Je te suivrai en Sibérie

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Après Marie Curie et Simone de Beauvoir, Irène Frain se tourne vers une héroïne qui fascina les romantiques : Pauline Geuble, amoureuse rebelle d’un insurgé décembriste. Partie sur ses traces en Russie, Irène Frain en reviendra hantée par une femme d’exception, étonnante de courage, de force et de passion.

Pauline est de ces femmes qui brisent les obstacles.
Risque-tout, elle quitte sa Lorraine natale à la fin de l’épopée napoléonienne pour rejoindre Moscou où, simple vendeuse de mode, elle est courtisée par un richissime aristocrate. Ivan Annenkov est un fervent admirateur de la France des Lumières et un farouche adversaire du servage. Il appartient à une société secrète qui rêve de renverser le tsar. Le complot échoue, les Décembristes sont déportés en Sibérie. Ivan aurait été promis à mourir dans l’oubli le plus total si Pauline, comme sept autres femmes de condamnés, n’avait décidé de le rejoindre. La petite bande, qui deviendra légendaire, soutient si bien les conjurés qu’ils relèvent la tête et fondent, derrière les murs de leur prison, une minirépublique à la française…

Qui était au juste cette Pauline qui croisa les hommes les plus célèbres de son temps, de Dumas à Dostoïevski, qu’elle fascina ? Irène Frain a suivi ses traces depuis la Lorraine jusqu’à la Transbaïkalie. Elle ressuscite son équipée et brosse avec feu et sensibilité le portrait d’une amoureuse endiablée.

Irène Frain

470 p.

Editions J’ai Lu

Ma Note

Note : 4 sur 5.

« Écrire, c’est résister »

Le vendredi 15 avril paraissait dans Le Monde, son habituel supplément littéraire intitulé sobrement Le Monde des Livres : une fois n’est pas coutume, je me le suis procuré, car la une de ce supplément était consacrée à un ouvrage qui vient de paraître chez Les Éditions Noir Et Blanc et dévolu aux anarchistes russes, au titre très explicite Voyages en Russie absolutiste du poète et traducteur Jil Silberstein. Très emballée par cet article, qui nous fait découvrir les Décembristes, dont l’un d’eux en particulier, Vladimir Tan Bogoraz, j’ai décidé de continuer sur cette même lignée en me plongeant dans ce livre au titre un peu mélodramatique Je te suivrai en Sibérie d‘Irène Frain, paru chez les Éditions J’ai Lu, qui évoque les compagnes de ces Décembristes envoyés en prison en Sibérie, et plus particulièrement l’une d’entre elle, française, Pauline Geuble-Annenkova, épouse d’Ivan Annekov.

Pauline Geuble-Annenkova

L’auteure a reconstitué la vie de cette femme, depuis sa France natale jusqu’aux confins de la Russie orientale : une vie hors-norme par les choix exceptionnellement courageux qui l’ont pointillée. Depuis sa naissance en Lorraine, où elle va grandir dans champ miné par l’égoïsme et les manipulations de sa mère veuve très vite, qui a d’ailleurs un petit goût de cette France balzacienne du XIXe siècle, jusqu’à ses pérégrinations puis sa mort en Sibérie, aux côtés de son époux, russe, Pauline Geuble a tout de la destinée et de l’aura de ces grandes femmes qui marque la mémoire de l’histoire et de la littérature franco-russe. D’autres auteurs qu’Irène Frain ont eu l’occasion d’évoquer Pauline Geuble dans leur œuvre, Alexandre Dumas de notre côté, Fedor Dostoïevski, du côté de la Russie, mais aussi Alexandre Pouchkine, et rien que pour cela, ces grands noms de la littérature, qui ont vu en elle l’étoffe des plus grandes, à mon sens, c’est un livre à découvrir et à approfondir avec d’autres lectures ultérieures.

