Loin d’ici, près de nulle part

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Partir travailler à l’étranger ! Voilà une solution qui est censée améliorer la vie d’une famille ukrainienne moyenne, les Tkatchouk : Youriï, Olia et leurs deux enfants.

Lui choisit les États-Unis d’où il rentre sans un sou. Elle devient badante, esclave des temps modernes, en Italie. Tous deux croient pourtant qu’ils sont très différents des autres travailleurs migrants et qu’une vie meilleure est encore possible…

Dans un style immédiat et direct, le roman Loin d’ici, près de nulle part cherche à répondre à la question : « Pourquoi tant d’hommes et de femmes dans le monde décident-ils de tout quitter – patrie, famille, amis – et de partir dans un pays lointain où tout est étranger, et où l’avenir est si inconnu et incertain ? »

Artem Chapeye

281 p.

Les Editions Bleu & Jaune

Понаїхали, 2015

Traduit par Justine Donche-Horetska

Ma Note

Note : 4 sur 5.

« Votre langue est rossignolante »

La guerre en Ukraine a fait naître de multiples initiatives pour mettre en lumière le pays, notamment de maisons d’édition qui ont entrepris d’éditer ou de rééditer des auteurs et œuvres ukrainiens. Et il y a quelques autres maisons dont la ligne éditoriale inclut depuis leur début des auteur-e-s ukrainiens et c’est le cas des Éditions Bleu & Jaune, comme son nom l’indique. À côté de Dzvinka Matiyash, Taras Chevtchenko et Ivan Netchoui Levytsky, les Éditions Bleu & Jaune ont publié en mars dernier l’auteur Artem Chapeye, qui s’est engagé dans la défense militaire de son pays contre l’envahisseur russe. Si dans cet ouvrage, la guerre n’est pas au centre de l’histoire et des préoccupations de la famille Tkatchouk, qui en ont d’autres aussi vitales, celle de survivre en premier lieu, elle n’est en revanche jamais bien loin.

Bily Sad est une ville moyenne d’Ukraine, ou où la famille Tkatchouk, composée des parents Youra et Olia, de leurs deux fils, Yourïï, le garçon des rues, et Volodia, l’intellectuel. On pénètre dans cette Ukraine sombre où les oligarques raflent tout sur leur passage et rachètent les entreprises nationalisées – il y a de forts échos du roman Les Loups de Benoit Vitkine -, où le racisme s’exprime à coups de semelles crantées dans les rues de la ville, l’alcoolisme embrume la vision des aînés entre deux tasses de thé, le travail se fait rare quand bien même vous êtes diplômé des meilleurs instituts. Où les générations sont fracturées par une incompréhension réciproque, des parents qui essaient de trouver des solutions à la précarité de leur vie, des jeunes qui méprisent et détestent leur parent en retour. Artem Chapeye donne à voir une Ukraine profondément corrompue, vidée de ses richesses par quelques individus rassemblé en meute, détruite, rasée par eux, dévastée, pillée, où les gens de condition moyenne doivent se surpasser pour survivre. Qui dit appauvrissement, dit nationalisme exacerbé, le moindre individu un peu différent est observé d’un regard noir, a minima.

Il y a cette phrase terrible « Voyons, le patriotisme n’a encore fait de mal à personne » du père aveuglé, qui baigne encore dans ses illusions alcoolisées de cognac, et qui ne distingue pas une simple fierté patriotique d’un nationalisme rampant, ni celle de l’endoctrinement systémique. Le racisme, qu’Artem Chapeye, l’illustre allègrement sous toutes ses formes, dans tous les pays, entre toutes les origines. Tout est partout pareil, dans les États-Unis Sudistes ou l’Ukraine reculée, Hondurais ou kazakh, la haine de l’étranger suinte. Avec Youra, ouvrier sous-qualifié, homme à tout faire en Louisiane, la mère en Italie, garde-chiourme de vieilles italiennes, c’est l’occasion de comprendre la différence de traitement réservée aux travailleurs pauvres, selon vos origines. La preuve d’un racisme ordinaire dont il ne se rend même plus compte. Laisser sa fierté au placard et partir loin d’ici, car il n’y a plus personne pour employer en Ukraine des actifs ultra-compétents mais dont les compétences ne trouvent plus preneur. Partir, oui, envoyer son salaire en Ukraine pour soutenir la famille, oui encore, et après ? Loin d’ici, près de nulle part, raconte aussi l’éclatement d’une famille, des parents comme des valeurs familiales d’un clan, d’une ville, d’un pays, qui ont fini par se perdre, disséminées aux quatre coins du monde. D’un pays qui a fini par engendrer des « orphelins sociaux ».

Roman politique, social, d’une voix désabusée, Artem Chapeye soulève également ce qui nous est inconnu à l’ouest, ces « orphelins sociaux » dont les parents ne sont pas morts, mais disparus volontaires dans des pays à la recherche de mains d’œuvre, celle qui est prête à accepter n’importe quel travail. Bily Sad, la ville industrielle de taille moyenne par excellence, est typiquement de celles qui ont souffert des abus des oligarques, après une industrie riche, du retour de bâton de la privation, de l’appauvrissement, de la désertification. Il est là pour mettre en valeur sous la lumière crue de son projecteur les recoins les plus laids d’une ville, et d’un pays, dont la moindre miette de richesse s’est fait grignoter par une minorité qui se vautre dans le luxe alors même que la majorité crève à petit feu sous les maux d’une vie quotidienne qui n’en peut plus d’amertume et d’absurdité. Un regard dur, sans concession qu’est celui de l’auteur ukrainien, avec le constat sans illusion que son pays est devenu un territoire de seconde zone, ravagé par un nationalisme puant et latent, déserté par les siens, par ceux qui tiennent vraiment à leur nation. Pas ceux qui se goinfrent sur leur yacht de luxe. Une dureté qui fait écho à la violence d’y vivre, de s’y faire sa place, et surtout de ne pas perdre la sienne. La mort rode, dans le récit d’Artem Chapeye, les plus faibles n’y résistent pas, les autres s’endurcissent, d’autres en perdent la raison. Les guérillas urbaines ne sont pas si loin, la guerre non plus. Et sur fond de menace de guerre du voisin aviné et bourru, l’image est trop forte pour être hasardeuse, apparaissent comme des fantômes Kiev et Kharkiv, dont les noms nous sont désormais trop familiers.

