Le grand tour

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“Au dix-huitième siècle, le Grand Tour menait les jeunes aristocrates du nord de l’Europe vers les rivages méditerranéens. Ils allaient parfaire leur éducation et leur connaissance des Humanités. Notre Grand tour, plus modestement, vagabonde dans l’imaginaire européen et invite ses lecteurs aux voyages en montant à bord d’un Trans-Europ-Express utopique – les trains reviennent à la mode, dit-on. Il conte des destins, des villes et des paysages. Il ausculte l’Europe d’aujourd’hui. Il remonte souvent dans le temps, nous sommes un vieux continent. Il présente un panorama inédit de la littérature européenne contemporaine, un autoportrait de l’Europe par ses écrivains, parmi les meilleurs du continent.”
O.G.
 
A l’occasion de la présidence française de l’Union Européenne, Olivier Guez a demandé à vingt-sept écrivains, un par Etat-membre, d’écrire sur des lieux évocateurs de la culture et de l’histoire européennes. Dans les récits et les nouvelles inédits qui composent ce recueil exceptionnel, les mémoires, les regards et les climats d’une Europe de chair et de sang s’entrecroisent. Il ébauche une carte émouvante de l’esprit européen du début des années vingt du vingt-et-unième siècle.

Olivier Guez

464 p.

Grasset

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Ce qui fait l’unité de l’Europe, c’est qu’elle est un alliage composite de principes culturels qui ne se ressemblent pas, des principes séparés existant dans des espaces différents, dans des langues différentes, mais qui ont un dénominateur commun. Tomas Venclova, Un conte de trois villes, Lituanie.

Grasset nous a gratifiés, avec bonheur, de cet ouvrage collectif : la présidence française à la tête de l’Union européenne n’ayant pas commencé sous les meilleurs hospices, cet ouvrage tient à nous rappeler les racines de cette union. Politique, économique, avant tout, mais aussi culturelle : et dans la mesure où elle est à l’origine de conséquentes subventions à destination du domaine de l’édition, spécialement des moyennes et petites structures, il est toujours bon de s’en rappeler. Il suffit d’ouvrir les ouvrages pour constater les remerciements à Europe Creative, qui promeut la traduction et la publication de titres dont les langues originelles font partie de ces langues moins usitées, ces langues que l’on dit non-dominantes (en sont donc exclue, le français, l’anglais, l’allemand, l’italien, le castillan). On peut également évoquer le Prix de Littérature de l’Union européenne, organisé chaque année, qui a d’ailleurs couronné l’auteur irlandais Jan Carson avec L’Allumeur de feu en 2019, l’auteur letton Oswalds Zebris en 2018 avec L’Ombre de la Butte-aux-Coqs, et la française Gaëlle Josse avec Le Dernier Gardien d’Ellis Island en 2015.

Fort des vingt-sept pays de l’Union Européenne, le maître d’oeuvre de cet ouvrage, l’auteur Olivier Guez ouvre, avec sa préface, la voie aux vingt-sept auteurs respectifs, certains que j’ai pu lire dans le passé. C’est cette diversité de nationalités, dont certaines encore peu représentées dans l’édition française, et spécialement celles est-européennes, qui m’ont donné envie de m’atteler à ce Grand Tour littéraire par la lecture de l’Union Européenne. Pour commencer, il y a Olivier Guez, l’auteur de l’inoubliable et passionnant La Disparition de Josef Mengele. Le fait que son roman m’ait laissé une impression très favorable a sans doute favorisé ma décision. Que je ne regrette pas. J’ai beaucoup aimé l’idée de réunir en un ouvrage autant de perceptions différentes de l’Union Européenne qu’elle compte de pays, vingt-sept déclinaisons d’une union basée avant tout sur une union économique, de ce qu’elle provoque dans ces vingt-sept esprits différents, vingt-sept symboles différents. Si le domaine financier est d’abord l’enjeu premier de cette union, on peut considérer ce recueil comme une prolongation de cette union puisqu’il la concrétise sous le point de vue littéraire. J’attendais certaines avec plus d’impatiences que d’autres, les nouvelles baltes, des pays issus de l’ex-Yougoslavie, des Balkans. Mais il y a eu d’agréables surprises, pas forcément celles que j’attendais.

