Trente-quatre récits très courts et assez courts

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Un enfant qui reprend gout à la vie auprès de ses ravisseurs ; un homme qui croit rencontrer son double dans le train ; des enfants poussés au suicide par de mystérieux adolescents… Dans ces vingt-trois très courts textes, les personnages de Linor Goralik se tiennent toujours sur un fil, au bord de la folie, de la maladie et de la mort. On ne connait jamais leur nom, on ne sait presque rien d’eux. Mais on se retrouve brusquement à leurs côtés, le temps de quelques lignes ou de quelques pages d’une exceptionnelle densité, et qui nous laissent abasourdis.

Linor Goralik

103 p.

Monts Métallifères Editions

Traduction par Daria Skorobogatova

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Elle lui promit que quand elle aurait enfin un cancer, elle se ferait faire un bonnet B et qu’il pourrait même en choisir la forme, mais que, d’ici-là, personne n’allait la charcuter.

Monts Métallifères Éditions signent leur quatrième parution avec ce titre particulièrement original d’une auteure qui s’est fait un nom dans le milieu de la web littérature, où elle y compte parmi l’une des rares auteures russophones. Linor Goralik est une auteure de langue russe, qui fuit le régime de Poutine depuis des années. Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle est à l’origine d’initiatives pour entretenir la parole et la création artistique autour de la guerre en Ukraine par le biais de son site roar-review, que j’évoquerai un peu plus loin. Elle tient également un site à son nom sur lequel elle publie régulièrement ses micro-fictions traduites depuis le russe en anglais par Maya Vinokour : elle y publie également de la poésie en anglais et traduite en anglais, ainsi que la première partie d’un livre pour enfant. Le titre que publie Monts Métallifères rassemble certaines de ces micro-fictions, traduites en français par Daria Skorobogatova, illustrées par Margaux Othats. Enfin, elle a monté un projet intitulé Exode 22, dans lequel elle recueille la parole de réfugiés ukrainiens et opposants russes : soyez attentifs, Monts Métallifères vous en proposera des extraits très bientôt.

Ces micro-fictions ou micro-nouvelles, sont au nombre de 34, cela n’aura échappé à personne. Certaines, les plus longues, s’étalent sur une poignée de pages, les plus courtes, à peine sur quelques lignes. Elles sont toutes distinctes les unes des autres, elles sont toutes pourvues d’un titre. Aucun point commun visible entre elles. Le recueil débute sobrement avec la nouvelle Printemps : le titre ne laisse pas forcément présager du contenu de la fiction en elle-même. D’ailleurs, la focalisation ne fait que tourner autour de ce Printemps, l’événement sous-tendu par la narration n’est jamais vraiment abordé clairement avec des mots. L’auteure se place davantage du côté de la suggestion, que de l’évocation directe et l’explication par elles-mêmes, elle ne rentre pas dans le vif du sujet. En revanche, la sensation de malaise est diffuse et prégnante, croissante. Si le titre laissait présager un texte léger, et frais peut-être joyeux, avec toutes les idées qui se rattachent au printemps, la renaissance des éléments de la nature, tout semble perverti, et l’arbre qui devrait égayer le paysage n’est que le bois inerte instrument du bourreau. Compte tenu de la longueur des textes, Linor Goralik ne nous fournit pas de contexte, on ne peut se fier qu’à ses mots, adroitement distillés et agencés, auxquels notre instinct s’éveille et pressent la guerre. La violence. La culpabilité. 

Capter des émotions, des impressions, des instants, ce sont le but de ces polaroids, de ces flash fictions selon la version anglophone. Elle nous propose des images qui marquent de leur empreinte durablement l’esprit, l’ombre d’un corps pendu au pommier, des sensations qui oppressent, celle de la viscosité et de la poisse des éléments, de la grisaille du temps. Parfois, un simple mot suffit pour déclencher cette oppression qui nous assaille de fiction en fiction, je pense à ce « jaune crissant » du texte Angle mort, cette épithète « crissant » qui nous écorche le tympan, et ce jaune qui nous étrille la rétine, rien qu’en imaginant l’acuité du jaune en question.

L’auteure se garde bien de nous dévoiler le secret de ses textes, en laissant cette petite marge de mystère et d’inconnu afin que le lecteur puisse se projeter en eux : le deuxième texte intitulé C’est tout laisse planer cette part d’ambiguïté, totalement voulue donc, par l’emploi du syntagme sibyllin « le truc ». Laissant la place à chaque femme, chaque homme, pour y projeter ses propres tourments, sa phobie, son angoisse personnelle. Chaque micro-fiction met en scène une maladie, un traumatisme, une souffrance, un mal physiologique ou mental. Souvent des ennemis causeurs de troubles. Ils dérangent, mettent mal à l’aise, nous bousculent, dans notre confort. Parce qu’en quelques lignes, voir Slasher, quelques paragraphes, quelques pages, elle nous communique l’animosité d’un regard, le drame d’un couple, la fatigue, la sensation d’être exploité, la cruauté d’une maladie mentale. Ce que l’on retrouve dans chaque histoire, c’est peut-être bien la peur : de se perdre, de se ridiculiser, de mourir, d’être abandonné, des drames passés qui hantent le présent. Une peur fugace, en demi-ton, déguisée, au second plan ou au premier, en tout cas, elle est bien là. Parce que l’auteure souligne la condition d’être humain, sa fragilité, ses fêlures, ses vices, ses déviances, ses abîmes. Derrière une violence plus ou moins dissimulée, où la douceur et l’onctuosité du sucre et du beurre de la tarte aux prunes laisse place au choc retentissant d’une gifle auto-infligée. Les claques n’arrêtent pas de pleuvoir, en un geste, une repartie, une émotion, c’est dur, sec, sans concession. Beaucoup de médecins dans ces textes courts, des personnes censées soigner les maux de leurs patients, mais dans la réalité ambivalente, maladive, des textes comme celle de notre existence, leur image se confond bien souvent avec celle du patient. La maladie est omniprésente, tout le monde a besoin d’être soigné, les rôles sont interchangeables.

