Sur la bouche

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Tout part d’un simple geste, celui de farder sa bouche. Un geste anodin, associé par excellence à la féminité, dans lequel se jouent pourtant nombre d’invisibles dialectiques. Symbole d’émancipation des femmes ou de leur soumission, emblème de patriotisme ou de trahison, de conformisme ou de rébellion, de plaisir ou d’aliénation… Il est un langage muet, mi-parure mi-porte-voix, qui raconte autant l’intime que le collectif.


À travers les pérégrinations du bâton de rouge, qu’il se pose sur les lèvres des suffragettes, des prostituées, des garçonnes, des soldates ou des stars du cinéma, c’est bien de la place des femmes dans l’espace public qu’il est question ici. De la ruée dans les premiers grands magasins à la fin du xixe siècle à l’ère post-MeToo en passant par le lipstick feminism, le récit de Rebecca Benhamou frappe à toutes les portes, donnant la parole aussi bien à Zola qu’à Madonna, à Fitzgerald qu’à Colette, à Roosevelt qu’à Vivienne Westwood.

Rebecca Benhamou

184 p.

Premier Parallèle

Ma Note

Note : 3 sur 5.

L’équipe du Grand Prix des lectrices ELLE a sélectionné cet intriguant essai, délicieusement intitulé Sur la bouche, au sous-titre nettement plus évocateur Une histoire insolente du rouge à lèvres. Vous imaginez bien que la première réaction de ma part fut celle de me demander dans quelle mesure pouvait-on parler d’un simple accessoire de maquillage pendant cent cinquante six pages. Evidemment que l’auteure, Rebecca Benhamou, publiée chez Premier Parallèle, ne s’est pas contentée d’en tracer ses principales dates, ainsi que l’éventail de ses nuances des plus classiques aux plus improbables, c’était très réducteur comme idée. Elle a esquissé un récit qui entremêle intimement son histoire et son rôle social dans la naissance et l’acquisition des droits de la femme.

Parce que le rouge à lèvre ne va pas sans celle (ou celui, peu importe) qui le porte, cette histoire de rouge à lèvres est aussi et surtout l’histoire de l’émergence de la femme en tant que réelle entité sociale et civile. Le féminisme depuis sa naissance et son expansion à travers l’histoireVoilà le piquant de cet essai, la façon dont la femme s’est servi de ce petit bâton de dynamite pour s’affirmer au cours de l’histoire en tant qu’individu responsable, indépendant et éclairé, au même titre que son comparse masculin. Le rouge à lèvre, nous dit l’auteure, c’est l’affirmation de l’identité féminine, pas que de sa sensualité, une revendication au regard, à l’affrontement, mais aussi symboliquement à la libération de sa parole : souligner ses lèvres d’une couleur n’est pas un geste anodin. Il est en tout cas, à mon sens de femme qu se maquille ponctuellement, la marque la plus marquante, la moins neutre du geste qu’est le maquillage : une bouche nue n’a rien à voir avec une bouche colorée, qui devient ce que l’on regarde en premier, celle que l’on peut remaquiller au cours de la journée sans devoir vous coltiner des lingettes. 

L’auteure emploie la métaphore de délinquance féminine pour désigner le nombre exponentiel de vols début du XXe siècle suite à la commercialisation en série de l’accessoire. Bien plus que l’aspect purement mercantile de l’expression, cette expression révèle une part certaine de vérité sur l’essence même d’enduire ses lèvres de rouge. C’est dire si le symbole qu’il porte est emblématique et lourd de sens : le rouge à lèvres est un objet de subversion depuis sa création, nettement moins aujourd’hui, un moyen d’affranchissement de l’autorité masculine, une façon de sortir d’un ordre aux lois purement fixées par la gente masculine. C’est ce subtil et tenu lien entre émancipation de la femme et évolution de cet accessoire que l’auteure s’attache à expliciter. Le tout émaillé d’anecdotes littéraires qui nous rappelle sans cesse le rôle de la femme à travers les âges et la littérature, aussi bien masculine que féminine.

C’est un essai qui fleure bon l’ambiance désuète de ces parfumeries au parfum de violette des poudres Guerlain ou vanillé d’un Shalimar, c’est la première marque qui a présenté le rouge sous forme de raisin, en bâton, précédant l’arrivée des chaînes aseptisées, ou chaque cliente était unique, ou vous entreteniez un rapport cordial avec la maîtresse des lieux. Cette immersion dans ces deux histoires, celle du rouge et celle de la femme, permet de se rendre compte à quel point l’association de la femme et du maquillage porte un enjeu particulier, celui de son indépendance et de sa liberté, celui de sa façon d’oser, face à un homme qui se sent inutile, puisqu’il n’est plus celui qui donnera ou pas du pouvoir à la femme. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, on continue de dénigrer celles qui se maquillent beaucoup en les qualifiant de la malheureuse expression de camion volé.

