Errance

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1. Je constate que je ne vais pas bien. • 2. Je cherche ce qui ne va pas. • 3. Je demande des conseils et des ordonnances. • 4. J’ignore les conseils et les ordonnances. • 5. Je bois. • 6. Mon état empire. • 7. J’accepte les conseils et les ordonnances de Vera. • 8. Au bout de quelques semaines, je redeviens un malheureux promoteur de la pharmacothérapie. Maksim est à la constante recherche d’un remède qui soulagera ses douleurs intérieures, guérira les blessures de son âme et lui permettra d’être plus calme – du moins pour quelque temps. Le suicide de son ami Viktor a rouvert des plaies béantes. Alcool, drogue, provoc’ et lendemains de soirées pathétiques et violents. Maksim Tumanov est un personnage égaré dans un monde où il ne trouve pas sa place. Cette errance déteint sur son entourage, à commencer par sa compagne Nina, avec qui il ne peut avoir d’enfant et qui s’apprête à le quitter.

Filip Grbić

211 p.

Belleville Editions

Prelest, 2018

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Belleville Éditions nous propose un auteur serbe pour sa rentrée d’hiver, aux côtés de son titre grec. C’est ainsi une belle rentrée, qui me plaît particulièrement. Un auteur grec, un auteur serbe, que demander de plus. Filip Grbić a reçu dans son pays le surnom de « Houellebecq serbe » juste après la publication de son premier roman en 2017 Ruminacije o predstojećoj katastrofi. Dans le média serbe Novosti, l’auteur raconte la façon dont son roman a été découvert : le slaviste Živko Vlahović a contacté l’auteur via sa maison d’édition serbe, avec la volonté de le traduire, afin de faire entendre une nouvelle voix serbe. Živko Vlahović est également le traducteur des auteurs Dušan Radović, Aleksandar Gatalica, Nafija Sarajlić. La comparaison à notre Houellebecq national est fondée sur le fait que l’auteur a une vision assez pessimiste du monde, il ne voit pas d’espoir pour la civilisation européenne, poussé à écrire par la dimension triste et douloureuse de la vie. Vous êtes averti.

Effectivement, ce n’est pas la joie et le bonheur de vivre qui émane de Maksim Tumanov, le si facétieux héros de Filip Grbic : marié depuis des années à sa compagne Nina, c’est un noceur invétéré, qui n’a d’autres plaisirs que de s’imbiber régulièrement à l’alcool, s’adonner aux parties à trois avec qui se trouve sur son passage, sniffer les rails de cocaïne. L’élément déclencheur de cette prise de conscience du chantier de ruines qu’est devenue sa vie, c’est l’enterrement d’un ami cher, drame liminaire du roman, qui forcément fait remonter les souvenirs de ce mal-être. Ce malaise profond qui le pousse à essayer de noyer sa conscience, sa dépression, son sentiment d’inutilité et de stérilité qui l’envahit régulièrement. Son passé, ses erreurs, ses coups de grisou, ont vite fait de le rattraper, on ne se débarrasse pas si facilement de ses compagnons d’errance que sont tous ces plaisirs aussi éphémères que superficiels : c’est le serpent qui se mord la queue.

Avec une vision de la Serbie aussi sombre et pessimiste que la chute bien amorcée du professeur de philosophie qu’est Maksim, – nous ne sommes pas très loin du roman du même nom d’Albert Camus, pénitence personnelle et universelle et rédemption – qui n’est que le reflet de sa vision du monde, et de sa vie, un univers hermétique : tel l’Amsterdam labyrinthique de ce Jean-Baptiste Clamence Camusien, sans lueur d’espoir, de joie, ou le seul réconfort est apporté par la sensation fugitive et synthétisée par ses addictions. Il est plongé dans un chaos d’indifférence, en recherche de ces moments qui pourraient le soulager de cette neurasthénie embrumée. Filip Grbić nous dépeint là un homme évidemment malade, au dernier stade de sa dépression. Son propre mal-être fait l’évidence écho à une société aussi mal en point qu’il l’est. Ici encore, on peut penser à Jean-Baptiste Clamence. D’une société aussi dépressive que lui à l’évidence, qui ne sait plus vraiment quelles sont ses valeurs, ses points de repère, qui s’en recherche d’autres, à l’instar des fausses accusations portées contre son soi-disant fascisme, mais qui s’y fourvoie manifestement. On comprend dès lors ce qui lui vaut le surnom de Houellebecq serbe. L’homme au seuil d’un constat amer d’échec face aux idéaux, dont la matière qu’il enseigne l’a nourri, trop conscient de sa propre inanité ainsi que celle de ses comparses à achever ou atteindre quoi que ce soit de plus grand que leur propre condition d’Homme faillible. 

