Les enfants endormis

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Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade, celle d’un paria.

Anthony Passeron

288 p.

Editions Globe

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste.

C’est le second titre très personnel de ce Prix Première Plume/Decitre, un titre dont je serais peut-être passée à côté, parmi ces 490 romans de la rentrée, s’il n’y avait pas eu le prix pour m’inciter à le lire. C’eut été fort dommage, car Anthony Passeron dresse là un hommage aussi beau qu’émouvant en évoquant la vie d’Emilie, sa cousine, des parents d’Emilie, Brigitte et Désiré, ses grands-parents, ses oncles et tantes. Si l’on en croit sa biographie sur le site des éditions Globe, qui le publient, l’auteur est professeur de lettres et d’histoire-géographie : pas étonnant, alors qu’il se soit décidé à remonter le cours de l’histoire familiale, côté paternel, avec ce qui semblerait être une aisance naturelle pour nous lecteurs, mais à partir d’un travail de recherches, de mémoire et d’écriture, qu’on imagine terriblement difficile pour l’auteur comme pour ceux et celles dont il a interrogé les souvenirs et leur mémoire cadenassée : les secrets de familles sont généralement durs à déverrouiller, davantage encore, lorsque s’y attache la honte et la douleur.

Anthony Passeron l’avoue, il a fallu un peu les forcer ces barrières d’un passé jamais cicatrisé pour aller la chercher, cette vérité. Il est de ces douleurs soigneusement étouffées sans être effacées, auxquelles personne n’a plus envie de se confronter. Et celle de l’histoire de la famille d’Anthony Passeron est particulièrement lourde et éprouvante pour les personnes qui la portent encore en elles. Un couple franco-italien, mal accepté, qui réussit à force d’heures passées auprès des carcasses découpées, quatre enfants, dont les deux garçons aînés, Désiré et Jacques, le père du narrateur, que tout oppose. L’̂aîné, Désiré, passe sa vie en vadrouille, à festoyer. Son cadet, Jacques, quant à lui, est le plus sérieux du duo fraternel, est celui qui vient en aide à la boucherie. Désiré, noceur infatigable, devient dépendant à tout ce qui peut le sortir d’une réalité trop morne et plate pour lui, en plein milieu de ces années quatre-vingts et des limites un peu trop étriquées du village de son enfance.

À côté de sa famille, de cet oncle, que personne n’évoque plus guère, l’auteur évoque l’apparition du HIV en France et la façon dont les pouvoirs publics ont traité son apparition, dont la médecine a été pris au dépourvu par l’émergence de ce virus destructeur, qui anéantit en un éclair les défenses immunitaires des malades, sans qu’aucun remède ne puisse en venir à bout. C’est, ma foi, passionnant d’observer qu’il a fallu l’entêtement de quelques médecins français pour que la maladie soit prise au sérieux et que la recherche se penche sur son cas. D’autant qu’Anthony Passeron reste didactique, évitant l’écueil de nous perdre dans moult termes scientifiques nébuleux : je pense notamment aux explications relatives aux recherches qui ont aboutit à la mise au point de la trithérapie. 

La science et l’histoire personnelle finissent par se rejoindre à un certain point, puisque Désiré, toxicomane, finit par être contaminé par le virus : alors même qu’aux états-unis, les hommes jeunes, homosexuels pour la plupart, tombent les uns après les autres, ignorés, mis au ban et agonisant dans d’affreux dispensaires, dans un petit village du sud de la France, en plein milieu des années quatre-vingt, Désirée et Brigitte font un enfant, Emilie. Dans ce même village, Désiré est entouré par sa famille, qui tentent par tous les moyens possibles de filtrer la honte de la maladie que tout à chacun leur renvoie, d’assumer les charges que cette maladie fait endurer, remontent le moral, soignent, assistent. On imagine que ce n’est pas évident pour l’auteur de recomposer les pires moments de l’histoire de ses grand-parents et parents, et qu’il a fallu digérer ces mois et années de souffrance physique et morale qui ont changé définitivement les gens. La colère sourde de son père, frère et fils, qui le ronge jusqu’à la rupture. L’acharnement de la grand-mère à prendre soin de son fils , l’impuissance du grand-père qui devait faire tourner la boutique malgré tout. Et le pire est encore à venir mais compte tenu du résumé qui ne dévoile qu’une partie des événements, je m’abstiendrai donc d’en parler.

