Le silence est ma langue natale

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La nuit est tombée quand Hagos et Saba, frère et sœur, arrivent dans un camp de réfugiés au Soudan avec leur mère. Ils n’ont plus rien et ont fui leur pays en guerre, mais leur cœur bat toujours : Hagos, muet et fragile, et Saba, au caractère farouche, vont trouver l’amour au milieu des ruines.

C’est dans ce monde à part, lieu condensé d’humanité, que frère et sœur vont briser les tabous, renverser les genres et illustrer un conte d’amour sensuel au milieu du chaos.

Sulaiman Addonia

257 p.

La Croisée

Silence is my mother tongue, 2018

Une traduction de Laurent Bury

Ma Note

Note : 4 sur 5.

« Le chagrin est beau lorsqu’on l’arbore comme une imposture »

Le sujet du post du jour est un roman qui prend racine dans les traumatismes de son auteur, Sulaiman Addonia, ሱላእማን ኣድዶንኣ en tigrinya. Il a fui l’Érythrée, pays de la corne de l’Afrique, il a vécu un temps avec sa famille dans un camp de réfugiés au Soudan, il a ensuite connu l’Arabie-Saoudite, l’Angleterre à partir de 1990 qui lui accorda l’asile pour finalement se fixer à Bruxelles. Le silence est ma langue natale publié aux Editions La Croisée m’a ouvert des horizons dont j’ignorais tout. Première chose, que l’Érythrée fut une colonie italienne. Qu’elle était rattachée à l’Ethiopie avant de connaître son indépendance, après une guerre, en 1993. Que le pays est actuellement déchiré par des guerres civiles, qui ont causé un exode massif de sa population. Notamment vers le Soudan, où ces camps ont poussé comme des champignons pour héberger ces exilés fuyant un pays qui se farcit le même président depuis son indépendance. Sulaiman Addonia nous emmène au cœur même de l’un de ces camps, par là même où il a passé quelques années de sa vie.

C’est un univers qui m’est peu familier, peuplé d’autant d’ethnies, de cultures et d’histoires qui me sont inconnues, en premier lieu celles de l’Erythrée, que j’ai appris à connaître à travers l’histoire de Saba et de son frère Hagos. Deux jeunes gens réfugiés au Soudan, dans un camp géré par les braves hommes blancs, qui logent dans une case aux côtés de leur mère. Le roman débute en grande pompe avec un simulacre de procès, dans cette micro société reconstituée dans ce camp, qui met en son cœur Saba, jeune fille de dix-sept ans. Où l’on se rend compte que cette vie en camp dans une proximité importune et invasive possède ses propres codes, ceux-là même qui régissait la vie en Erythrée, mais de façon plus condensée, qu’elle peut être étouffante et humiliante et qu’elle n’offre aucune solution pérenne, seul un abri transitoire. Un endroit où les rêves – ceux de Saba en particulier – sont figés, pétrifiés dans un temps qui s’est arrêté, pris en étaux entre l’impossibilité d’avancer, et l’impossibilité de revenir en arrière, du moins avant la fin d’une guerre dont ils ne voient plus la fin. Il n’y a guère de place pour ces réfugiés dans ce Soudan qui les abrite le temps de quelques mois, voire quelques années.

Le rêve de Saba, celui de devenir médecin, a été brisé net par l’abandon d’une vie ou elle avait sa propre chambre, qui lui donnait une éducation. Son seul réconfort, c’est ce frère muet qui l’accompagne, Hagos, dont la proximité avec sa soeur soulève bien des questions. Le duo quasiment gémellaire qu’ils forment est la pierre angulaire de ce récit, qui parle du silence, acquis de naissance, inné par ce rôle héréditaire et ancestrale de la femme qui doit obéir et se taire. Le silence est la langue natale d’Hagos, qui tient son mutisme depuis sa naissance, et celle de Saba, jeune fille, dont on étouffe la voix. Saba porte la voix, en sourdine, de toutes ces femmes à qui on a volé la parole, sous le joug d’un paternalisme oppresseur, de traditions séculaires où la violence exercée sur les femmes était la norme : mutilation, test de virginité…

Je me suis surprise à plusieurs fois à lire et relire cette langue très poétique et délicate, ce style qui à chaque fois met dans le mille, qui a le don d’énoncer des réalités qui vont pourtant de soi, mais qui ont du mal à rentrer dans les mœurs. Une langue qui embrasse le silence de Saba et Hagos, la béance de cette impossibilité et cette interdiction à s’exprimer, un texte qui ne contient donc peu de discours directe dans la logique des choses. Un texte, une langue qui mettent le silence en mots, un peu dans l’esprit du dernier cliché de la collaboration d’astronomes EHT : capturer en photo le disque d’accrétion qui entoure le trou noir de notre galaxie forcément invisible pour donner une image de ce trou noir. Les youyous tonitruants solennisent ce texte, les commérages des uns, des autres, l’autorité d’une sage-femme qui dans le pouvoir que lui donne sa position franchit depuis longtemps les frontières de la sagesse, les cris des enfants, les camions du ravitaillement, les chansons ici et là, tout ce qui constitue le « vacarme » du camp : c’est un bel exercice que celui de Sulaiman Addonia. Et toutes ces langues qui coexistent, le surprenant italien des restes de sa colonisation, tout comme l’anglais que Saba apprend, ou l’arabe du Soudan, le tigrina, langue officielle de l’Erythrée, et autres dialectes des différents groupes ethniques. De cette polyphonie ambiante et assourdissante, il n’y a véritablement que le langage de Saba et Hagos, leur aphonie, qui s’exprime. 