Voila, ensuite, la liste des auteurs qui ont apporté leur contribution à cet ouvrage et le titre respectif de leur texte :

1- Allemagne, Mémorial de Hohenschönhausen par Daniel Kehlman.

2- Finlande, Le navire blanc À la frontière entre est et ouest par Sofi Oksanen .

3- Chypre, La valise rouge de Stavros Christodoulou.

4- Lituanie, Un conte de 3 villes, par Tomas Venclova.

5- France, Un sablier par Maylis de Kerangal.

6- Suède, l’Europe est aussi un balcon à Sedriano par Bjorn Larsson.

7- Slovénie, Le pré, tout simplement par Brina Svit.

8- Lettonie, Jelgava, encore une fois par Janis Jonevs.

9- Pologne, Adresse par Agata Tuszynska.

10- Irlande, En avant du soleil par Colm Toibin.

11- Roumanie, Le pays des Hêtres par Norman Manea.

12- Slovaquie, Tournesols en sous-sol Bratislava par Michal Hvorecky.

13- Espagne, Le pain de l’Europe par Fernando Aramburu.

14- Malte, Le villageois de Skorba, ou ce que je devais envoyer à M. Guez par Immanuel Mifsud.

15- Bulgarie, Dans le bassin des dames par Kapka Kassabova.

16- Danemark, Entre deux mers par Jens Christian Grondahl.

17- Autriche, Interdiction aux drones de survoler par Éva Menasse.

18- Grèce, Retour à Basse par Ersi Sotiropoulos.

19- Pays-Bas, Mademoiselle Wilhelmina est délicieuse… par Jan Brokken.

20- Luxembourg, l’histoire de la tombe vide par Jean Portante.

21- Italie, Fous mélancoliques par Rosella Posterino.

22- Portugal, Devant le promontoire par Lidia Jorge.

23- Croatie, La mer qui avait grimpé sur les hauteurs par Olja Savicevic.

24- Hongrie, Muet face au sourd par Laszlo Krasznahorkai.

25- Belgique, Ding Flops Bips par Lize Soit.

26- Estonie, Lumières changeantes rue du laboratoire par Tiit Aleksejev.

27- République tchèque, La dernière grande dame par Katerina Tuckova.

Le recueil est divisé en cinq parties selon la direction qu’a choisi de prendre l’auteur : la première partie Cicatrices se concentre sur le passé des nations. Si on retrouve l’Allemagne en tout premier lieu, on ne s’étonnera pas que Daniel Kehlmann ait choisi un symbole fort du pays divisé, la prison de Hohenschönhaus, qui servit à la Stasi à enfermer ni vu ni connu les prisonniers politiques. On retrouve le même parti pris pour la Finlande et Sofi Oksanen qui a choisi le navire M/S Georg, qui servait à rejoindre la Finlande et l’Estonie. Chypre et la Lituanie. On retrouve un deuxième chapitre, Errance, la France, représentée fièrement par Maylis de Kerangal, la Suède, la Slovénie et la Lettonie. Le troisième chapitre, Fantôme, inclut la Pologne, l’Irlande, la Roumanie et la Slovaquie. Le quatrième chapitre, Chair, ouvre la voie à l’Espagne, Malte et la Bulgarie. Le cinquième chapitre, Villégiatures, présente le Danemark, l’Autriche, la Grèce et les Pays-Bas. Le sixième chapitre, Blessures, annonce le Luxembourg, l’Italie, le Portugal et la Croatie. Le septième et dernier chapitre, Nostalgie, présente la Hongrie, la Belgique, l’Estonie et la République Tchèque. Chacun des récits de ce recueil mêle la culture et le passé d’un pan du pays avec un présent marqué, entre autres chose, par la présence du Covid, ce qui constitue que l’on veuille ou non un point commun entre les pays. En lisant ce récit, on se rappelle que l’Union européenne, c’est aussi Chypre, Malte, la République d’Irlande, les pays Baltes ainsi que la Bulgarie. Et c’est l’occasion de découvrir des auteurs. Il se trouve que j’en avais déjà lu certains : Sofi Oksanen et Le parc à chiens, Kapka Kassabova et Lisière, Rosella Posterino et La goûteuse d’Hitler. 