Transparaît cette forme d’injustice particulièrement odieuse sur le mauvais traitement réservé aux personnes séropositives, à son oncle, de façon personnelle, pour cette famille de commerçants qui se trouve au centre du village et de sa vie. Ne pas être touché, ressentir le dégoût et la peur dans les yeux de leurs interlocuteurs, c’est peut-être bien le premier pas vers une mort inéluctable à moyen terme, à l’époque où l’AZT n’avait pas encore été mise au point. Et même dans la mort, la discrimination y trouve encore sa place, ce n’est que récemment que l’embaument des défunts atteints du HIV a été autorisé. C’est un récit écrit en finesse, expurgé de tout sentiment de revanche, de colère ou de vengeance, c’est le petit-fils, le fils, le neveu, le cousin qui écrit, avec le recul dont des années. De même, point d’apitoiement emphatique, de tristesses sans fin, ses mots sont comme la réalité l’était : francs, nets, coupants, durs, poignants. Je n’ai pas refermé ce livre comme je l’ai ouvert, je garde quelque part une trace de cette famille décimée, de tous ceux qui se sont éteints, le corps lacéré par la maladie, la mémoire piétinée par l’opprobre public.

Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d’aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C’était d’ordinaire, le lot des médecins. L’épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d’ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés.

Au-delà des drames familiaux en eux-mêmes, qui suscitent compassion, il y a toujours de ces morts qui surviennent trop tôt, j’ai été touchée par la sensibilité de l’auteur qui a su rendre un très bel hommage à Désiré son oncle, Brigitte, dont il a respectueusement respecté la mémoire en n’évoquant que le minimum la concernant, pour ne pas heurter sa famille, j’imagine, touchée par les mêmes tourments. Mais aussi ces grands-parents, qui y ont laissé leur santé, mais qui se sont comportés avec une dignité que peu de familles ont eu à l’égard des malades, à cette époque-là, et ses parents. Et puis, ces frères, l’auteur et son jumeau, qui ont fait comme ils ont pu, en marge de la maladie.

Lu dans le cadre du Prix Première Plume / Decitre

J’ai souvent essayé d’imaginer la confusion des sentiments que l’arrivée d’Emilie a dû susciter au sein de la famille, le mélange d’une joie sincère et d’une inquiétude immense. Serait-elle porteuse du virus de ses parents ? La maladie allait-elle la toucher ? Que pouvaient-ils bien en savoir, alors que les médecins eux-mêmes étaient incapables de répondre de manière certaine à ces questions ?

J’ai beaucoup de mal aujourd’hui à voir mon père autrement que traversé par cette tourmente. Il ne pouvait pas se réjouir de la naissance de sa première nièce sans se faire du souci pour son avenir. Comme s’il avait toujours su le destin contrarié de cette existence nouvelle. On n’est pas censé assister à la mort de ceux qu’on voit naître. Peut-être avait-il compris. Nous étions condamnés. Condamnés à lui survivre, à leur survivre à tous les trois. Cette idée devait lui être d’autant plus insupportable qu’il avait appris à toujours garder ses sentiments pour lui. Il n’avait jamais rien dit à personne au sujet de la toxicomanie de son frère, de sa maladie, de son choix d’avoir un enfant. Il n’allait probablement pas commencer maintenant. Ma mère, quant à elle, cherchait à savoir, à comprendre, à travers les journaux, la télévision et quelques livres encore trop rares. Elle voulait trouver une raison d’espérer.

La rentrée littéraire des éditions Globe, c’est aussi

Riambel, île Maurice. Derrière les plages de sable fin, c’est dans le bidonville qu’on appelle Africa Town que Noémie grandit. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, sa mère a toujours travaillé comme domestique dans l’une de ces maisons de l’autre côté de la route, au service d’une famille de Mauriciens blancs, les Grandbourg.

Par une succession de vignettes, Priya Hein évoque une adolescence passée à la frontière entre deux univers : celui des créoles du bidonville et des ti lakaz, et celui des Blancs qui habitent les maisons de maître. Lorsque Noémie est à son tour amenée à travailler chez les Grandbourg, à l’aube de ses seize ans, elle effleure pour la première fois un monde auquel elle n’appartiendra jamais et où elle se brûlera les ailes.

Une adolescente est abusée à plusieurs reprises par son oncle policier. Des années plus tard, elle décide de sortir du silence et de porter plainte, au risque de faire exploser sa famille. Ce livre est le récit de cette déflagration. Tour à tour, chacun s’adresse à la narratrice, l’accuse, la console, l’humilie, l’insulte, prend son parti, émet des doutes. Entre ces prises de parole, souvent violentes, se déploie la langue aride des actes judiciaires – dépôt de plainte, témoignages, expertises psychologiques.

À travers cette polyphonie dont la victime est le centre, un centre qui ne parle pas, ou presque, Belén López Peiró fait comprendre ce qu’il en coûte d’ouvrir la bouche quand on est une femme en Amérique latine. Car derrière tout agresseur se dresse un système qui perpétue l’impunité des coupables, jette l’opprobre sur les victimes et prétend défendre la paix des familles.
Un cri de rage, un coup de poing, aussi direct que cru, aussi bouleversant qu’efficace.

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