Supermarché

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Peut-on devenir dealer d’herbe en restant fidèle à ses principes ? Peut-on utiliser les théories de Marx pour conquérir sa dignité ?

Dans les favelas de Porto Alegre, deux rayonnistes de supermarché, aux allures d’un Don Quichotte lettré et d’un Sancho Panza révolté, vont se lancer dans une aventure trépidante pour échapper à leur exploitation dans un travail mal payé et dénué de sens. Entre trafiquants, gangsters et vieux manuels d’économie lus dans les transports publics bondés, entre Marx et Tarantino, un premier roman plein d’humour, provocateur et stimulant. 

José Falero

304 p.

Éditions Métailié

Os supridores, 2020

Une traduction de Hubert Tézenas

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Il n’y a aucun chant d’oiseau ni aucune chose qui soit capable de mettre de la magie dans la précarité totale.

Si je m’intéresse régulièrement aux éditions Métailié, c’est par leur catalogue tourné vers les cultures étrangères : il est l’un de ceux que j’observe régulièrement, et dont je tiens à lire, ponctuellement, certaines de leurs parution. Les Éditions Métailié nous laissent la chance de découvrir en avant-première certaines de leurs publications par le biais de Netgalley : et si j’aurais bien aimé lire les deux autres titres proposés, j’ai choisi de découvrir le titre de cet auteur brésilien avant les autres. José Falero s’est fait découvrir grâce au blog qu’il tient, aux textes qu’il y a publiés, réunis par la suite dans un recueil de nouvelles. Tout comme son auteur, le roman nous vient tout droit des favelas de Porto Alegre, la capitale gaucha de l’Etat Rio Grande do Sul, situé à l’extrême sud du Brésil. Gaucha, parce que les habitants de l’état portent le nom de gaúchos  » un terme désignant originellement les gardiens de troupeaux des pampas (plaines) d’Argentine et d’Uruguay. » (mylittlebrasil.com)

Si j’avais eu l’occasion à travers quelques titres précédents de visiter la région du Nordeste d’un des plus grands pays d’Amérique latine, je n’ai pas encore eu l’occasion de pénétrer ces périphéries de pauvreté urbaines, les alignements de maisons fabriquées à partir de matériaux de récupération, que l’on désigne sous son appellation portugaise, favelas. C’est aussi l’occasion de dépasser ces clichés, qui faute d’autres lectures et de temps à consacrer pour celles-ci, demeurent éternellement figés dans un coin de ma tête. José Falero nous amène dans ce qui est son monde, ces rues pleines de maisons qui tiennent par quatre bouts de planche, où la pauvreté n’engendre que la pauvreté, et les visions d’avenirs s’arrêtant au même point que finissent leurs rues. Ces favelas excentrées de tout, de cet « asphalte » des quartiers de classe moyenne, goudronnés et entretenus, ou sont implantés écoles et autres infrastructures de la vie quotidienne. Tout cela, incarné par Pedro, rayonniste dans un supermarché quelconque, gagné par un puissant ras-le-bol existentiel sur sa condition de favelados dans laquelle il était enfermé avant même sa naissance. Avec cette conscience douloureusement aiguë de sa condition d’homme sans le sou, sans éducation, sans relation, sans d’avenir vraiment radieux qui se profile devant lui, il se décide à saisir la seule chance, pense-t-il, qui pourrait lui amener un peu de confort : le trafic de marijuana.