Les développeurs d’animations et d’applications étaient demandés dans le monde entier, mais Dragoljub K. et ses semblables ont choisi de travailler pour quelques centaines d’euros dans une sordide capitale des Balkans, que fuient touts ceux que la mentalité balkanique repousse, cette mentalité fourbe par excellence.

Maksim est certes au fond du trou, qu’il continue de creuser, il reste cependant un homme éduqué et instruit, qui présente bien et dont le seul rôle social est encore préservé par sa fonction de professeur de philosophie. Ce rôle qui permet au lecteur d’acquérir quelques notions de la pensée orthodoxe à travers la pensée du théologien Saint Grégoire de Nysse. Il explique également à un certain point à quel point la pérennité des mythes est essentiel pour que les identités régionales restent préservées, selon Héraclite. Encore une fois, à l’instar de l’antihéros de Camus, Maksim trouve le pendant mystique de ses chutes successives dans la débauche, mais ici, les expériences de l’extrême ne résolvent rien. Là ou Maksim Tumanov se détache de son homologue français, c’est qu’il dispose d’un entourage, qui lui apporte une certaine forme de recul, de détachement et de sérénité, loin des tourments existentialistes qui le consument.

De la débauche absolue aux moments d’Epiphanie, en matière d’antihéros paumé, notre quadragénaire en plein mal de vivre se pose là : Tout n’est pas si vain, Filip Grbić propose un dénouement qui apporte un bémol à cette vision très nihiliste de la vie. Mais ce sentiment de mal-être d’une génération qui ne s’est pas trouvé les bonnes luttes, à en croire Maksim, ou des buts réels ne s’est pas dissipé pour autant. Les embruns de vapeurs d’alcool sont encore présents autour de ce challenge qui est de faire face à un pays presque neuf, dont la fin de la guerre puis la reconstruction a laissé place à de nouvelles quêtes de sens.

« Quelle génération de merde nous sommes, dis-je, à voix haute. Mes grands-parents étaient des artisans, des apatrides, des ruraux pauvres du Royaume de Yougoslavie. Ils se sont mariés en pleine occupation féroce, d’une guerre fratricide et de la famine. Ils ont passé leur première nuit de noces assis devant des machines à coudre. Leur premier enfant est mort de malnutrition. L’autre a peiné à survivre. Le troisième fut ma mère. Cette génération a créé un Etat et une économie respectables, a repeuplé le pays, éduqué les enfants, les baby-boomers contribuant à relever encore le niveau. Et puis nous sommes arrivés, les milléniaux, avec nos voyages insensés et notre orientation exclusive vers la satisfaction de nos désirs personnels. Que restera-t-il de nous ? Rien ! Nous sommes de simples tire-au-flanc, un détail de l’histoire à recycler. » Je parlais tout en remarquant les chaises autour de moi se vider de plus en plus vite. Ognjen a finalement réussi à me couper une mèche de cheveux. Quel abruti ! Goran riait, nous enlaçait et réglait les problèmes d’organisation : qui allait être avec qui dans la voiture, puisque c’était l’heure de partir à l‘after d’Ognjen. Je ne me souviens pas du tout de ce trajet, même si j’ai été surpris le lendemain en voyant ma Ford en un seul morceau et correctement garée. Il y aurait sûrement eu des traces de sang si j’avais écrasé quelqu’un… ou peut-être pas ? Quelle horreur !

Belleville Editions, c’est aussi

Ostaïnitsa – « vierge jurée » : femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées où règne encore le Kanun. Un changement de genre constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé, permet à la femme d’acquérir tous les droits d’un homme. De nos jours, il ne reste que quelques vierges jurées. Bekia est devenue Matia. Elle a décidé d’être une vierge jurée après avoirété violée par l’idiot du village la veille de ses noces : son époux, découvrant qu’elle n’était pas « pure » aurait le droit de la tuer. Elle renonce à la femme en elle, et par cet acte, elle entache l’honneur de celui qu’elle devait épouser et engage ainsi sa famille dans l’une de ces vendettas qui font partie du quotidien des habitants de ces contrées…

Thessalonique, années 1960. Le député de gauche Grigoris Lambrakis est assassiné par les fascistes. Alors que le coup d’État menace, on arrête le « monstre de Seikh Sou », criminel en série qui sévit dans la forêt éponyme depuis quelques années. C’est Aristos, jeune orphelin marginal, qui vivote de petits larcins et de prostitution. Une enquête expéditive et un  procès bâclé : le fait divers idéal pour détourner l’attention d’un événement politique majeur. Dans ce roman polyphonique, on fait la connaissance d’Aristos à travers les voix de ceux qui l’ont connu. Amis d’enfance, maîtresses, travestis, bourgeois, flicaille : un véritable  kaléidoscope sociétal s’offre à nous pour raconter son destin de coupable idéal qui n’a obtenu qu’un procès expéditif et sans enquête. Le roman de Thomas Korovinis raconte les quartiers populaires et la réalité de l’époque, mais surtout l’injustice perpétuelle.

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