. Ses No man’s land, ses anomalies et contresens. Maria, Carmen, Alicia. Et aussi quelque part derrière ces trois figures principales, Eva, Chico, et toutes celles et ceux qui ne portent pas de nom.

Si le lien du sang reste le seul fil qui les unit au travers des aléas de la vie, c’est avant tout leur condition de femme qu’elles ont en commun dans un pays où le dogme catholique est partie prenante de la vie intime et sociale. Elena Medel ne fait pas de façons : il n’y a rien d’autre à faire qu’à lire, observer, comprendre. Lorsqu’une femme avait le malheur de tomber enceinte, il y a encore quinze ans à peine, charge à elle seule d’élever l’enfant si le géniteur avait la riche idée de prendre le large. L’auteure espagnole concentre toute l’attention sur ces trois femmes, en ne tombant pas dans l’écueil de complètement occulter ou condamner les figures masculines. Ne pas tomber dans le piège de la victimisation. Mais plutôt dans la valorisation de ce qu’elles doivent endurer. On y lit des tranches de vie, ces circonstances qui les ont amenées, chacune à sa façon, à occuper le travail qu’elles exercent – femmes de ménage et vendeuse – et à préserver farouchement leur indépendance, en refusant toute forme d’union conjugale et ainsi de ne pouvoir admirer toutes ces Merveilles éponymes que de loin.

Mariage ou célibat, maternité, ou refus de procréer, choix d’une profession, responsabilisation financière de sa vie indépendamment de toute aide masculine, les trois femmes se posent toutes ces questions, en y répondant d’une manière résolument tranchée et autonome. L’auteure est allée explorer en profondeur toutes leurs problématiques personnelles, ces hommes qui dévorent les forces vitales de leur compagne – culture, argent, énergie, jeunesse, temps – ou la pauvreté, au-delà de tout aspect purement vénale, les aliène à cette absence de liberté, d’être elle-même, de s’épanouir en tant que telle. C’est le pouvoir véritable de ces Merveilles, qui en réalité représente le luxe de s’exprimer, de réfléchir à voix haute, de contredire, de débattre. Voilà la véritable valeur des Merveilles.

Dans le fond, tout revient à l’argent : au manque d’argent. Chacune des situations qui ont mené Maria là ou elle est – un deux pièces à Carabanchel, le métro jusqu’à Nuevos Ministerios – aurait été tout autre avec de l’argent ; c’est pour l’argent qu’elle avait remplacé son frère le matin ou il était malade, pour ne pas perdre le travail du jour. Si ses parents avaient eu de l’argent – la santé pour le gagner, l’argent pour se payer la santé – aurait-elle rencontré cet homme dans le bus ?

Les hommes brillent par leur absence, par leur transparence, par leurs faiblesses, lire Les merveilles c’est aussi suivre le lent processus d’émancipation de ces femmes, lesquelles doivent choisir entre pauvreté ou liberté, cette dernière exigeant moult sacrifices. Et cette écriture sans concession, qui vise et appuie précisément là où ça fait mal, vive et terre-à-terre, n’épargne pas même ses modèles féminins, qui sont elles-mêmes partie prenante dans cette mécanique perverse huilée par la possession de l’argent, l’apanage du pouvoir.

Inma et Celia aussi se remémoraient parfois cet après-midi chez Alicia. Les semaines suivantes, elles avaient eu du mal à expliquer aux autres ce qui s’était passé : tout le monde leur demandait si elles étaient montées, si on leur avait montré l’appartement, si elles étaient montées, si on leur avait montré l’appartement, si elles étaient là quand le téléphone avait sonné une première fois, ou juste la deuxième. Au début, Inma répondait : oui, il y avait un téléviseur dans chaque chambre ; oui on a bu des sodas ; non, on n’est pas restées longtemps, et Celia gardait le silence. Même quand ses parents lui rapportaient une rumeur qu’ils avaient entendue au bar du coin, essayant maladroitement de soutenir leur fille, elle ne voulait pas répondre. Des années plus tard, Celia commença à ajouter quelques détails : un jour, au lycée, à la pause, elle se souvint de la couette rose dans la chambre d’Eva ; longtemps après, de Coimbra, ou elle était en Erasmus, elle envoya à Inma un long mail ou elle évoquait ses sensations quand elle repensait à cet après-midi-là, le contact avec toutes ces richesses impensables pour deux filles comme elles. Pour la première fois, elle parlait de sa jalousie envers Alicia, qui ne l’avait pas quittée de l’année, les pulls hors de prix à côté des ensembles débardeurs-pantalons dont elles devaient se contenter, et pour la première fois aussi elle parla du soulagement qu’elle avait éprouvé cet après-midi-là, à la fin de cet après-midi-là, de sa sérénité quand elle était rentrée chez elle et qu’elle avait trouvé sa mère et sa tante assises sur le canapé, son petit frère et ses deux cousines en train de finir leurs devoirs ; son grand-père dans le fauteuil à bascule, les volets baissés, dans une pénombre voulue. Sa sérénité, aussi, quand elle avait entendu la porte se fermer derrière sa tante et ses cousines, et plus tard, quand son père était rentré du travail : elle s’était précipitée dans ses bras, il avait taché son chemisier avec la graisse du garage. Pour l’objet du message, Celia avait choisi un mot qui n’avait en apparence rien à voir avec la situation : « Les merveilles ».

Pour aller plus loin avec La Croisée

« Qu’est-ce qui m’empêche de l’écrire, ce livre ? La chaleur, le chien, le jour, la clim, ce désir d’exister au présent, une pensée en boucle, la maladie, la baise, les courses, les repas à préparer, le yoga, la solitude et la tristesse, Internet, la politique déprimante, mes règles, mon obsession pour les soins du visage, le capitalisme tardif, les séries dont je me gave sur mon ordi, la jalousie que j’éprouve à l’égard d’autres écrivains, cette manie de tourner autour du pot sans ne jamais rien finir, mes lectures, mes recherches, la masturbation, le temps qui passe. »

Une écrivaine doit remettre à son éditeur un livre dont elle n’a pas écrit une ligne. Dans la torpeur de l’été new- yorkais, elle reste enfermée chez elle, angoissée par la page blanche. Quand son esprit vagabonde, elle pense aux destins chaotiques d’artistes chers à son cœur, et petit à petit, sous ses yeux, sa vie se met de manière troublante à ressembler à l’art, et l’art à ressembler à sa vie. Rilke, Kafka, Dürer ou encore Chantal Akerman se retrouvent en toute chose – c’est alors qu’elle tombe enceinte et que son monde vacille.

La nuit est tombée quand Hagos et Saba, frère et sœur, arrivent dans un camp de réfugiés au Soudan avec leur mère. Ils n’ont plus rien et ont fui leur pays en guerre, mais leur cœur bat toujours : Hagos, muet et fragile, et Saba, au caractère farouche, vont trouver l’amour au milieu des ruines.

C’est dans ce monde à part, lieu condensé d’humanité, que frère et sœur vont briser les tabous, renverser les genres et illustrer un conte d’amour sensuel au milieu du chaos.

Par ce roman élégiaque à contre-courant des préjugés, Sulaiman Addonia redéfinit la littérature de l’exil et célèbre avec modernité l’amour sous toutes ses formes. Dans la lignée de Floraison sauvage d’Aharon Appelfeld, Le silence est ma langue natale bouscule nos repères et nos codes, et par le pouvoir de sa langue, illumine l’insupportable réalité.

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