Pauline Geuble a eu une vie très romanesque, mais terrible. Partagée entre ses vingt premières années françaises, pays qu’elle quittera sans se retourner, et les cinquante autres passées majoritairement dans une région du globe où même ses habitants souffrent de son climat, on ne lui a jamais accordé la facilité et le confort, et ce n’est pas la voix qu’elle se choisira. Ce sera plutôt d’un amour, unique, et absolu, pour un de ceux qui faisait partie de ce groupe d’insurgés, auxquels Nicolas Ier ne pardonnera pas, et qu’il reléguera, pour ceux dont la tête n’est pas tombée, dans les fins fonds sibériens, où sont déjà dressées depuis des lustres des prisons pleines de condamnés esseulés. Irène Frain retrace avec talent chacun de ses pas et le caractère qui la pousse à affronter le tsar pour suivre son mari. C’est un récit où l’on décèle le respect et l’admiration que l’auteure a eue pour son héroïne, dont elle a littéralement transformé la vie en roman, à peine se doute -t-on qu’il s’agît d’une biographie. Les pages les plus belles sont, à mon sens, celles ou ces femmes ont recrée une société à côté de celle de leurs hommes en prison, prises par des liens d’amitié, nés d’une entraide nécessaire dans ces zones reculées ou presque plus rien ni personne n’a le souhait de vivre. Affronter la glace, le vent, l’isolement, la faim, les maladies, les grossesses qui se suivent, la séparation d’avec leurs compagnons, le moral qui flanche, et les contingences d’un tsar blessé dans son amour-propre, ce fut le lot de chaque heure qu’elles ont passée là-bas. Elles ont enfanté, elles ont cultivé les légumes, entretenu le moral des prisonniers, elles ont toutes été le soutien inébranlable nécessaire à la survie de ces décembristes. Pauline comme elles toutes. C’est avec stupeur que l’on découvre toutes les ressources dont ces femmes ont été capables pour adoucir leurs propres conditions de vie en Transbaïkalie ainsi que celles de leurs hommes, d’autant que la plupart sont issues d’un milieu ou elles été entourées de toute une cour pour les assister : reprises les vêtements avec des arêtes de poisson, jouer du clavicorde pour garder la tête haute, écrire sans cesse aux prisonniers et à ces même prisonniers de fonder une mini-république dans leur geôle.

Maria et Catache sont très proches. À Nertchinsk, elles ont partagé la même maison et le même enfer. Les fenêtres de leur isba étaient seulement protégées d’un parchemin en peau de poisson. Durant l’hiver, elles ont vu leurs cheveux geler. L’été, elles ont été dévorées par des nuées de punaises. Elles n’avaient jamais fait de lessives de leur vie, il a fallu qu’elles apprennent. 

J’ai aimé ce texte, tout particulièrement les années de Pauline en Russie : c’est l’occasion d’en savoir un peu plus sur l’accession au pouvoir de Nicolas 1er et l’épisode d’insurrection qui a menacé son maintien le temps d’une journée de décembre. J’en attendais peut-être sûrement un peu plus d’informations sur ce moment d’histoire, mais finalement-là n’était pas vraiment le but du roman, ce sera l’objet d’une autre lecture. Les autres éléments que j’ai appréciés sont les références aux différents auteurs qui ont croisé la route de Pauline, dont Dostoïevski et Alexandre Dumas, d’autant qu’envers ce dernier Pauline a entretenu un fort sentiment de rancœur. Lire le récit d’Irène Frain permet de lever le voile sur les reproches de cette dernière concernant les petites mesquineries de l’écrivain français, qui n’en ressort franchement pas grandi. 

Je partais moyennement convaincue, j’ai fini cette lecture avec plaisir : Pauline Geuble et ses compagnes méritent d’avoir un récit que pour elles-mêmes, en dehors des faits et du destin réservé à ceux qu’elles ont accompagnés puis soutenu en enfer. J’ai aimé ce ton, qui se situe à mi-chemin entre celui du roman et du documentaire ou biographie. Le livre offre en postface une bibliographie bien remplie pour approfondir sa connaissance sur le sujet. Pour en savoir plus sur ces décembristes en général, sur les anarchistes russes en particulier, je pense me plonger dans Voyages en Russie absolutiste d’ici quelques semaines.

