Le matin où j’aurais dû mourir

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Mehmed aurait dû mourir à cinquante ans d’une crise cardiaque. Grâce à sa femme, Sanja, les secours arrivent à temps. Il devra cependant suivre un traitement qui pourrait altérer sa mémoire. Lui qui un jour a dû fuir son pays et y laisser une partie de son passé ne peut supporter cette idée. Il décide de se rendre avec son fils à Phoenix, Arizona, la ville où ils se sont réfugiés vingt ans plus tôt afin d’y consigner ensemble leurs souvenirs. Dans ce texte inspiré par la vie de l’auteur, la guerre, l’exil et la maladie malmènent des personnages inoubliables que l’amour et l’art sauvent à jamais du désastre.

Semezdin 

Mehmedinović 

229 p.

Le bruit du monde

Traduction de Chloé Billon

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Pourquoi vivons-nous avec tant de douleur et d’efforts, alors que nous savons que nous ne serons sur cette terre qu’une seule fois, et que nous n’avons qu’un temps si bref et irremplaçable dans ce monde indescriptiblement beau ?

La toute jeune maison d’édition Le Bruit du Monde, aux horizons méditerranéens ouverts sur l’altérite, vient de publier le premier titre traduit en français de l’auteur bosnien Semezdin Mehmedinović : plus largement publié en anglais, il a vécu près de vingt ans aux Etats-Unis après avoir fui la guerre dans ce qui était encore la Yougoslavie. Aujourd’hui, il serait de nouveau installé à Sarajevo. Malgré ses vingt années d’exil, c’est en bosnien qu’il a continué d’écrire, on retrouve d’ailleurs dans le texte un passage où il explique fermement son refus d’utiliser l’anglais comme langue d’écriture. C’est le premier titre de cet auteur qui nous parvient en français, profitons-en. D’autant qu’il était coiffé d’un bandeau, que j’ai eu vite fait de perdre comme d’habitude, de Paul Auster. L’auteur américain y présente son homologue bosnien comme le nouvel Hemingway, rien que cela.

Que Paul Auster aimé ce titre ne m’étonne guère : moi-même appréciant beaucoup l’œuvre de l’Américain, j’y ai retrouvé beaucoup de son style, des thèmes qu’il aime traiter dans ses livres, dans ce travail de la mémoire, qu’effectue l’auteur d’un bout à l’autre du titre. Et ce style très voluptueux, si doux, si envoûtant qui m’a subjuguée. C’est un titre qui prend la forme d’un journal qui démarre par la crise cardiaque de Semezdin en 2010, qui s’achève par la convalescence de son épouse, Sanja, victime d’un AVC en 2015. Il est le récit du cheminement d’une maladie à l’autre, par le biais d’une échappée aux côtés du fils dans le désert, sur une vie américaine. Mais c’est un récit toujours doublé par les souvenirs qui resurgissent, ici et là, un écho du passé au présent, un syndrome post-traumatique encore si vivace vingt ans après la guerre, dans une contrée étrangère. C’est le récit inspiré de l’auteur, Semezdin Mehmedinović.

Le passé de l’auteur n’est pas simple, c’est celui de la guerre, de la fuite en avant. Son écriture se déploie autour de cette mémoire qui s’évapore à travers la maladie, qui revient, par vague, lors de moments présents qui rappellent un passé brûlant, encore en cendres. Sarajevo hante ce récit, sa guerre n’en finit plus, elle reprend, encore et encore à travers cette mémoire récalcitrante, celle de Semezdin, qui n’en fait qu’à sa tête. J’ai été sensible à cette façon d’aborder un passé à vif, éprouvant, à travers les aléas d’un présent paisible, chamboulé par les affres de la maladie. Une autre guerre commence. Si les corps du couple Semezdin-Sanja sont concrètement sur le sol des Etats-Unis, l’âme est, sans aucun doute, restée dans ce qui est devenue leur pays, la Bosnie : les amitiés y sont presque toutes slaves, les uns et les autres, se rencontrent, s’attirent comme des aimants, tout inconnus qu’ils soient dans ce pays d’exil. 