En bas, Kolia alluma la musique. Selon le pire des scénarios. La chanson C’est la guerre se mit à jouer. Elle n’était pas mal. Youra lui-même écoutait un peu les Bi-2. Seulement Kolia mettait C’est la guerre en boucle, et la guerre durait, durait, durait, pendant des heures. Youra et Olia (ainsi que leur fils aîné, lorsqu’ils discutaient encore normalement avec lui) se moquaient du voisin :

– Et rebelote, C’est la guerre.

.

L’Ukraine post-sovietique met du temps à remonter la pente, et ce ne sont pas ces nouveaux riches à la barre du bateau qui vont améliorer sa situation. Artem Chapeye pose un regard très lucide sur son pays, sans concession, désespéré parce qu’il voit en lui un bateau en train de couler, les ukrainiens avec, sans personne pour le redresser. Avec la guerre qui s’impose, ses milliers de corps suppliciés, violés, torturés, dont personne ne peut entrevoir la fin, on peut se demander de ce qu’il adviendra de ce pays dans les décennies à venir. Alors même que les membres des pays de l’OTAN viennent de se rendre compte que l’ukrainien est une langue bien différente du russe.

L’épouvantail avait été confectionné par Coco junior et ses gamins, auxquels Bily avait interdit de venir à l’action en raison de leur jeune âge. Ce dernier avait décidé de mener une action publique : l’action directe doit être complétée par une influence sur l’opinion. Bily était un intellectuel. Il était en train de raconter à plusieurs journalistes de la presse locale que l’épouvantail représentait un kebabier. Les patriotes de la ville et du pays étaient révoltés par la propagation de l’infection étrangère à Bily Sad et dans tout le pays. Rien que l’année dernière, quatre nouveaux kebabs avaient ouvert à Bily Sad.

– Mais c’est bon, ça, pouffa un photographe corpulent.

Bily ignora cette remarque avec placidité.

– Savez-vous qui a saccagé les kiosques ouzbeks ? l’interrogea une journaliste rousse de Bily Sad TV.

Oleksander Bileïtchouk répondit :

– Question suivante.

Serhïï observait Bily. Il faudrait aussi que j’apprenne ce flegme qui est propre à Bily.

Saccager les kiosques la nuit était devenu le passe-temps de Coco. Ce n’était pas tous les soirs qu’on pouvait choper un étranger qui s’était installé ici. En revanche, il y avait toujours des kiosques à proximité. Bily encourageait Coco, il lui fournissait des listes avec les adresses de kiosques qui appartenaient à des tchourkas non slaves. Coco emmenait son frangin et ses gamins à l’action. L’action directe par-dessus tout ! Et puis, en s’entraînant sur les kiosques, les gamins se préparaient à des actes plus sérieux. Mais la violence simple et bête commençait à gaver Serhïï. Les actions publiques que Bily organisait étaient mieux.

Avec son flegme bien à lui, Bily expliquait aux crétins de journaleux que les participants à l’action n’étaient pas xénophobes, mais patriotes. Ils pensent à la santé de la nation, car on ignore de quoi est fait ce kebab et depuis combien de temps il est là.

Pour aller plus loin

Les Histoires sur les roses, la pluie et le sel sont de véritables miniatures littéraires. Elles relient les dimensions humaine et divine qui s’y rencontrent et s’y expriment avec une simplicité déconcertante et une remarquable poéticité.

Qu’il s’agisse du monde réel ou imaginaire, les miracles sont partout : la Sainte Vierge se déplace à bicyclette, une jeune femme qui ne peut plus marcher parvient à courir avec le vent, un moine bègue et simple d’esprit apprend à lire en latin et en d’autres langues, ou encore des fleurs ne fanent jamais… La joie et la tristesse, le bonheur et la souffrance se côtoient inlassablement. C’est ainsi qu’une harmonie rare et profonde envahit le cœur des êtres humains qui arrivent à trouver la vérité absolue.

Ce livre donne un sens à chaque petite chose de la vie.

Rendus célèbres par Voltaire puis par Apollinaire, immortalisés par Gogol, les Cosaques zaporogues sont connus en Occident surtout comme des guerriers redoutables. Le récit d’Ivan Netchouï-Levytsky (1838-1918) offre l’occasion de les découvrir sous un jour nouveau et d’observer les valeurs qu’ils représentent dans la conscience ukrainienne : le respect du passé et de son organisation démocratique, la ténacité et l’audace, la fierté de son identité et le sentiment de l’honneur, la cohésion du groupe et l’aspiration à la liberté.

Par ailleurs, une image de l’Ukraine, à la fois éternelle et traditionnelle, se dessine tout au long de ce conte : plongée dans un profond sommeil, elle attend — faut-il y voir le présage d’un avenir meilleur ? — qu’un vent nouveau apporte avec lui « des nuages remplis d’une eau vivifiante ».

4 commentaires sur “Loin d’ici, près de nulle part

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  1. Il est dans nos étagères. On avait suivi l’initiative de la maison d’édition et je me réjouis aussi de le lire, ta chronique me le confirme. Merci beaucoup pour les conseils de lecture en fin de billet !

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