La confrontation à la réalité de Tchita fut violente pour tous les déportés. Aucun exilé n’a évoqué son arrivée et dans le groupe de femmes, il n’y eut que Pauline et Maria pour en parler.

La princesse n’est pas plus prolixe qu’elle. De la même façon, Maria parle du moment ou son cocher, au débouché de la vallée, lui pointe les bâtiments du bagne – trois, précise-t-elle, des sortes de casernes, l’une très vaste, les deux autres, beaucoup plus petites. Contrairement à Pauline, elle ne remarque pas le vieux fortin. En revanche, la muraille de pieux qui encercle le pénitencier l’impressionne. Des poteaux « hauts comme des mâts de vaisseaux », écrira-t-elle trente ans plus tard, encore saisie par cette découverte.

Elle en restera là. Elle non plus, elle ne voudra pas se souvenir et sans la détermination d’une condamné, Nicolas Bestoujev, un ancien officier de marine qui se passionnait pour la peinture, on n’aurait presque rien su du bagne de Tchita. Le premier, il comprit que le pire ennemi de déportés était l’oubli. Il fallait témoigner. Et pour commencer, de ce qui ne pouvait pas se transmettre par les mots : l’impression que l’on éprouvait lorsqu’on se retrouvait prisonnier de cette vallée perdue, cette sensation d’avoir été projeté sur un astéroïde extrêmement lointain ou tout avait les apparences de la normalité, sauf le temps, immobile, et le vide, écrasant.

Au hasard d’une rencontre avec Pauline Geuble

La maison des morts, c’est le bagne de Sibérie où Dostoïevski a purgé comme condamné politique une peine de quatre années de travaux forcés et de six ans de «service militaire». Mais la maison des morts, c’est aussi le Goulag. La Russie de Dostoïevski est déjà celle de Staline, de Beria, de Vychinski, des grands procès où les accusés rivalisent devant leurs procureurs de contrition et d’aveux. Comme l’écrit Claude Roy, «la Russie d’hier et la Russie moderne sont exemplaires dans la science du « châtiment » sur deux points essentiels. Elles ont poussé plus avant peut-être qu’aucun peuple l’art de donner aux tortionnaires cette paix de l’esprit que procure la bonne conscience. Elles ont su simultanément contraindre un nombre important de leurs victimes, non seulement à subir sans révolte les épreuves infligées, mais à donner à leurs tourmenteurs un total acquiescement.»

En 1858, Alexandre Dumas effectue un long voyage de Paris à Astrakhan, sur la rive nord de la mer Caspienne. Le périple de neuf mois le mènera également au Caucase, objet d’un autre recueil d’impressions.

Dans sa préface, Michel Brix rappelle les affinités du créateur du Comte de Monte-Cristo avec le monde russe : « Alexandre Dumas était, à l’évidence, ravi de l’occasion qui lui était offerte de voir la Russie. Il y a toujours eu chez lui ce qu’on peut appeler un “tropisme” russe, qui devait tôt ou tard déboucher sur un voyage. Enfant, déjà, il avait été frappé par la vue des Cosaques et des Kirghis (peuple de Russie méridionale) arrivant en France, à la fin de l’Empire. Plus tard, jeune dramaturge volant de succès en succès, il apprend que ses pièces sont jouées à Saint-Pétersbourg, parfois l’année même de leur création à Paris (ainsi Henri III et sa courAntony et Kean). Pourquoi ne pas aller recevoir en personne les applaudissements, là-bas ? »

Livre passionnant, achevé quelques années après le voyage lui-même, ce récit d’aventures compte parmi les plus grands livres de Dumas. Il contient nombre de portraits, notamment de tsars, et d’observations sur la civilisation russe qui conservent aujourd’hui encore toute leur pertinence.

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