Vierge jurée

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Ostaïnitsa – « vierge jurée » : femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées où règne encore le Kanun. Un changement de genre constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé, permet à la femme d’acquérir tous les droits d’un homme. De nos jours, il ne reste que quelques vierges jurées.
Bekia est devenue Matia. Elle a décidé d’être une vierge jurée après avoirété violée par l’idiot du village la veille de ses noces : son époux, découvrant qu’elle n’était pas « pure » aurait le droit de la tuer. Elle renonce à la femme en elle, et par cet acte, elle entache l’honneur de celui qu’elle devait épouser et engage ainsi sa famille dans l’une de ces vendettas qui font partie du quotidien des habitants de ces contrées…

Rene Karabash

159 p.

Belleville Editions

Остайница, 2018

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Le métal le plus précieux en Albanie est la liberté.

Après la Grèce avec Le cycle de la mort de Thomas Korovinis et la Serbie avec Errance de Filip Grbic, c’est avec beaucoup de plaisir que je poursuis ma lecture des nouvelles parutions d’Europe centrale et du sud-est de Belleville Éditions. Cette fois-ci, les Éditions nous présentent le travail, premier roman, d’une artiste bulgare touche-à-tout, elle est en effet auteure, mais également, traductrice, fondatrice d’une académie d’écriture, et actrice, il s’agit de Rene Karabash. Le texte a été traduit depuis le bulgare par Marie Vrinat, qui est également la traductrice de Viktor Paskov, Gueorgui Gospodinov, et professeur de langue et de littérature bulgare à l’Inalco. Les illustrations ont pour auteure Teodora Simeonova. Dans une ultime adresse au lecteur, Dana K. qui revendique la maternité de ce texte, est l’autre personnage féminin essentiel du texte, une sorte de double fictif de Rene Karabash.

Vierge jurée ou Ostaïnitsa, Остайница, en bulgare, voici la définition que Belleville Éditions met à notre disposition « femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées ou règne encore le Kanun ». De là, il faut comprendre ce qu’est le Kanun. Et cette fois, je reprends la définition wikipediesque à notre disposition « Le Kanun est le nom de codes de droit coutumier médiéval auquel se réfèrent encore certains clans des territoires albanais du nord« . Si René Karabash, l’auteure est certes bulgare, ce récit, qui voit la transformation de la féminine Bekia en un masculin Matia se passe effectivement dans les contrées lointaines de nos territoires, aussi bien sur le plan géographique que temporel, d’Albanie. Ce sont, de fait, des terres encore marquées par des règles et courûmes ancestrales, des territoires comme scellés dans l’ambre, régis par ces lois orales, scrupuleusement codifiées, supérieures à toutes les autres lois promulguées.  

Une reporter rapporte la première partie de ce récit, s’intéressant à celle qui apparaît être la dernière vierge jurée existante. Ce phénomène unique de transidentité codifiée fait naître quelques réflexions sur ces sociétés patriarcales, au sein desquelles une femme ne vaut guère davantage que les trente bœufs du troupeau voisin : il y a d’abord la trame narrative, qui lorsqu’on la considère dans son ensemble, est plutôt simple. Justement, cet ensemble est totalement éclaté, et complexifié par un discours très particulier sur la forme. Mais j’y reviendrai plus tard. Pour reprendre, l’encyclopédie en ligne, « Les vierges sous serment seraient le seul cas en Europe d’encadrement traditionnel et social des concepts de transgenre et de travestissement« . Bekia est devenu Matia, et autour de cela il y a tout le rôle de la famille, du poids de ces traditions immuables et obtuses, qui sont explorées, et ses mécanismes décortiquées, c’est littéralement fascinant de pénétrer les us et coutumes de cette culture albanaise. 