Histoire du féminisme, donc de la place de la femme, celle qu’elle s’est octroyée, évolution de la société, Sur la bouche est bien plus qu’un simple déroulement chronologique de faits bassement matériels, on y retrouve les femmes qui ont démocratisé et popularisé l’objet en lui-même. Dont l’icône Sarah Bernhardt, l’actrice qui, on l’apprend, a ouvert la voie à ses comparses de la liberté de jouer et de s’affranchir de l’avis et du regard de l’homme. Tout sauf anodin, le rouge à lèvres est politisé et désormais essentiel pour toute femme rentrant dans le jeu politique, l’ultime analyse est d’ailleurs très juste, autant il peut être un moyen d’assurer son ascendance, autant il est la cible des sexismes les plus insensés et ridicules.

D’autres femmes du monde, d’autres scandaleuses, cultiveront, elles aussi, ce goût assumé de la métamorphose et de l’affirmation de soi, tout en jouant, parfois, le jeu des marques, pour lesquelles elles feront de la publicité. Sarah Bernhardt prêtera son image à la poudre de riz La Diaphane, Lilliz Langtry vantera les mérites de Pears Soap, et Cécile Sorel associera son nom à celui de l’enseigne Bourjois.

En tant que femme, je me suis sentie étroitement liée à ce texte, il permet de se rendre compte du poids des années et des luttes, finalement une sorte de gratitude pour celles qui ont osé tenir front face au jugement populaire, à sa critique, à son dédain. En tant qu’utilisatrice occasionnelle de rouge à lèvre, de celles qui a du mal à assumer un rouge franc sur ses lèvres, j’ai eu l’occasion de ressentir le poids de celui-ci.

Reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE

Pourquoi le rêve de l’émancipation féminine s’est-il inextricablement lié, dès le début, au monde de la beauté et de la mode ? Tout d’abord parce que les militantes doivent lutter contre moult stéréotypes de l’époque, selon lesquels les suffragettes ne seraient que des « femmes laides, extrémistes, racornies et stériles ». Afin que le mouvement prenne de l’ampleur, il faut gagner la bataille de l’opinion, convaincre les hommes autant que les femmes que la lutte est juste. Pour ce faire, le travail de l’apparence est crucial. En usant des canons contemporains de la mode, de la beauté et de l’élégance, les suffragettes présentent une esthétique enviable et séduisante. Elles ne s’affichent pas comme des femmes piochant dans le vestiaire masculin ou s’affranchissant d’une féminité traditionnelle, bien au contraire. Elles portent des robes en dentelle blanche, des ombrelles, se coiffent de larges chapeaux et se gantent les mains, tout en brandissant leurs pancartes et drapeaux. Une démarche bien réfléchie que la militante américaine Maud Wood Park, fondatrice de la Schlesinger Library, une bibliothèque consacrée à l’histoire des femmes en Amérique, à l’université de Harvard, résume en quelques mots : « Les gens peuvent parfaitement résister à une certaine manière rationnelle de voir les choses [octroyer le droit de vote aux femmes], mais peuvent-ils seulement y résister quand, pour faire passer le message, on l’accompagne d’humour et de beauté ? Pas vraiment. »

Pour aller plus loin avec les Editions Premier Parallèle

Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl explosait. Galia Ackerman fréquente ceux qui sont la mémoire de Tchernobyl depuis plus de vingt ans. Avec Traverser Tchernobyl, elle nous emmène dans des lieux inattendus : la plage ensoleillée du bord de la rivière Pripiat, les forêts habitées par une faune sauvage, le cimetière juif abandonné , les alentours du plus grand radar de détection de missiles intercontinentaux de toute l’URSS, les décharges nucléaires. Elle raconte le vieil homme heureux de sa pêche radioactive, les orphelins irradiés, les vrais et les faux héros de Tchernobyl. Un tableau intime du désastre, mais aussi, en creux, de l’ex-URSS et de ce qu’elle est devenue. Un voyage sur une terre fantomatique, dans le monde d’après.

« Joyeuse chasse aux livres ! » Ainsi l’écrivaine Sibylle Lewitscharoff souhaite-t-elle la bienvenue au lecteur de ce volume. Une chasse aux livres, comme un jeu enfantin dont émanerait une joie mêlée d’ivresse. Par un mystérieux sortilège, il suffirait qu’on en trouve un pour que trois autres apparaissent à sa place. On en aurait pour toute une vie.
Ici, la partie de chasse se joue à treize. Treize écrivains – romanciers, philosophes, sociologues, essayistes, mais aussi un auteur de bande dessinée – se lancent à la poursuite des livres pour dire le miracle de la lecture et expliciter le sens qu’elle revêt dans nos sociétés.
À les lire, le geste d’ouvrir un livre semble relever d’une aventure inépuisable, profondément singulière. Car lire, ce n’est pas – du moins pas seulement – cette activité tellement encouragée qu’elle en deviendrait presque suspecte. Elle peut bel et bien engager « la totalité de l’être », comme l’écrit Annie Ernaux.
C’est cet engagement que décrivent, de manière tour à tour intime et théorique, les contributeurs de ce volume.
Vous tenez ainsi entre vos mains une bibliothèque aux portes dérobées. Chacune mène vers d’autres bibliothèques et d’autres portes dérobées.
Les raisons de lire sont innombrables.
En voici déjà treize.

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