Le mage du kremlin

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On l’appelait le « mage du Kremlin ». L’énigmatique Vadim Baranov fut metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité avant de devenir l’éminence grise de Poutine, dit le Tsar. Après sa démission du poste de conseiller politique, les légendes sur son compte se multiplient, sans que nul puisse démêler le faux du vrai. Jusqu’à ce que, une nuit, il confie son histoire au narrateur de ce livre…
Ce récit nous plonge au cœur du pouvoir russe, où courtisans et oligarques se livrent une guerre de tous les instants. Et où Vadim, devenu le principal spin doctor du régime, transforme un pays entier en un théâtre politique, où il n’est d’autre réalité que l’accomplissement des souhaits du Tsar. Mais Vadim n’est pas un ambitieux comme les autres : entraîné dans les arcanes de plus en plus sombres du système qu’il a contribué à construire, ce poète égaré parmi les loups fera tout pour s’en sortir.

Giuliano Da Empoli

288 p.

Gallimard

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Pays de muets, pays de la belle endormie, merveilleux mais sans vie parce qu’y manque le souffle de la liberté. Aujourd’hui comme hier.

Le mois dernier, Giuliano Da Empoli, par le biais de sa maison d’édition Gallimard a publié ce roman qui met en scène, comme le titre ne le démontre pas forcément, celui qui fut l’un des sbires de Vladimir Poutine sous le pseudonyme de Vadim Baranov. Première chose qui m’a frappée, c’est qu’il a fallu rajouter un bandeau pour préciser que le titre ne désigne pas le président russe, mais celui qui fut l’un de ses plus efficaces subordonnés pendant de longues années. L’ouvrage ne compte pas deux mois de publication au compteur qu’il a déjà reçu le Prix Honoré de Balzac 2022 organisé par la mairie du XVIe arrondissement de Paris. Le rapport entre l’un des hommes de Poutine et Balzac ? Eh bien, le prix présidé par Pierrre Assouline, est censé récompensé « un roman paru dans les douze mois précédant l’attribution du prix, qui soit “une chronique politique, sociale ou culturelle de la société contemporaine”.

Derrière le prête-nom de Vadim Baranov se cache Vladislav Iourevitch Sourkov, Владислав Юрьевич Сурков. Rien ne nous le précise, il suffit juste de farfouiller un peu, on a vite fait de tomber sur un article de presse qui s’enorgueillit de cette révélation, à commencer par Le Figaro ou Télérama. Vladislav Surkov est, si l’on croit les articles à son sujet, le principal idéologue, au moins des premières années de la gouvernance Poutine, puisque depuis, il est tombé en disgrâce, et a soudainement disparu de la circulation. Il a été limogé et assigné à résidence ad vitam eternam, la rédemption ne faisant pas vraiment pas partie du vocabulaire et du programme habituels du président russe. Tour à tour assistant du président, vice-président du gouvernement, chef du bureau du gouvernement, il a gravité autour de Poutine pendant les deux dernières décennies. 

Le roman est principalement tenu par le monologue de Vadim Baranov, qui relate sa vie au journaliste venu à Moscou dans l’unique but de le voir. Rencontrer un homme répudié par le gouvernement russe n’est pas une chose évidente, Vadim Baranov est confiné chez lui, étroitement surveillé, on le devine, par quelques paires d’yeux dévolus au Tsar de Russie : c’est donc par le biais de Twitter, de la littérature et de Evgueni Zamiatine, que cette rencontre a finalement lieu, le journaliste ayant répondu à un tweet sibyllin de l’excommunié russe, féru de littérature depuis toujours, et de Ziamatine. Si le journaliste nous donne les premières bribes de la vie de Baranov, il nous permet de cerner la stature de l’homme qui a largement contribué à ce que Poutine accède à son poste actuel.