Par son parcours de vie, l’auteur a pu assister aux violences infligées aux femmes (sa mère fut femme à tout faire en Arabie Saoudite.) et Le silence est ma langue natale est sans aucun doute sa façon à lui d’aborder sa condition. Ou les femmes sont elles-mêmes leurs propres ennemis, les touchers vaginaux brutaux et à répétition pour vérifier la pureté d’une jeune fille, les excisions encore en cours sont le pendant physique de la violence psychologique qui consiste à museler la volonté, la parole de la femme. 

En revanche, il a fallu plus longtemps pour résoudre la question de la nationalité de Saba : sa mère est éthiopienne, a dit la sage-femme, mais je pense que son père était érythréen.

Je vous crois sur parole, a dit le Juge, comme s’il était soucieux d’avancer.

Non, a lancé un homme qui a ajouté, les yeux exorbités : Si son père était érythréen, alors elle est érythréenne ; l’identité d’un enfant dépend de celle du père.

Le fils d’une combattante décédée s’est levé brusquement : Ma mère ne s’est pas battue jusqu’au martyre pour que quelqu’un comme toi prétende que son identité à elle comptait moins.

C’eût été dommage de passer à côté du roman de Sulaiman Addonia. Il conclut son récit avec des remerciements dans lesquels il évoque vaguement son passé qui reste collé à lui comme une seconde peau. L’auteur l’a déclaré à l’Eritrean Lowland Leauge, on ne cesse jamais vraiment d’être un réfugié : qu’un exilé érythréen se soit réfugié au Soudan ou en Angleterre, ce roman ne cesse de rappeler cette mise en marge d’une population qui ne trouve sa place nulle part. Le déracinement est devenu leur véritable nationalité.

Saba et Zahra se promenaient dans le camp. De sa mosquée de fortune délimitée par des cailloux rouges, l’imam appelait à la prière du soir. Des enfants couraient en tous sens. L’odeur des grains de café torréfiés flottait dans l’air. Tiens-moi contre toi, demanda Saba.

Je pensai que tu n’aimais pas être aussi près, dit Zahra.

Parfois, si.

Tu as tes humeurs, conclut Zahra. Exactement comme moi.

Elles éclatèrent de rire et se prirent par la main.

Saba ?

Oui.

Je peux être franche ?

Saba hésita, puis hocha la tête. Oui.

Parfois ton silence me perturbe, avoua Zahra. Enfin, celui de ton frère est naturel, mais le tien paraît forcé.

Saba ne répondit rien.

Je me fais du souci pour toi.

Il n’y a pas de quoi, dit Saba. C’est à cause des sardines. Mon haleine sent le poisson, alors je me tais.

Je suis sérieuse. Tu as toujours été comme ça ?

Zahra, depuis combien de temps sommes-nous ici ?

Tu vois, tu essayes de changer de sujet.

Zahra consulta la montre qu’elle portait au poignet.

L’objet avait appartenu à sa mère, qui lui avait dit avant de partir au front : Elle gardera la trace du temps qui passe. Pour que tu saches qu’il viendra un temps ou nous serons à nouveau réunies. Mais la pile de la montre était morte et maintenant le temps restait immobile au poignet de Zahra. Zahra avait manipulé la montre pour que les deux aiguilles se rejoignent, s’étreignent. La mère et la fille inséparables dans le temps, à défaut de l’être dans l’espace.

Pour aller plus loin

Quand elle trouve refuge dans la baie de San Francisco après avoir fui les Philippines, son pays natal, Hero refuse d’évoquer ce qui lui est arrivé. Au coeur de la Californie, c’est toute une communauté d’expatriés qui va l’accueillir : des enfants, des jeunes adultes, des employés de restaurants ou de salons de beauté qui ne se sentent ni tout à fait américains, ni tout à fait philippins. Parmi eux, Hero tombe amoureuse de Rosalyn, et son passé resurgit malgré elle.

Entre la prose virevoltante de La Vie brève et merveilleuse d’Oscar Wao de Junot Diaz et les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin, Nos coeurs si loin est un premier roman lumineux et profond sur l’amour sous toutes ses formes, sur les exactions d’un régime politique et le pouvoir salvateur des communautés – de sang ou de coeur.

Sommes-nous tous devenus des créatures d’Internet ? Pourquoi le mariage devient-il hype ? L’optimisation aura-t-elle notre peau ? Louisa May Alcott, Sylvia Plath, Elena Ferrante : la littérature brise-t-elle les jeunes filles ? Drogue, religion, hip-hop : même combat ? Faut-il être la badass Winona Ryder dans un monde peuplé de Gwyneth Paltrow ? Fyre Festival, Anna Delvey : d’où nous vient cette fascination pour les rois et reines de l’arnaque ?

Dans Jeux de miroirs – Réflexions sur nos illusions, au fil de neuf récits personnels teintés de pop culture, de sa plume précise, littéraire et ironique, la journaliste Jia Tolentino dresse avec maestria des ponts entre l’anecdotique et l’analyse sociétale et numérique pour nous faire passer de l’autre côté de ce « miroir des vanités » qui nous obsède tant.

2 commentaires sur “Le silence est ma langue natale

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  1. J’ai beaucoup appris oui en lisant ce titre/: c’est une belle lecture rien que pour l’écriture poétique de l’auteur, qui a fait là un beau roman sur les injustices faîtes aux femmes. Merci pour ton retour !

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