Il y aurait beaucoup à dire sur ces différents chapitres au travers desquels les auteurs recréent chacun à leur façon le lien qui unit leur pays à l’union européenne : si Rosa Postellino a choisi l’angle politique qui fait de son pays une plaque tournante des réfugiés, Maylis de Kerangal a choisi de traiter une page historique à travers les plages normandes du débarquement. D’autres comme l’irlandais Colm Toibin a choisi la figure de proue littéraire irlandaise, James Joyce, et avec succès, ce fut l’un des textes que j’ai préférés. J’ai aimé lire Tomas Venclova expliquer l’identité de la Lituanie d’après ses trois villes principales, Vilnius, Kaunas et Klaipéda, l’auteur grec Ersi Sotiropoulos évoquer le temple de Bassae. Nous avons vingt-sept points de vue uniques et précieux sur le rapport de leur pays à l’Europe, Tomas Venclova présente le sien comme une sorte d’Europe en miniature. Björn Larsson, porte-parole de la Suède, démontre de la position extra de son pays, pour qui l’Europe représente le sud, dont le Danemark est le point de départ. Il y démontre la variabilité du concept même Europe/Union Européenne, où les uns sont à l’euro et pas les autres. Le texte de Norman Manea, qui représente la Roumanie, cerne parfaitement bien cet espace géographique, par le biais d’une des région la Bucovine, et ses mouvements migratoires. Vingt-sept perspectives différentes qui forment un kaléidoscope, bien sûr incomplet et partial, de ce territoire dont les racines slaves, scandinaves, latines, germaniques lui donnent sa richesse aussi bien que sa complexité et son ambivalence. À l’image de ce temple grec de Bassae, unique en son genre par cet alliage de « caractéristiques archaïques » aux « tendances novatrices », issu du récit relatif, que l’auteur pose en symbole de l’Européanisme, démocratie, citoyen contre barbares, et qu’il qualifie de « mariage unique d’éléments disparates » : on ne saurait trouver meilleure définition. Cette Union Européenne, quoique morcelée, est finalement unifiée par ses mers, ses fleuves, ses frontières qu’elle est détentrice au fond d’une histoire commune, avant comme aujourd’hui : des frontières au sud et à l’est, qui nous concerne tous. 

J’ouvre lentement les yeux. Puis je les referme aussitôt. Je vois devant moi ce bleu qui me rappelle sans cesse le continent ; ce bleu est le lien avec l’Europe, il est également ce qui sépare de l’Europe. Avant Skorba, le bleu nous a portés, nous a amenés – le bruit, le silence du sable, le sourire du vent. Avant Skorba, nous sommes arrivés sur cette terre et la terre nous a accueillis sans le moindre bruit. Ce jour-là nous nous sommes dit que la mer avait bien voulu nous porter jusqu’ici et que cette terre allait nous garder. Ce jour-là. Nos yeux étaient grands ouverts car nous ne voulions rien rater de ce qu nous entourait.

Ce jour-là.

Aujourd’hui je ferais mieux de garder les yeux fermés.

Malte, Le Villageois de Skorba ou Ce que je devais envoyer à Monsieur Guez, par Immanuel Mifsud

Je conseille vivement la lecture de cet ouvrage collectif, les textes se lisent rapidement et étant donné la variété des pays et des thématiques, on ne se lasse jamais. On redécouvre certains pays, on en découvre d’autres, la lecture de ce recueil est une expérience culturelle inégalable. J’ai également très apprécié de découvrir ces auteurs que je n’ai pas encore lus – Le recueil est en plus doté d’une partie biographique en fin d’ouvrage – et que j’aimerais appréhender plus amplement ultérieurement. Peut-être que je prendrai le temps de consacrer un post pour chacun de ces textes, la richesse de chacun des textes s’y prête totalement.

