Récits de la Perdition

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Parus pour la première fois en 1910 à Saint-Pétersbourg, les Récits de la Perdition constituent un ensemble de huit épisodes tirés de la vie d’une cinquantaine de révolutionnaires exilés à Srednekolymsk – alias Grande-Perdition. Soit au coeur même de l’une des régions les plus inhospitalières de la Sibérie. Ces récits évoquent avec humour et tendresse cette poignée de citadins éduqués, originaires de la partie européenne de la Russie. Autant de bannis pour raisons politiques immergés dans une nature extrême, peuplée de Iakoutes, de vieux colons russes et de Cosaques. C’est leur vie au quotidien – intime et collective, physique et philosophico-spirituelle. Binski le héros mélancolique, Ratinovitch l’irrévérent. Rybkovski le désenchanté. Maria Nikolaïevna l’unique coeur à prendre. Krantz le souffre-douleur. Barski. Chikhov le spinoziste. Bekker le rigoriste. Khreptovski l’indigénisé. Iastrebov bourru et solitaire. Verevtsov le végétarien. Le jeune rebelle Bronski. Macha du Terminal de la faim… Tous rêvent parfois, boivent, plaisantent, qu’ils soient mus par la fantaisie, l’ivresse, le désespoir… ou un éperdu besoin de tendresse.

Vladimir Tan Bogoraz

318 p.

Editions de Syrtes

Колымские рассказы, 1910

Une traduction de Marine Le Berre Semenov

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Il faut bien peu de temps pour que le vernis de la culture saute et que sourde une créature pantelante, rendue folle par l’envie de sauver sa peau !

Les Éditions des Syrtes ont publié en ce mois de mai les récits de Vladimir Germanovitch Bogoraz, Natan Mendelevitch Bogoraz de son vrai nom. C’est une publication qui peut être saluée, étant donné la rareté de ses écrits traduits en français. S’il est connu dans notre pays, c’est de façon plus confidentielle, principalement dans le domaine de l’ethnologie. En Russie, il l’est également car il fut l’un des premiers à avoir écrit et publié une œuvre fantastique russe, Le dragon de luneL’homme endosse une multiplicité de casquettes, certes, celle du révolutionnaire, de romancier et de poète, d’anthropologue, de linguiste et d’ethnologue, de professeur et de conférencier et directeur de musée, rien que cela. Mais les Éditions des Syrtes, par le biais de la traductrice Marine Le Berre-Semenov, et de la préface de Jil Silberstein, proposent, à travers ce recueil de ces fictions, une sorte de combinaison de presque toutes ces fonctions. Si Tan Bogoraz est devenu un passionné et expert des peuples autochtones sibériens, dont la culture et la langue Iakoutes, c’est d’abord parce que tout révolutionnaire qu’il fut, il a échu en exil en République de Sakha ou Iakoutie, située au nord-est de la Sibérie. Le présent ouvrage fut publié, sous l’appellation Histoires de la Kolyma transformés en ici en Récits de la Perdition.

Ces récits sont inspirés de son propre exil au nord-est du pays, mettent en scène les mêmes personnages, les mêmes lieux : forcément, les conditions de vie sont telles qu’absolument personne, sauf peut-être un fou mystique, n’y pose ses valises ou s’y attarde par plaisir. Vladimir Tan Bogoraz n’est pas avare en détails et en descriptions minutieusement composées sur cette région de l’extrême, et j’en fus très friande. Il multiplie ces évocations picturales auxquelles la couverture rend hommage. Dans la rudesse et la froideur hostiles du gel, de la boue, du froid, jaillit de temps en temps une aurore boréale. Panorama aussi terrorisant que fascinant, c’est aussi un extrême en matière de sensations que Vladimir Tan Bogoraz nous fait vivre. C’est un paysage dont la beauté exaltante et enivrante n’a d’égale que l’amplitude du danger qui guette l’étourdi – froid, faim, folie – et si l’auteur partage bien volontiers cette ambivalence avec son lecteur, c’est aussi un paradoxe que vivent ses habitants, où les uns n’y voient plus qu’un piège sans retour, où pour d’autres les lieux représentent la plénitude absolue loin de toute interaction sociale, en totale immersion et communion avec la nature.

Maria Nikolaïevna, reprit-il, vous venez d’arriver. Vous avez encore du mal à vous représenter ce que l’on est amené à ressentir ici. Mais essayez tout de même. Année après année, l’individu vit seul, séparé de la société ; sans but ; sans activités ; ignorant ce pour quoi il vit désormais et désespérant de revivre un jour pour quelque chose. Il n’est rien à quoi il puisse consacrer ses forces, rien pour occuper son esprit ; or sa poitrine déborde de sentiments qui n’ont jamais connu d’assouvissement sur terre et qui ne demandent qu’à s’épancher ; qui se cherchent une issue sans parvenir à la trouver…

C’est une expérience aussi diverse que le nombre de personnages dont il est question à travers ces récits. Des exilés, des autochtones, des cosaques, les personnalités de cette population sont extrêmement diverses, des hommes et des femmes qui à force de vivre dans un état relatif de dénuement, à l’état de retour à une civilisation qui vit à longueur de temps à la frontière de l’indigence, strict minimum vital. Mon récit préféré, c’est peut-être celui de Verevtsov, le végétarien qui survit tant bien que mal dans un lieu où la chair de poisson est le mets journalier, et qu’il refuse pourtant de manger. C’est aussi une sensation quelquefois oppressante de lire ces récits du bout du monde, où la vie en société se résume au strict minimum, celui du minimum nécessaire pour ne pas devenir fou : ici, on touche du doigt la solitude profonde et absolue, celle des espaces perdus et immenses, celle qui fait perdre la mesure du temps qui passe, de l’immensité dans laquelle se fond l’unité des individus. Il y a les autochtones, les Iakoutes, dont Vladimir Tan Bogoraz s’est passionné, habitués depuis leur naissance à cet environnement stérile et hostile, il y a les exilés qui doivent s’adapter au climat, au dénuement, à la solitude, à ne manger quasiment que du poisson, à passer leur journée à pécher. 