Avec cette allusion au Kanun, l’auteure joue sur deux perspectives : la première, qui est celui du rôle très traditionaliste en Albanie de la femme, condamnée à épouser l’homme que son père a choisi pour elle, la seule voie d’émancipation de Belkia, c’est de devenir un homme en abandonnant son sexe de naissance. De l’autre, elle soulève la question de la validité même de ces lois édictées en d’autres temps par un cortège d’hommes qui avaient tout intérêt à préserver leurs privilèges masculins. Et comme souvent, ces codes et ces lois appellent à la violence, le sang doit couler, celui de la virginité perdue dans le lit conjugal, celui des balles reçues suite à ces vendettas issues directement du refus d’épouser l’inconnu ou face à l’hymen rompu de l’épousée. Cette écriture qui presque lieu de mélopée, à travers ce ton récitatif, atténue un peu ces mœurs tyranniques qui font plier l’échine de chacun, même les hommes qui paient cher les refus éventuels de leur femme : le système est d’autant plus pervers. Le roman débute très symboliquement avec ce sang qui coule, son dénouement apporte la preuve d’une rupture bienfaitrice,où la violence et la mort laissent place à une vie nouvelle, et porteuse d’espoirs. Après que la responsabilité de chacun a été continuellement soulevée, soupesée, remise en cause, rejetée ou endossée.

C’est le texte, le fil de pensée, d’un esprit contrarié, interrogateur, indécis, qui chemine de Belkia à Matia, et ses nombreuses régressions se mêlent, fusionnent même, au récit qui progresse tant bien que mal, adressé à la reporter. Vers la liberté, la délivrance, la libération – ce que son alter-ego homme, Matia, n’est sûrement pas, car ces hommes subissent aussi d’une forme d’emprisonnement – du carcan des lois qui pèse sur eux. L’auteure pointe le doigt sur ce corps, qui se révèle être la première et plus importante forme d’emprisonnement, concrètement sous la forme d’une grossesse avortée, métaphoriquement, sous la forme de son travestissement, cette forme de mensonge déguisée sous des principes passés, éculés, dont l’auteure apporte la preuve en parallèle du non-sens. Jusqu’à quand le sang a-t-il encore un prix, celui de la Vendetta, lorsque la vengeance devient un cercle sans fin. Relié au passé par ces coutumes ancestrales encore vivaces dans ces territoires d’Albanie, au présent par la capitale bulgare qui lui offre une chance de vivre encore comme Bekia, ce texte est le parfait reflet du problème de conscience qui se joue pour elle, et dont elle nous livre avec circonspection les tenants et aboutissants au fur et à mesure de la narration.

Parlons de la narration. Qui est tout sauf linéaire. Femme/Homme, les sexes s’intervertissent, les temporalités et les narrateurs aussi. Le rigorisme de ces lois explique peut-être une narration très relâchée où rien ne marque les dialogues, les changements du discours indirect au direct. C’est une construction qui amène de l’oralité au texte, avec des phrases décalées qui nous poussent à le lire à haute voix pour en respecter le rythme. L’auteure a visiblement décidé de casser les codes d’une narration classique, accordant de la liberté dans la forme là où par le fond il n’y en a pas la place. C’est le parcours, semé d’embûches, ou la prise de conscience, que derrière le Kanun, se cache un simple et absurde désir de garçon. Un orgueil, injustifié, mal-placé. Ou un homme qui ne parvient pas à aimer sa famille. Un système fallacieux pour se décharger de sa culpabilité, de sa faute. En contrepoint, les lettres de ce frère, Salé, parti en Bulgarie, sont les seuls passages où le chaos, de la faute née et innée, du poids de ces lois artificielles entièrement fabriquées de toutes pièces, laissent la place à un ordre naturel, celui de la liberté et du libre-arbitre.

Tu étais la chouchoute de Mourash. Il n’avait qu’un fils. Et c’était toi. Mais ce n’est pas tout à fait la réalité, sœurette. Et je vais m’efforcer de te faire comprendre que tout ce que tu as fait pour devenir « le petit garçon à son papa » était vain et que le Kanun est une invention qui peut donner un sentiment de sécurité, mais pas de liberté. (…)