La figure de Vadim Baranov qui apparaît peu à peu s’éloigne de cette image de l’oligarque perverti, accro aux yachts sur les bords de Yalta, de la Mer Noire, ou de la Côte d’Azur, accro aux meilleurs restaurants, aux clubs privatisés et boites de nuits, aux jéroboams de champagnes millésimés, à la poudre blanche dans le nez, dans le bras. Le personnage politique est clairement détestable, comment ne pas l’être quand on fait partie de l’entourage proche de Poutine et l’une de ses influences. L’auteur ne dément pas son appartenance à ce cercle d’initiés, totalement désabusé, qui trahissent et menacent, leurs amis aussi, qui ont totalement effacé toute espèce de frontière entre bien et mal, pour réinventer les leurs : celles de l’argent, du pouvoir. Mais Vadim Baranov ne colle pas au profil du parfait oligarque russe : il se délecte davantage de la lecture de Zamiatine plutôt que de la dernière soirée dantesque chez un collègue, il n’a aucune volonté de se frayer une amitié avec Poutine.

Si les premières dizaines de pages sont effectivement consacrées à Vadim Baranov, la suite est largement dévolue à Poutine, un peu trop à mon goût, j’ai eu quelquefois l’impression de lire une biographie du tsar. Comme si l’homme, ici aussi, réussissait à éclipser tous ses subordonnés, et le personnage éponyme y compris. Cette curiosité et volonté de cerner l’homme qu’est Poutine éclipse le personnage de Vadim Baranov, qui se complaît d’ailleurs dans cette discrétion obscure. Mis à part cela, le roman se lit parfaitement bien, le machiavélisme des deux hommes tiennent le récit en haleine, d’un récit à l’autre sur Poutine, on peut comparer la différence de traitement du Président. Le monologue de Baranov offre également une perspective un peu plus nuancée sur la nature de ces Russes, qui n’ont finalement même pas franchi la dizaine d’année de régime démocratique. J’avais beaucoup d’attentes pour ce titre, j’en ressors mitigée pour la raison que j’ai évoquée ci-dessus. On ne sait plus vraiment si le mage du Kremlin, c’est Baranov ou Poutine, même si à l’évidence Poutine n’offre certainement pas l’image romantique que cette dénomination de Mage dénote. Je n’y ai pas retrouvé cette magie éponyme, au contraire tout y est désenchanté, la cour du Tsar est au mieux aveugle et indifférente, au pire imperturbable, dur et imperméable à tout. Jusqu’au jour où la parentalité change la donne, du moins pour Baranov.

Les étrangers pensent que les nouveaux Russes sont obsédés par l’argent. Mais ce n’est pas ça. Les Russes jouent avec l’argent. Ils le jettent en l’air comme des confettis. Il est arrivé si vite et si abondamment. Hier il n’y en avait pas. Demain, qui sait ? Autant le claquer tout de suite. Chez vous, l’argent est essentiel, c’est la base de tout. Ici, je vous assure, ce n’est pas comme ça. Seul le privilège compte en Russie, la proximité du pouvoir. Tout le reste est accessoire. C’était comme ça du temps du tsar et pendant les années communiste encore plus. Le système soviétique était fondé sur le statut.

Il n’en reste pas moins que le roman de Giuliano Da Empoli permet de s’approcher d’un peu plus celui que chaque journaliste essaie de décoder à travers les quelques images où il apparaît, de cerner sa personnalité à travers le prisme d’une collaboration aussi fructueuse pour l’un comme pour l’autre. J’ai également bien apprécié cette introduction qui précède le récit de l’homme, et met en scène Evgueni Ziamatine, en particulier sa dystopie Nous autres, que le premier narrateur, notre journaliste, considère comme visionnaire grâce à son récit qui s’apparente à une prophétie de tous les systèmes dictatoriaux, politique, économiques, culturels, à l’œuvre en ce moment même. Si l’on parle aujourd’hui de George Orwell et de son 1984 pour prouver tout et son contraire, Ziamatine serait peut-être l’une des références littéraires à relire.

On ne peut pas dire qu’il était en train de perdre du temps. Lors de ma brève carrière de producteur de télévision, je m’étais habitué à être courtisé et j’aurais volontiers retourné à l’envoyeur la sèche proposition du chef du FSB. Mais le problème était que son analyse s’avérait correcte. Il avait compris que l’argent m’intéressait moins que d’autres choses, certainement moins que la possibilité de participer à une entreprise comme celle que Poutine semblait avoir en tête. Autant éviter de tourner autour du pot et aller à l’essentiel. Par la suite, je noterais que le Tsar opère toujours de la sorte. Il saisit le fond du problème plus rapidement que les autres et n’hésite pas à brûler les étapes. Les politesses et les formules de courtoisie, très peu pour lui.