Si le contenu est passionnant, cette alternance entre moments qui essaient de capter un présent insaisissable et souvenirs de cette Sarajevo lointaine, le style est aussi élégant, l’exercice de cette narration entretient cette mémoire sous diverses formes, y compris celle du lecteur : répétitions de phrases, de phases, qui ont pour but de mettre en exergue, par exemple, la répétitivité agaçante du personnel hospitalier et de son fonctionnement typiquement américain : éviter les erreurs, donc les procès à tout prix et ces dédommagements financiers à un nombre de zéros incalculables. Si Harun, le fils du couple est photographe, fige tous les moments sur le disque dur, le père choisit d’emprunter à l’art cinématographique pour donner au lecteur ces sensations de répétition qui l’agacent, ces flash-back incessants. En visitant les villes qu’il a habitées dans l’état nord-américain, on ressent cette volonté de tout fixer dans un instant éternel, sans passé, ni futur, d’abolir le temps, et c’est ce qu’il fait, dans un certain sens à travers son acte d’écrire, qui fixe sur papier et pour l’éternité ces instants de vie, en capturant leur fugacité. Évacuer la violence de ces moments vécus à Sarajevo, de ces canons de kalachnikov pointés sur vous qui ne s’effacent jamais.

Cela va sans dire que ce roman restera comme une belle lecture, son auteur une révélation remarquable : j’espère vivement que le reste de son œuvre sera traduit. Semezdin Mehmedinovic met en évidence à quel point Sarajevo fut destructeur pour la population Yougoslave, les bosniaques, musulmans en particulier. La fuite du pays, de la guerre, sans même pouvoir se retourner, induit logiquement, lorsque celle-ci est suffisamment derrière, et dans ce cas-là cela un océan les sépare, un retour sur ce passé. La Yougoslavie se reconstitue un peu dans ces États-Unis, au gré des rencontres de Semezdin avec slovènes, croates, dans ces souvenirs, en même temps qu’ils reconstituent leurs souvenirs, et cette relation père-fils. Le texte de l’auteur bosnien m’a aussi permis de connaître certains noms de la littérature yougoslave, le poète bosnien Iljia Ladin, le poète slovène Tomaz Salamun, Ali Podrimja, des noms de son pays d’autrefois, éclatés et répartis désormais entre leurs diverses nationalités.

Après notre emménagement en Arizona en 1996, nous avons visité cet endroit, dont le concept repose sur le lien entre architecture et écologie (arcologie). Et aujourd’hui, dix-neuf ans plus tard, j’ai eu toutes les peines du monde à convaincre Harun de quitter la route principale et de venir ici, pour que je voie combien le site avait changé entre-temps. L’architecte, Paolo Soleri, est mort il y a deux ans. Cinquante ans après le début des travaux, la ville n’est toujours pas finie. Nous ne sommes pas restés assez longtemps, parce qu’Harun était pressé, mais j’ai tout de même été impressionné par cet inachèvement. C’est ainsi qu’il faudrait construire tout le reste, de sorte que le processus dure indéfiniment. C’est aussi comme ça qu’il faudrait écrire, toute sa vie, mais que le livre reste quand même inachevé. J’aimerais que tout ce qui m’appartient soit comme cette ville, dans un état d’infinie jeunesse.

Semezdin Mehmedinovic entrelace ses souvenirs de ses impressions douces-amères, ce texte est un mélange inégalable entre deux pays distincts, deux cultures, le goût du propolis, l’odeur du « parfum âcre des plantes alpines » au beau milieu de l’Arizona et de l’Utah. Où la Slovénie fait soudain irruption en plein désert américain, le temps d’un coup de fil. Et cette sensation d’être déraciné, pour toujours. Désormais, l’auteur est de retour chez lui à Sarajevo, je serais curieuse de connaître ses impressions de retour d’exil, dans la ville bosnienne. Peut-être aurons-nous la chance d’en avoir connaissance, un jour.