Salé 19.09.2017 Sofia Bulgarie

C’est sans aucun doute un roman qui déstabilise, chamboule les repères d’une lecture continue et sans anicroche, pour coller à l’esprit d’une jeune femme, vierge, chamboulée par une faute qui pèse sur ses épaules et pourtant qu’elle ne ressent pas être. L’appel des traditions face à la liberté d’une modernité aux frontières abolies. C’est ce chemin-là que nous lisons, que nous défrichons plutôt à grands coups de faux à travers une écriture touffue et luxuriante, dont l’absence de points, de majuscules ne facilite pas le cheminement. C’est le dernier souffle d’un Kanun archaïque, que Rene Karabash décrit ici, pris dans la poussière du temps, et qui s’effondre avec les premiers rayons d’une liberté neuve, chaleureuse et aveuglante, pleine de promesses, à tel point qu’elle peut en être effrayante.

il n’y a pas de retour en arrière.

je sors de l’église, je sens pour la première fois la froidure de l’air albanais, je dois ressembler à un âne, et alors, je me dis, le métal le plus précieux en Albanie est la liberté, la femme en Albanie vaut vingt boeufs, ne regarde pas les hommes dans les yeux, ne va pas à la taverne, prends soin des enfants, fais la lessive, la cuisine, elles peuvent tout au plus porter le lait à la laiterie, tuer Bekia état la chose la plus raisonnable que je pouvais accomplir, on m’a donné un fusil et une montre, je pouvais désormais fumer et boire, fréquenter les hommes, aller à la taverne et dans les pièces réservées aux « affaires masculines », on m’a appris à écarter les jambes, les enfants du quartier ont commencé à m’appeler baté, Matia, je marchais tous les soirs dans les rues étroites du village, je m’exerçais, je devais m’habituer à ma nouvelle allure, m’habituer au fait que je ne valais plus vingt bœufs, que j’avais une montre, le petit garçon à son papa

ton père voulait un fils, mais c’est toi qui es née

tais-toi, maman, le même jour est apparu Matia, je l’attendais pour qu’il enlève mes vêtements, qu’il me mette les siens et attache sa montre autour de mon poignet, Bekia n’existe plus, ses cheveux flottent sur la rivière, vous savez quoi, Madame la reporter, nous, les êtres humains, nous avons besoin de règles et de limites, je pense que c’est exactement de ce cela que nous avons besoin, je ne sais pas comment c’est chez vous, mais chez nous, c’est comme ça, la liberté est quelque chose de dangereux

tout le village sait

Mourash voulait un fils, mais c’est une fille qui lui est née

Pour aller plus loin avec Belleville Editions

« Les petits pays se présentent comme des monstres sans pitié quand il s’agit du concept de la patrie. Plus le pays est petit, plus tu lui es redevable. Plus il est petit, plus tes jambes s’enfoncent dans sa fange vivante. Plus il est petit, plus tu as des obligations envers lui. Plus il est petit, plus tu es dans la merde. Pour être sincère, je ne veux plus appartenir à aucun pays. Je me sens fils de toutes les nations. Enfant de toutes les mères. De tous les pères. Partout dans le monde. »
C’est l’été, entre Tirana et Pristina. Un homme en pleine introspection. Il va devenir père : concept qui expose tout son être face à la complexité et l’absurdité de la vie. Souvenirs de guerre, liens parentaux, rapports avec la littérature contemporaine et son pays, relations amoureuses, regard des autres, perte d’un être cher, liberté… Un texte court et percutant qui a remporté le prestigieux Prix de littérature de l’Union européenne, désignant Selmani comme l’une des grandes voix européennes à suivre.

Charlie est obsédé par deux choses : la musique rockabilly et sa coiffure. Au grand dam de son père, un cul-terreux qu’il vaut mieux fuir lorsqu’il a bu si l’on veut s’épargner coups et insultes… Alors que les premiers soubresauts de la guerre se font ressentir, Charlie doit affronter son entrée dans une vie d’adulte qu’il ne désire pas. Avec un humour corrosif, Damir Karakaš dépeint la relation oppressante et toxique qui unit le narrateur à sa famille et son pays, très ancrés dans les traditions. Il livre un portrait d’une jeunesse désoeuvrée qui, confrontée aux premiers signes de la catastrophe imminente, peine à trouver sa place.

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