Une tarte tellement simple et tellement délicieuse, on le racontera à Seriozha, il va se régaler, il va se marrer. Maintenant on prend le moule, et on fait quoi ? On le beurre bien bien, parce que sinon notre tarte va coller au fond et on va pas pouvoir la sortir du moule. Qui c’est qui a toujours pas acheté de moule en silicone ? Qui c’est qui est une chèvre ? Voilà, il faut le beurrer, voilà du beurre, on fait comme ça, tu veux essayer ? »

Une seconde plus tard, elle se gifla de toutes ses forces, un petit nuage doux de farine s’éleva de sa main, s’envola dans l’air odorant de la cuisine. Elle resta un peu debout, le temps que la douleur se calme, puis, d’un mouvement brusque, elle tourna la chaise vide vers le mur. « Arrête, sale conne, se dit-elle. Arrête, arrête, arrête ».

La lecture de ces micro-fictions ne s’arrête pas là : il faut aller jeter un coup d’œil le projet lancé il y a un mois de Linor Goralik, ROAR REVIEW – Russia Oppositionnal Arts Review – une revue en ligne qui publie des micro essais d’artiste russes sur la Guerre en Ukraine. Je clos ce post avec un extrait du texte de la traductrice et éditrice russe Nastik Gryzunova, Anastasia B. Gryzunova, traduit en anglais :

Robbed of the voice, and the word, and all chances to make text or speech, work has stopped to make sense, conversations are meaningless, and at every turn all that was boundless is cut down by a fence. Robbed of personal pronouns, for there cannot be “we” any more, much less “I,” hardly probable are “he” or “she”—for there are now Kharkiv, Kyiv, and Mariupol, for now there is a war. War nightmares since childhood, but then, never combat operation, it used to be only the home front or the occupation, and ex-I was just a nobody in-between of everything else.

Il fit demi tour et s’en alla vers l’escalier sans même jeter un regard en arrière. Il avait déjà fait pareil deux ou trois fois, et il ne regardait jamais en arrière. En fait, il faisait ça à chaque fois qu’il voyait des ados s’amuser avec les bornes d’urgence dans les stations ; il s’approchait, en prenait un par le coude, disait la même phrase, puis s’en allait lentement ; et pendant qu’il s’en allait, il s’imaginait que tout s’était vraiment passé ainsi : voilà son père qui gît sur le sol de marbre ; le voilà lui-même qui secoue son i-père par les épaules, qui lui déboutonne gauchement le col un peu étroit ; et on voit que les gens sur le quai ont formé un cercle inutile, et lui-même, qui comprend déjà tout mais refuse de comprendre, crie quelque chose dans l’interphone de secours rouge : soit « Un médecin ! », soit « Appelez les urgences ! », presse le bouton, mais l’interphone ne répond pas. Il voyait cette image si clairement, si facilement. Si seulement ça s’était passé comme ça, pensait-il à chaque fois, si seulement ça s’était vraiment passé comme ça et qu’il n’y avait pas eu de coup de feu, ni d’eau, ni rien de tout ça.

Pour aller plus loin avec Monts Métallifères Editions

AlexSandra Klozevitz est un être androgyne qui tient un commerce particulier : c’est un(e) chasseur(se) de rêve, qui vend à qui le souhaite un de ses rêves futurs. Ces rêves, où les fantasmes se mêlent au mythe, s’avèrent prémonitoires. Mais on ne rêve pas ses rêves futurs sans danger, et, très vite, les morts se mettent à tomber.
Dans ce polar onirique qui ne cesse de brouiller les pistes et d’abolir les frontières (entre homme et femme, rêve et ­réalité, vie et mort, passé et avenir), nous suivons tour à tour les destinées d’un chanteur d’opéra, celle de sa femme, la magni­fique Markezina Lempicka, et de son amant. On y croise aussi un assassin lanceur de couteaux, un magnat aux ongles arrachés, un lévrier géant, Pouchkine, une irrésistible danseuse de tango, des morts qui convoquent les vivants… Et, comme toujours chez Pavić, le Diable n’est jamais loin.

Emmy est chanteuse, et elle compte bientôt partir se produire à Paris. Mais deux policiers débarquent chez elle un matin et la convoquent au commissariat, pour une raison qu’on ignore. Placée en détention provisoire pour « risque de fuite », Emmy se retrouve brusquement plongée dans un enfer carcéral dont le seul but semble être de détruire sa soif de liberté et d’indépendance.
Rendue malade par l’angoisse, l’incertitude et l’enfermement, Emmy retrouve le goût de vivre auprès de ses camarades d’infortune : Anna, la voleuse de chocolat, mademoiselle Hafner, la maitresse encombrante, et tant d’autres anonymes… toutes lui délivrent leur histoire, des histoires tragiques et douloureuses qui racontent par fragments des vies de femmes du peuple dans l’Allemagne du début du XXe siècle.

3 commentaires sur “Trente-quatre récits très courts et assez courts

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  1. Exactement, et apparemment c’est cette originalité qu’ils préconisent. On le voit d’ailleurs à travers leurs publications précédentes. Je découvre aussi la microfiction. Et si tu lis l’anglais, tu peux aller sur le site web de Linor Goralik, où elle en publie certaines.

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