Nous avons tous le deux de fréquentes crises de mélancolie. Nos angoisses sont la conséquence de la guerre. A moins que la guerre, dans mon cas, n’ait fait que renforcer ce sentiment, car la mélancolie ne m’était pas étrangère même dans ma plus tendre enfance. Et quand je pense à mes premières expériences d’insoutenable angoisse, j’ai dans la tête l’image de la décomposition automnale du monde, les forêts de novembre qui sentent la pourriture. J’écris rarement sur mon enfance, comme si je la fuyais. Si fuite il y a, alors, je fuis les forêts de novembre. Ton enfance a été différente. Tu as très tôt pris l’habitude d’aller en montagne, dans la cabine rouge du téléphérique de Sarajevo pour Trebevic, avant de continuer à pied, jusqu’au sommet, par des sentiers de chèvre. Tu as mémorisé les pierres, les arbres et les bunkers abandonnés, vestiges de la Première Guerre mondiale. J’aimerais découvrir jusqu’où remontent tes souvenirs, mon fils. Aujourd’hui, je te demande si tu te souviens du téléphérique pour le Trebevic. Et tu dis :

 » Je me souvients de mon enfance en 3D, jusqu’aux plus infimes détails ! »

Mais quand je te rappelle un événement de la guerre, tes souvenirs deviennent défaillants et brumeux. Tu refoules la guerre dans l’oubli.

Pour aller plus loin avec Le temps du monde

Le Jutland, à l’ouest du Danemark. Des dunes, des éoliennes et la petite ville de Velling où la narratrice de ce roman doit suivre son compagnon, enseignant dans une école alternative. Alors que ne lui incombent que les rôles ingrats de « pièce rapportée » et de mère au foyer, elle se donne une mission, passer son permis de conduire. Plus intéressée par la conversation que par le volant, elle essuie cependant les échecs à répétition.

Face au désespoir de ses moniteurs d’auto-école, au silence renfrogné des Jutlandais et à la bien-pensance de l’équipe pédagogique, les mots seront son seul secours. Elle parodie les classiques de la chanson danoise tout en tenant, dans le journal local, la rubrique du courrier des lecteurs. Elle y prodigue des conseils de vie et tente d’y résoudre quelques situations délicates : un couple aimant mais aussi dysfonctionnel que les autres, un désir troublant et polymorphe, des amis traversés par les paradoxes et autant de pensées inavouables qu’elle décortique avec malice.

Terrain d’observation pour l’esprit aiguisé de Stine Pilgaard, Le pays des phrases courtes est un roman facétieux où cette jeune autrice déploie tout son sens de l’humour pour décrire la société contemporaine.

Kayleigh a appartenu à la cohorte de modérateurs de contenu chargés de veiller sur les images et les textes qui circulent sur le web. Sur un ton froid et désabusé, la jeune femme répond par courrier interposé à l’avocat qui lui a proposé de participer à une action collective contre la plateforme internet qui l’employait. En dépit de la somme de vidéos barbares et de commentaires haineux qui lui a été infligée le temps de ce travail précaire, elle refuse de se joindre à eux, mais souhaite raconter ce qui l’a personnellement traumatisée sur les lieux de ce travail. Commence alors le récit du quotidien éreintant de ces nettoyeurs du web, de l’indifférence avec laquelle ils se protègent jusqu’aux cauchemars qui les hantent. Quand un jour apparaît la séduisante Sigrid, venue travailler avec eux, Kayleigh semble perdre ses moyens. Ce que peut devenir une relation entre deux êtres au sein d’un univers où l’intimité est quotidiennement malmenée, telle est la question que pose Hanna Bervoets avec acuité, le temps d’un récit à la tension irrésistible.

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