C’est là que se déploie tout le talent de Pedro, qui se révèle comme roi des embrouilles, et des combines, à travers une langue bien elle, celle des quartiers, celle de la légèreté de l’homme, insouciant en apparence, consommateur d’herbe, voyou à la petite semaine, une langue pas vraiment châtiée, mais qui garde pour elle toute sa puissance expressive. Car c’est une réalité plus sordide qu’elle appréhende, édulcorée par cet optimisme inébranlable, cette désinvolture, qui caractérise Pedro tout au long du livre. Il y a un décalage entre la gravité de la situation de ces maisons confinées étroitement entre une pauvreté âpre, le trafic de tout ce qui peut se vendre, la drogue encore plus, sa violence inhérente et la consommation effrénée de poudre et de cailloux, qui finissent par court-circuiter les cerveaux. Pedro est malin et intelligent, il a les pieds sur terre, c’est un bon gars, et tel un baronnet de la drogue, il va monter avec son collègue de travail, Marques, son propre réseau, bien vite, fructifiant. Le discours qu’il tient tout au long de cette épopée de drogue est très sensé, terre-à-terre, objectif, sans lamentation, sans apitoiement sur lui-même, il tient lieu de constat. Ce n’est pas seulement la situation à lui, mais celle de Marques, Angelica et Daniel, le couple qui travaille l’un comme l’autre, mais sans jamais arriver à gagner assez pour refaire le parquet pourrissant de leur maison, ultime symbole de ce précarité odieusement tenace et indélébile. Pedro avec son esprit résolument gauchiste et révolté, à défaut de pouvoir lancer sa propre révolution, insuffle l’esprit à cette bande qui s’improvise narcotrafiquant le temps de mettre beurre et épinards dans leur assiette. 

Au fil du temps, de nombreuses discussions du même tonneau eurent lieu entre Marques et Pedro, augmentant toujours plus l’admiration du premier pour le second. Car Marques voyait chaque fois sa propre révolte intérieure fabuleusement traduite et justifiée par l’éloquence de ce collègue ; à l’écouter parler, il sentait que ses propres angoisses de pouilleux, après tout, avaient une vraie raison d’être. Pourtant, même s’il reconnaissait intimement en Pedro la personne la plus sage et la plus intelligente avec qui il ait jamais discuté, il n’apprécia pas du tout de se voir, un certain après-midi, traité par lui de « disciple ».

Il n’est jamais question de sortir de ces favelas, même lorsqu’il y aurait assez d’argent pour se faire une vie ailleurs, comme si ses habitants étaient naturellement liés à elles. Ces favelas, elles ont toutes l’air d’être une grande famille, ou tout le monde survit, avec les mêmes embrouilles, les mêmes trafics, régit par les mêmes règles, la même loi du silence. L’expression apparaît, on pourrait résumer ces vies, sans réelle et vraie perspective, d' »histoire maudite », où la force de la destinée est à l’évidence plus forte que l’envie et la volonté de se sortir des favelas. C’est un roman bien sombre, mais qui ne tombe jamais dans la commisération, en revanche la misère et le pragmatisme de ses personnages s’expriment ponctuellement dans des éclats de voix avec force et intensité, et une lucidité crue, pour crier à l’injustice qui est la leur d’avoir vécu une naissance, et de vivre une mort, aussi invisibles l’une que l’autre. On aime, également, ces remarques entre humour et sarcasme qui pointent, ici et là, de l’auteur sur la folie et démesure de son pays, dans la vie quotidienne comme dans les faits divers qui épinglent les journaux.

Quand bien même ses velléités de trafiquant de drogue, Pedro reste un personnage très humain qui ne s’attache qu’à sortir de cette condition qu’il a reçu en héritage quitte à devenir le Pablo Escobar de sa rue. José Falero a permis de redonner une voix à ce peuple des favelas, et en partie la sienne, qui n’a pas souvent l’occasion de pouvoir s’exprimer. Des constatations désabusées, sur une partie de la société brésilienne sacrifiée, et un dénouement dans la même veine, où finalement les seules valeurs qui ne s’essoufflent pas sont celles de la famille, de l’amitié, et pour certains de l’écriture.