Descriptions de la vie quotidienne, de la pêche aux débats enflammés sur la société et politique russe, entrevues amoureuses, scènes de mort, il y a cette solidarité inaliénable, mue par un sentiment de survie, qui rassemble tous les Khreptovski, les Pavlov, le staticien Kalnychevski, le mystique Bronski et autres exilés autour d’un même feu, une même kacha, une même barque. Question mysticisme, Vladimir Tan Bogoraz emprunte quelquefois des voies métaphysiques, en démontrant que cette vie immatérialiste par nécessité amène chez certains à une forme de stoïcisme aussi bien matériel qu’intellectuel qui donne lieu à une transcendance, où le corps n’est que seconde zone face à l’importance de l’esprit, dont se font fort les chamanes autochtones. La nature y est maître.

Cette lutte avec la nature était si primitive que le travail requis pour elle se muait en une passion fébrile qui gagnait jusqu’aux chiens, lesquels, errant librement sur la berge, tentaient aux endroits peu profonds, et non sans succès, de saisir des harengs entre leurs crocs.

Vladimir TAn Bogoraz rend un vibrant hommage, à travers la fresque de ses descriptions enivrantes, à cette nature lointaine, brute et sauvage, avec laquelle les exilés doivent apprendre à cohabiter et à s’adapter. Dans les tableaux de ces différentes personnalités échouées en pleine Iakoutie, certaines de force, d’autres de leur propre gré, on obtient un aperçu de cet empire russe voué aux forces de plus en plus mouvantes de la révolution même depuis le lointain de la Sibérie. J’ai découvert un auteur obsédé par le détail, possédé par une région, un peuple, une langue, un mode de vie et qui a la passion communicative. Ses descriptions sont un régal à lire ! Et, surtout, ne pas oublier de lire l’avant-propos de Jil Silberstein qui apporte un éclairage unique et essentiel sur Vladimir Tan Bogoraz.

La ville de Srednerietsk, alias Grande-Perdition, était un autre haut lieu de la vie perditionniste, situé à cinq cents verstes en amont du fleuve. Pour les arrivants, ces villes jouaient toutes deux, l’une vis-à-vis de l’autre, le rôle de soupapes de sûreté. Qui était trop lassé de vivre dans l’une se rendait à l’autre, escomptant ainsi larguer partie de l’ennui qui le terrassait. Au demeurant, leur ressemblance était telle que leur spécificité cessait de se faire sentir au bout de deux ou trois déménagements, si bien que la permutation des lieux de vie n’apportait plus aucun soulagement.

– Je vais partir, fit docilement Rybkovski, avant de s’interrompre.

On voyait à ses traits qu’il avait encore quelque chose à exprimer.

– Maria Nikolaïevna, prononça-t-il enfin, nos chemins ont voulu converger sans y parvenir. Cette forêt les voit bifurquer dans des directions différentes… Fais-moi tes adieux maintenant, tant que personne ne nous voit ! De toute façon, nous allons nous séparer ; nous ne nous verrons plus ! Sa voix trembla.

Pour aller plus loin avec Vladimir Tan Bogoraz

Dans la nuit froide et muette, les Anaki affamés attendent l’arrivée des « Visages Gris », les rennes venus des montagnes. Mais aucun sabot ne foule le sentier qui se perd sous les étoiles. La tribu se meurt, et ses prières restent sans réponse. Le chaman Youn le Noir se décide alors à s’adresser au dernier des dieux, celui qui engloutit la Soleil avant de la vomir, le redoutable Dragon de Lune. Mais son appel ne sera pas sans conséquences… car bientôt il exigera des sacrifices. Qui oserait braver ce dieu de minuit, sinon un homme sans foi, qui ne croit qu’en sa lance et son bras ?


Empruntant aux légendes sibériennes ses accents merveilleux et chamaniques, l’auteur livre un texte empreint de poésie, aboutissant au tout premier roman de fantasy russe.

Idées religieuses des Tchouktchis – Persée

W. BOGORAZ. — IDÉES RELIGIEUSES DES TCHOUKTCHIS 343. Dans certains cas, cette conception peut découler aussi delà différence dont nous avons parlé plus haut entre l’âme humaine et le corps, et cela aussi naturellement que l’idée des esprits libres et doués de mouvements dérive de l’idée des esprits contenus dans les objets; dans d’autres cas, au contraire., l’idée du mort ne …

  • Auteur: W. Bogoraz
  • Publish Year: 1904

2 commentaires sur “Récits de la Perdition

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  1. Merci à vous d’avoir relayé auprès des lectrices et lecteurs de langue française cette oeuvre formidablement vivante qu’il importait de transmettre pour sa valeur humaine au moins autant que « sociologique » !

    Aimé par 1 personne

  2. C’est vous que je tiens à remercier pour nous avoir transmis toutes ces informations nécessaires pour appréhender ces « Récits de la Perdition ». Votre préface est essentielle et fourmille de références que j’ai très envie d’explorer ! 🙏

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