« J’ai réflechi à votre concept de verticalité. Il est interessant mais ne peut rester suspendu en l’air comme un ballon rouge. Il doit être calé à terre et appliqué à un cas concret. Le pays est en plein chaos et demande un guide sûr, mais imaginer pouvoir résoudre tous les problèmes en une seule fois serait une illusion. Nous avons besoin d’une scène bien définie, dans laquelle restaurer la verticalité du pouvoir de façon immédiate et spécifique. Le risque sinon est de se perdre et d’apparaître impuissants comme tous les autres.

– Effectivement, Vladimir Vladimirovitch, mais il y a les circonstances, les imprévus.

– Faites-moi confiance, Vadim Alexeïevitch, les imprévus sont toujours le fruit de l’incompétence. D’ailleurs, n’est-ce pas votre Stanislavski qui a dit que la technique ne suffit pas et que pour arriver à la création véritable il faut de l’imprévu ? »

Dans les yeux de Poutine brillait à nouveau la lumière ironique que j’avais cru entrevoir à la Loubianka, mais plus franche cette fois-ci. Quant à moi, j’étais abasourdi. J’aurais juré jusqu’à la semaine précédente qu’il connaissait à peine le nom de Stanislavski.

Pour aller plus loin, le danger Poutine chez Gallimard

«Pourquoi je n’aime pas Poutine ?» s’interroge Anna Politkovskaïa. La réponse est simple et nette : «Parce qu’il n’aime pas son peuple !» Parce qu’il se comporte dans la plus pure tradition du KGB dont il est issu, avec un cynisme inégalable.
À travers une succession de récits et de rencontres, en reprenant des dossiers tels que ceux des criminels de guerre, des «petits arrangements» qui lient mafia, police et justice, ou des tragédies des prises d’otages à Moscou ou à Breslan, la journaliste dresse un portrait douloureux de ses concitoyens et de son pays. Au fil des pages, c’est l’inhumanité du régime russe et de son premier dirigeant qui transpire. «Nous ne sommes rien, alors qu’il est tsar ou Dieu».

Le 25 octobre 2003, Mikhaïl Kohdorkovski, alors l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de Russie, a été arrêté sur ordre de Vladimir Poutine, soucieux de se débarrasser d’un rival politique. Accusé des méfaits les plus absurdes (en un an il aurait détourner davantage de pétrole que le pays n’en produit!), Mikhaïl Kohdorkovski a été condamné au terme de plusieurs procès à treize ans d’emprisonnement.
Le parallèle avec les procès staliniens est évident jusqu’à la caricature. À travers ce déni de justice, les maîtres du Kremlin ont fait passer un message à tous ceux qui voudraient sérieusement contester leur mainmise sur le pays. Révélatrice du vrai visage du pouvoir dans la Russie d’aujourd’hui, l’affaire Khodorkovski, à l’image de l’affaire Dreyfus en son temps, touche à des valeurs essentielles : l’État de droit, la démocratie, les droits de l’homme.
Totalement inédit, ce livre a été rédigé par Mikhaïl Kohdorkovski du fond de sa cellule. Sorti clandestinement, chapitre après chapitre, Prisonnier de Poutine raconte le quotidien du détenu le plus surveillé de Russie. En revenant sur la genèse de l’affaire, il permet de comprendre comment, au tournant des années 2000, le pouvoir et les richesses du pays ont été confisqués au profit d’une nouvelle nomenklatura.
S’y dévoile un homme brillant et courageux, qui analyse avec clairvoyance le sens de ses épreuves et livre une condamnation implacable du système poutinien, lequel ne fait qu’habiller d’oripeaux démocratiques les méthodes héritées du KGB.
Mis en perspective par la journaliste Natalia Gevorkyan, qui l’a recueilli, le témoignage de Mikhaïl Khodorkovski permet de prendre conscience de la pente dangereuse dans laquelle la Russie s’est engagée.

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