Réfléchis bien, camarade. Essaie de faire le calcul. Le propriétaire de cette chaîne, il a plusieurs baraques, il a plusieurs baraques un peu partout, même à l’étranger ; et que des grosses, bien sûr. Plusieurs voitures. Plusieurs fazendas. Des vêtements de luxe. Il dépense facile ton salaire plus le mien pour un seul repas. Un bijou qu’il donne à sa femme paye dix fois ta maison. De l’argent à n’en plus finir. Je sais pas, mais si tu fais l’addition, au total les magasins de la chaîne doivent lui rapporter des millions et des millions tous les mois. Mec, j’arrive même pas à imaginer la quantité d’argent qu’il doit avoir, ce fils de pute, ni la quantité d’argent qu’il continue à gagner, gagner et gagner sans arrêt. T’arrives à te faire une idée de ce que je te dis, là ? En vrai, y a même pas moyen de s’en faire une idée. Ce mec gagne, en un seul mois, plus que tout l’argent qui t’est passé dans les mains depuis que t’es né ! Et comment ça se peut, Marques ? C’est Superman ? Il a trois couilles, par hasard ? Tu comprends ce que je veux dire, maintenant ? Je te parle d’une relation de cause à effet qui est censée exister, sauf qu’elle existe tout simplement pas : une relation directe entre la quantité de travail des gens et la quantité d’argent qu’ils gagnent. C’est comme je disais : chaque personne est censée avoir le niveau de vie qu’elle mérite, c’est-à-dire, le meilleur niveau de vie possible, en fonction de la quantité de travail de cette personne. C’est ça qui serait juste. Pigé ? Et toi, tu me sors quoi ? Tu me sors qu’elle existe déjà cette justice, que le monde est déjà comme ça, elle est ou notre fortune à nous ? Tu crois quoi ? Tu crois vraiment qu’on travaille pas plus que le propriétaire de cette chaîne de supermarchés ? Ce mec travaille même pas, Marques ! Et même s’il travaille, c’est juste pas possible qu’il travaille assez pour mériter la mer de fric qu’il a, alors que nous on se défonce au travail seulement pour gagner pile la quantité de fric qu’il faut pour pas mourir de faim et continuer à se défoncer au travail. Le droit d’ouvrir la bouche et de dire que quelque chose t’appartient, c’est-à-dire le fameux droit à la propriété privée, ce droit-là devrait marcher main dans la main avec le mérite, et le mérite est synonyme de travail. Le mérite, c’est un visage en sueur et une main calleuse.

La rentrée littéraire des Editions Métailié, c’est aussi

Une jeune journaliste débutante chargée de la rubrique people dans un média sur le Net se lance dans une enquête qui la dépasse très vite. Elle réalise que la vie des stars de la télévision est beaucoup plus effrayante que tout ce qu’elle a pu imaginer. Elle devient une cible sur les réseaux sociaux, trouve une aide inattendue, et son enquête nous apprend aussi à nous protéger des dangers du hacking et du dark web. Des personnages brillants et mystérieux mènent la danse et soulignent la perversité des transformations du système judiciaire polonais.


En 2019, un cyclone a entièrement détruit la ville de Beira sur la côte du Mozambique.

Un poète est invité par l’université de la ville quelques jours avant la catastrophe. Il retrouve son enfance et son adolescence dans ces rues où il a vécu dans les années 70. Il va faire un voyage “vers le centre de son âme” et y trouver son père, un grand poète engagé dans la lutte contre la colonisation portugaise. Il se souvient des voyages sur le lieu de terribles massacres perpétrés par les troupes coloniales. Il se souvient aussi de Benedito, le petit serviteur, aujourd’hui dirigeant du FRELIMO au pouvoir, de l’inspecteur de la police politique, des amoureux qui se sont suicidés parce que leur différence de couleur de peau était inacceptable, de la puissante Maniara, sorcière et photographe, et surtout de Sandro, son frère caché.

Les faits que l’enfant qu’il fut nous raconte sont terribles, le racisme, la bêtise coloniale, la police politique, la PIDE, les traîtrises.

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