Je marche dans la vieille ville de Tallinn pendant le coronavirus, et c’est là encore une expérience inédite. Je ne vois plus les touristes que déversaient les paquebots de croisière, et pas davantage les autochtones. Je me souviens que la vieille ville avait ce même aspect dans les années 1980, avec ses rues pavées désertes, ses façades délabrées, l’écho des pas d’un marcheur solitaire, le linge qui séchait dans les cours. La masse grisâtre des bâtiments du XIVe siècle, les flèches des clochers gothiques fichées dans le ciel gris. Les heurtoirs en bronze et les bas-reliefs ornant les portails : croix, coupes, grappes de raisin. Et les remugles de cantine par-dessus tout cela, de poisson surtout. Le poisson à la polonaise, façon soviétique. Au début du XXIe siècle, ces odeurs ont disparu. Les gens, eux aussi, ont disparu quelque part. La vieille ville n’appartient plus qu’à elle-même, totalement autonome.

Quand l’Estonie a recouvré son indépendance, il lui a fallu prouver, aux yeux de l’Occident, qu’elle faisait bien partie de l’Europe. Cela nous paraissait étrange, car l’Europe avait été notre environnement pendant des siècles, bien plus longtemps que n’avait duré notre Première République. Nous avions fait partie de l’ancienne société féodale. Tallinn, ville hanséatique, avait été édifiée par des artisans rhénans. C’était un paradoxe de l’Histoire : les bâtiments et les remparts de construction germanique étaient devenus, durant la seconde moitié du XXe siècle, partie intégrante de la résistance spirituelle des Estoniens.

Pour prolonger ce tour de la littérature européenne…

“Berlin AlexanderplatzLe Jardin des Finzi-ContiniEspèces d’espacesLe Cimetière de PragueLe Colosse de Maroussi – autant de titres qui sont déjà, en soi, une invitation au voyage. Par citations interposées, ce petit atlas littéraire permet de passer, mine de rien, d’une rue parisienne à un cimetière pragois, d’une bibliothèque londonienne à une église romaine, d’une place berlinoise à un jardin ferrarais. Une odyssée moderne écrite à plusieurs mains, commençant dans le port du Pirée, passant par Paris, Milan, Lisbonne, Rome, Prague, Ferrare, Berlin, Trieste, Răşinari, Balcic, Bucarest, Londres, Turin, Bruxelles, Copenhague et s’achevant, logiquement, à Ithaque.”

Nous connaissons tous le cyclope de L’Odyssée, mais combien d’entre nous savent que ses traits rappellent ceux de Tepegöz dans Oghuz, une épopée turque ? Ou que Shakespeare a repris l’intrigue de Hamlet dans une chronique de Saxo Grammaticus, historien danois du XXIIe siècle ? Ou encore que Mélisande, l’héroïne de Maurice Maeterlinck, par sa longue chevelure évoque la Raiponce du conte des frères Grimm ? Ce sont ces filiations, ces entrelacements que mettent en évidence les Lettres européennes.
« L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel », écrit, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera. Irréparable ? C’est le défi que cet ouvrage veut relever : retracer l’histoire de la littérature du continent Europe, de l’Antiquité à nos jours. Période après période, chaque chapitre effectue un tour d’Europe, donnant un aperçu des évolutions littéraires les plus importantes de l’époque, suivi de l’étude d’un genre littéraire caractéristique, puis d’une présentation de quelques-uns des auteurs phares d’alors, dont le rayonnement éclaire encore notre littérature. Cette troisième édition est enrichie d’un chapitre consacré à l’écriture du XXIe siècle, composé de courts portraits d’écrivains d’aujourd’hui.
Une grande traversée de la littérature européenne, de Homère à Zadie Smith,en passant par Dante, Goethe, Baudelaire, Dostoïevski, Virginia Woolf, Cavafy, Auður Ava Ólafsdóttir et Olga Tokarczuk.

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